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12/12/2013

Claude Minière - Barnett Newman - Le Théâtre de verdure

 

 

 

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  Barnett Newman | MUSEE DES BEAUX-ARTS DU CANADA | (1905-1970)


BARNETT NEWMAN

Retour vers l’Eden

 (Tarabuste, 2012)


 

 

 

TARABUSTE EDITEUR

Collection Brèves Rencontres

SITE DE L'EDITEUR

 

 

 

 

 

                

 

BARNETT NEWMAN

Retour vers l’Eden

 

p. 16.

 

  

Il est le peintre de ONEMENT, de l’ « expiation » et de la réconciliation, mais bien plus encore celui qui a lutté contre l’idée de Chute, contre la pensée d’une déchéance de l’homme. Il y a vu l’acte d’un dieu jaloux. Le premier homme était un créateur, un artiste. Il cherche ce qui est premier. Il est l’artiste de DAY BEFORE ONE, un « peintre du samedi », du sabbat luxueux. Il s’est posé des questions sur la terreur et la tragédie. La terreur est-elle maintenant derrière nous ? Devant ? En face de nous ? Quand il peint il accomplit un acte de connaissance. Celui qui est connaissant ne se sent-il pas divin ?.. Il se tient dans l’atelier, son œuvre l’accompagne sur son chemin et elle est son chemin. La peinture et lui ça fait deux et ils ne font qu’un. Il se tient dedans et à côté.

 

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 


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Claude Minière | Le théâtre de verdure | 2013



 

 

 

MARIE DELARBRE EDITIONS

Les Carnets du Noctambule

SITE DE L'EDITEUR

 

 

 

 

                           

  LE THEATRE DE VERDURE 

p. 12/13.

 

 

 

(…) Quand j’écris, pour franchir les limites de la chambre je cherche le climat et le cadre du Théâtre de verdure, sa fraîcheur, l’ordre et le soleil, le déroulement, les apparitions et disparitions, le bruissement des feuilles, la vue accrue, les voix, le petit orchestre, l’angoisse, les heurts, les résolutions, les lois et la dramaturgie. Et si je pense, imperceptiblement ma pensée s’engage dans ce jeu de ruptures, de répétitions, de progression, d’éclaircies et obscurcissements… C’est dans ce « cadre » (immatériel) que m’apparaissent le fond et la surface des évènements, les paroxysmes et le retour au calme ambigu, incomplet. Si je ferme et ouvre les yeux, si je « ferme les yeux » sur l’actualité, si j’ouvre les yeux sur le réel, je vois, j’entends en arrière-fond, vide, en attente de surprises, de chances et de démons, le « théâtre de verdure ». C’est le lieu rêvé, la place exacte de génération de la pensée et de saisie des sensations.

 

 

 

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NOTICE BIO&BIBLIOGRAPHIQUE

 

Claude Minière est né à Paris le 25 octobre 1938, dans le 18ème arrondissement. Il est marié à Margaret Tunstill. D’un premier mariage il a trois enfants. Durant la guerre, il a passé son enfance auprès d’une tante de sa mère, native de Dordogne. En 1955 il a été admis (pensionnat) à l’Ecole normale d’instituteurs de Chartres. Il est encore en poste dans la campagne beauceronne quand paraît son premier livre aux Editions du Seuil en 1968, L’APPLICATION DES LECTRICES AUX CHAMPS. Il entame des études d’histoire de l’art puis de sciences politiques, à Paris, où il fréquente artistes et écrivains.  Il collabore aux revues Tel Quel, Critique, Art press, Po&sie,… Aujourd’hui, L’Infini (Sollers, Pleynet) et Les Carnets d’eucharis (N. Riera) sont désormais les deux seules revues avec lesquelles il entretient des relations  suivies.  Après des hébergements éphémères chez différents éditeurs (Christian Bourgois, Flammarion,…) il a trouvé un « refuge » solide chez Tarabuste, et attentif chez Marie-Delarbre. Il est l’auteur (à succès) d’un PANORAMA DE L’ART EN FRANCE, paru en 1995, et de traductions d’EZRA POUND, en collaboration avec Margaret Tunstill, pour les éditions Tristram. Il a par ailleurs consacré un essai au poète américain (POUND CARACTERE CHINOIS, Gallimard, 2006). Il est actuellement domicilié à Lille, tout proche de la station des « Eurostar » vers l’Angleterre. Derniers ouvrages publiés : BARNETT NEWMAN (Tarabuste) ; LE THEATRE DE VERDURE (Marie-Delarbre). A paraître en 2014 : LE GRAND POEME EN PROSE (Tarabuste).

 

Anne Teresa De Keersmaeker

 

 

07/12/2013

Norman Manea, La cinquième impossibilité

 

 

NORMAN MANEA

La cinquième impossibilité

 (Le Seuil, 2013)

 

 

 

COLLECTION « Fiction & Cie »

Essai traduit du roumain par Marily Le Nir et Odile Serre

SITE DE L’EDITEUR - http://www.seuil.com/auteur-10399.htm

 

 

 

Norman MANEA

 Site Bard College | © Cliquer ICI

 

 

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Une lecture de Nathalie Riera

« LA MAISON DE L’ESCARGOT ROUMAIN »

  

 

« L’impossible n’est pas seulement la négation simpliste, irrévocable, du possible mais plutôt sa blessure faste, enrichissante, qui valide par contraste et par complicité l’extension maladive, nocturne, de disponibilités inexplorées et secrètes »

 

Norman Manea, La Cinquième impossibilité, p.249

 

 

 

Norman Manea, né en 1936, est déporté à l’âge de 5 ans, avec toute la population juive de Bucovine. Sa seule langue d’origine, le roumain, sa « langue intérieure », sa « langue-domicile », « la maison et la patrie de l’écrivain », restera unique, malgré sa connaissance et sa pratique du yiddish, de l’ukrainien, de l’allemand, du russe et du français, et malgré ses divers domiciles linguistiques en exil, comme Berlin-Ouest, où il vit en 1987, et plus tard, New York, la  ville Dada, « ce frénétique kaléidoscope du monde » (p.244), où il fera sa première apparition publique, à l’automne 1989 ; New York où il continue d’habiter la langue roumaine « comme Paul Celan habitait la langue allemande à Paris. »

 

« J’avais tout de même emporté avec moi la langue, ma maison, comme un escargot. Elle continuerait de m’être premier et ultime refuge, domicile enfantin et immuable, lieu de survie.» (p.53)

 

Si l’être apatride ne peut être dépossédé de la langue dans laquelle il a été « formé et déformé », Norman Manea a dans la cartographie de son destin la violence de l’exil, comparable à un no mans’ land vertigineux.

 

« La cartographie de mon destin inclurait, sans doute, la Bucovine où je suis né, les camps d’extermination de mon enfance au-delà du Dniestr, le camp communiste de Periprava, qui a changé l’identité de mon père, le Bucarest de ma vie d’étudiant et d’adulte, Berlin, début de l’exil et, finalement, New York où mon exil a été naturalisé. » (p.242)

 

La Cinquième impossibilité rassemble, en douze textes, les amitiés et les affinités de l’écrivain roumain avec les écrivains Ernesto Sabato, Philip Roth, Paul Celan, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco, Cioran, Antonio Tabucchi, Saul Bellow, Claudio Magris et Franz Kafka. Parmi eux, Magris et Tabucchi figurent parmi les amitiés les plus fécondes. Les éminents écrivains Manea et Magris (ce dernier né à Trieste, la patrie des apatrides, en avril 1939) se rencontrent vers le milieu des années 90, au Festival International des écrivains de Toronto.  

 

« J’enviai une fois de plus la grâce élégante de son style, son érudition naturelle, sa gentillesse conviviale, sa courtoisie de lettré. » (p.195)

« Un aristocrate de la culture, aussi naturel dans sa relation à la réalité de la vie que dans son rapport à la réalité du livre. » (p.196)

 

Autre rencontre-cadeau de son exil, l’écrivain italien Antonio Tabucchi, récemment décédé à Lisbonne, sa seconde patrie, et connu aussi comme traducteur et passeur de l’œuvre de Fernando Pessoa.

 

Manea reconnait en la lecture des grands écrivains son caractère formateur, et pour celui qui a vécu l’expérience de la déportation, « exposer ses vieilles cicatrices à la cosmogonie du nouveau rivage relevait d’une pédagogie bénéfique. » (p.11) La souffrance sauvée par la création « se révèle ainsi d’une paradoxale utilité thérapeutique. » (p.35) Manea se consacre alors, sans répit, à la maladie et à la thérapie de la littérature.

 

La Cinquième impossibilité renvoie aux 3 « impossibilités » de Kafka. C’est dans une lettre à Max Brod, sur la situation des écrivains juifs de langue allemande, que kafka aborde les impossibilités de langage : « l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire dans une autre langue, à quoi l’on pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité : l’impossibilité d’écrire. »

Le possible a ses carences, « l’hospitalité trompeuse et corruptrice du possible », quand l’impossible devient comme un moyen de dédommagement, une réparation, pour Manéa « une sorte de revanche », et que vivre dans l’impossibilité c’est vivre « en tant qu’une des formes paradoxalement vivantes de l’existence. »

Norman Manea propose une cinquième impossibilité omise par Kafka : « On pourrait l’appeler « transfert » ou « radicalisation » ou « carnavalisation de l’impossibilité ». L’exil. L’exil d’avant et  d’après l’exil, la perte du chez-soi et ce qui s’ensuit une fois l’allogène expulsé avec tout, y compris sa langue volée, dans un milieu véritablement étranger des points de vue linguistique, géographique, historique et social. » (p.265)

 

 

Nathalie Riera, décembre 2013

Les carnets d'eucharis

 

 

 

Les livres constituent un « jeu second » essentiel de la biographie, et la bibliographie une généalogie livresque plus importante, souvent, que celle qui est inscrite dans les archives de l’hérédité.

Les êtres-personnages des rayons de bibliothèque composent une seconde population du monde, qui nous parle de l’esprit et du cœur des recensés de la planète, avec une influence plus durable que le tintamarre quotidien. Ils sont nos indéfectibles « compagnons de route », de désespoir et d’espoir.

 

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***

 

 

Le « trauma privilégié » de l’exil a suscité chez moi d’importantes analyses du monde extérieur et de mon monde intérieur. Je prends acte, aujourd’hui, avec une conscience accrue de l’universalité, de la cacophonie de l’actualité, du vertigineux mercantilisme de la culture et des consciences dans notre époque de transactions et d’ersatz, d’incessante perversion du Logos.

 

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Cliquer ICI

 

 

 

Franz Kafka

 

 

 

 

Franz Kafka

1883-1924

 

 

 

 

Si l'on pouvait être un Peau-rouge

 


« Si l'on pouvait être un Peau-rouge, toujours paré, et, sur son cheval fougueux, dressé sur les pattes de derrière, sans cesse vibrer sur le sol vibrant, jusqu'à ce qu'on quitte les éperons, car il n'y avait pas d'éperons, jusqu'à ce qu'on jette les rênes, car il n'y avait pas de rênes, et qu'on voie le terrain devant soi comme une lande tondue, déjà sans encolure et sans tête de cheval. »

  

 

(Franz Kafka, in Œuvres Complètes, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1984)

 

05/12/2013

Joe Wenderoth - Trois poèmes (traduits par Raymond Farina)

 

Joe Wenderoth

Trois poèmes

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© J. Wenderoth

 

 

 

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Poèmes publiés avec l’aimable autorisation

de Joë Wenderoth

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MA VIE

 

 

 

                          d'après Henri Michaux

 

 

 

 

 

Il entra je ne sais comment dans ma chambre.  

Je l'y découvris, et il était, naturellement, pris au piège.  

Ce n'était rien de plus qu'un animal effarouché.  

Alors je le remis debout.  

Je le gardais pour moi, le gardais dans ma chambre,  

le gardais pour son propre bien.  

Je nommais l'animal Ma Vie.  

Je lui trouvais sa nourriture et lui la mangeait dans ma main.  

Je le laissais entrer dans mon lit, respirer dans mon sommeil.  

Et l'animal, dans ma tendresse, mon soin constant,  

grandit et devint fort, et capable de maints tours habiles.  

Un jour, tout récemment,  

en passant ma main sur le flanc de l'animal,  

j'ai fini par comprendre  

qu'il pouvait me tuer sans peine.  

Et je réalisai, aussi, qu'il voulait me tuer.  

C'est pour cela qu'il existe, pour cela que je l'ai remis debout.  

Dès lors je n'ai plus su que faire.  

Je cessai de le nourrir,  

seulement pour m'apercevoir que sa croissance  

était sans rapport avec la nourriture.  

Je cessai de le nettoyer  

et je m'aperçus qu'il se nettoyait tout seul.  

Je cessai de chanter pour l'endormir  

et m'aperçus qu'il s'endormait plus vite sans ma chanson.  

Je ne sais que faire.  

Je ne fais plus faire à Ma Vie ses tours.  

Je laisse seul l'animal, et, à l'heure qu'il est,  

il me laisse seul, lui aussi.  

Je n'ai rien à dire, rien à faire.  

Entre Ma Vie et moi,  

un silence s'installe.  

Nous ne parviendrons pas à le franchir ensemble.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MY LIFE

 

 

 

                          After Henri Michaux

 

 

 

 

 

Somehow it got into my room.  

I found it, and it was, naturally, trapped.  

It was nothing more than a frightened animal.  

Since then I raised it up.  

I kept it for myself, kept it in my room,  

kept it for its own good.  

I named the animal, My Life.  

I found food for it and fed it with my bare hands.  

I let it into my bed, let it breathe in my sleep.  

And the animal, in my love, my constant care,  

grew up to be strong, and capable of many clever tricks.  

One day, quite recently,  

I was running my hand over the animal’s side  

and I came to understand  

that it could very easily kill me.  

I realized, further, that it would kill me.  

This is why it exists, why I raised it.  

Since then I have not known what to do.  

I stopped feeding it,  

only to find that its growth  

has nothing to do with food.  

I stopped cleaning it  

and found that it cleans itself.  

I stopped singing it to sleep  

and found that it falls asleep faster without my song.  

I don’t know what to do.  

I no longer make My Life do tricks.  

I leave the animal alone and, for now,  

it leaves me alone, too.  

I have nothing to say, nothing to do.  

Between My Life and me,  

a silence is coming. Together, we will not get through this.

 

 

 

 

Traduction de Raymond Farina

 

  

 

© Joe Wenderoth

Les carnetsd'eucharis (décembre 2013)

 

 

 

 

 

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© (Photo X droits réservés)

  

 

 

NOTICE BIOBIBLIOGRAPHIQUE

 

Joë Wenderoth a grandi à Baltimore. Il enseigne à l’Université de Californie.

 

Ses poèmes ont été accueillis dans des revues comme The American Poetry Review, Granta Magazine, Triquarterly, Seneca Review et Colorado Review et dans de nombreuses anthologies – Poetry 180, The Best American Prose Poems : From Poe to Present, The New American Poets : A Bread Loaf Anthology, American Poetry : Next Generation, Best American Poetry, The Best American Essays 2008.

 

Il a publié Disfortune aux Editions Wesleyan University Press, en 1995, « It Is If I Speak » , chez le même éditeur, puis Letters to Wendy ( 2000 ), The Holy Spirit of Life : Essays Written for John Ashcroft’s Secret Self (2005), No real Light (2007), Wave Book (2007).



 


DOSSIER PDF COMPLET (à télécharger)

Joe Wenderoth_traduit par Raymond Farina_LCE_Décembre 2013.pdf 

 

 

Ossip Mandelstam

 

Lecture Nathalie Riera 

 

Ossip Mandelstam

LE TIMBRE EGYPTIEN

 

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© O. Mandelstam

 

Traduit du russe par Georges Limbour et D.S. Mirsky

Préface de Ralph Dutli - Postface de Clarence Brown

Editions Le Bruit du temps, 2009

 

ICI

 

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Avec Le Timbre égyptien, paru en 2009 aux Editions Le Bruit du temps, lire Ossip Mandelstam c’est trouver jubilation au cœur même de la singulière ferveur d’un poète qui se refusait à toute poésie artificieuse, à tout mysticisme scabreux. Créateur de l’Acméisme, mouvement poétique russe du début des années 10, Mandelstam demeurait soucieux de reconquérir le réel et ses figures reconnaissables, un retour au monde et à l’homme dans ce qu’ils ont de « biologique » et de « primitif ».

Chez Mandelstam, ce qui prédomine, c’est cet espace où se meut la parole, espace structuré d’un réseau dynamique de métaphores, une symphonie d’images, telles que :

 

 « Les portées ne caressent pas moins l’œil que la musique elle-même ne flatte l’oreille. Les noires sur leurs échelles montent et descendent comme des allumeurs de réverbères. Chaque mesure est une petite barque chargée de raisins secs et de muscats noirs.

Une page de musique, c’est d’abord une flottille à voiles rangée en bataille, puis un plan selon lequel sombre la nuit organisée en noyaux de prunes ».

 

Par ce récit de « fiction », Mandelstam nous stimule et nous dessaisit dans sa virtuose pratique de « rendre autre » ce qui nous est familier. Dans Crises de vers, Mallarmé évoquait cette émotion de n’avoir entendu jamais « tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère ».

Le Timbre égyptien fut rédigé en 1927, avec une première traduction en France, en 1930. La préface de Ralph Dutli, écrite à l’occasion de la présente traduction, précise au sujet de ce texte qu’il était issu de la « période du silence », entre 1925 et 1930, quand Mandelstam n’écrivait plus de poèmes, quand il choisit, en conflit avec son époque, de se taire. Seul le voyage en Arménie de 1930, un des évènements les plus heureux de sa vie, lui fera retrouver sa voix lyrique. Mais Le Timbre égyptien, ce fruit d’une crise, d’une fièvre incontrôlable, est aussi un médicament : « La parole comme l’aspirine laisse un goût de cuivre dans la bouche ». L’amertume de l’amande n’est qu’une étape. Et son fruit est magnifique.

 

Ossip Mandelstam connaîtra la tragédie de la déportation qui le fera mourir d’épuisement le 27 décembre 1938.

 

© Nathalie Riera, 19 avril 2009

Parution dans la revue « La Pensée de Midi » octobre 2009

                                  

 

Extrait

p. 59

 

 

Messieurs les littérateurs ! Les escarpins de danse conviennent aux ballerines, à vous les caoutchoucs.

Essayez-les, échangez-les : voilà votre danse. Elle s’exécute dans les antichambres sombres, une seule condition étant de rigueur : manquer de respect pour le maître de la maison. Vingt ans de cette danse constituent une époque ; quarante, l’histoire… c’est là votre droit.

Sourires de groseille des ballerines,

balbutiement des escarpins enduits de talc,

complexité martiale et insolente multitude des violons au milieu de l’orchestre caché dans sa fosse lumineuse où les musiciens s’enchevêtrent comme des dryades par leurs branches, leurs racines et leurs archets,

obéissance végétative du corps de ballet,

magnifique dédain de la maternité :

  Avec ce roi et cette reine qui ne dansent pas on vient de jouer à soixante-six.

  Avec son air jeune, la grand-mère de Giselle verse du lait, du lait d’amandes, sans doute.

  Tout ballet est jusqu’à un certain point une institution de servage. Non, non, n’allez pas me contredire sur ce point !

 

Calendrier de janvier avec ses petites biches, sa laiterie modèle de myriades de mondes, et le craquement du jeu de cartes qu’on décachette…

 

***

01/12/2013

Vélimir Khlebnikov

 

 

 1916

Source photo :

C/o http://hlebnikov.com/biography

 

 

Vélimir Khlebnikov

 

 

Extrait

A Viatcheslav Ivanov

Pétersbourg, 10 juin 1909

 

 

Ô jardin des bêtes sauvages !

Où le fer ressemble à un père qui met fin à une joute sanglante en rappelant aux frères qu’ils sont frères.

Où les aigles perchent comme l’éternité sous la couronne d’un jour qui n’a pas encore connu le soir.

Où le cygne est tout semblable à l’hiver, hormis le bec automnal.

Où le cerf est pur effroi, fleuri de rameaux de pierre.

Où un soldat rasé de frais jette de la terre à un tigre parce que le tigre est plus majestueux.

Où un paon abaisse sa queue semblable à la Sibérie vue du haut d’un rocher par un jour de gel précoce, quand l’or des brûlis émaille le vert et le bleu jaspé des forêts sous l’ombre mouvante des nuages errants et quand le rocher lui-même semble être le corps de l’oiseau.

Où les grotesques poissons volants se nettoient les uns des autres de façon aussi touchante que des hobereaux du vieux temps.

Où l’homme et le chien s’assemblent étrangement dans la silhouette d’un babouin.

Où le chameau connaît l’essence du bouddhisme et réprime un sourire chinois.

Où une barbe de neige entoure la face du tigre et ses yeux de vieux musulman, de sorte qu’en honorant en lui le premier disciple du prophète nous nous abreuvons à la beauté de l’Islam.

Où un modeste oiseau traîne dans son sillage l’or du couchant auquel il a appris à prier.

Où les lions se redressent et contemplent le ciel d’un œil morne.

Où nous sentons que la honte nous gagne et où l’idée nous effleure que nous sommes plus vieux et fripés que nous ne l’avions imaginé.

Où les éléphants se contorsionnent comme des montagnes lors d’un tremblement de terre, allongent leur trompe pour demander pâture à un enfant et font écho à l’immémorial refrain : « J’ai faim ! J’ai faim ! » en bougeant leurs paupières de sages et leurs oreilles flottantes et en émettant un râle semblable à celui des pins en automne.

Où l’ours polaire chasse comme un balbuzard, traquant sa proie inexistante.

Où le phoque évoque la géhenne des pécheurs, alors qu’il fend l’eau et gémit en d’inexorables lamentations.

Où les bêtes ont appris à dormir sous nos regards impudents.

Où les chauves-souris somnolentes sont suspendues à l’envers comme le cœur des Russes.

Où une zibeline montre ses oreilles aussi délicates que deux nuits de printemps.

Où je cherche de nouveaux rythmes poétiques dont les cadences seraient des animaux et des hommes.

Où les animaux chatoient dans leurs cages, tout comme la signification dans le langage.

Ö jardin des bêtes sauvages !

 

 D’après « Du domaine de la lumière – Choix de lettres 1909-1922»

 

-------------------------    (p.43/44)

 

Vélimir Khlebnikov

Revue Europe, octobre 2010, n°978

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Conjuration par le rire.

 

 

Ö ériez, rieurs !

Ö irriez, rieurs !

Ceux qui rient des rires, ceux qui rièssent rialement

Ö irriez riesquement !

Ö, des diriations surriresques, le rire des riesques rieurs !

Ö, éris-toi diriresquement, rire des rieux surriresques !

Rillasserie, rillasserie

Déris, surris, rirolets, rirolets,

Rirots, rirots !

Ö, ériez, rieurs !

Ö, irriez, rieurs !

-------------------------    (p.102/103) 

 

 

 

Généralement classé comme figure majeure du Futurisme russe, Vélimir Khlebnikov (1885-1922) peut enjamber avec aisance la clôture des commodes typologies. Éveilleur d'avenir, il fut aussi un aventurier de la «nuit étymologique», comme le nota Mandelstam qui salua en lui un des plus féconds créateurs d'images à l'échelle des siècles. Khlebnikov comparait le langage de l'homme à un sac rempli de papillons. Éternel vagabond, aiguillonné par un intarissable désir d'itinérance, ses amis à leur tour le comparaient à un héron cendré ou à quelque échassier pensif, avec son habitude de rester debout sur une jambe, ses déambulations silencieuses, ses brusques envols pour de longues migrations vers les espaces insoupçonnés du futur ou les forêts ombreuses de l'archaïque. Mais aussi bien, il pérégrina jusqu'à l'épuisement à travers la Russie, promenant partout les eaux claires de son regard et l'audace d'un esprit intrépide…

ICI

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Vélimir Khlebnikov. Europe

 

 

Autres sites à consulter


Revue Secousse

Poezibao

Terres de femmes

 

Les Assises du roman, 2013

 

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ASSISES DU ROMAN 2013 - COLLECTIF

CHRISTIAN BOURGOIS EDITEUR

 

 

MICHEL PASTOUREAU

 

 

 

Aujourd’hui les historiens ont une devise : le passé change tous les jours, et en effet, le passé change tous les jours. Parce que nous découvrons de nouveaux documents, ou que nous réétudions des documents bien connus mais avec d’autres problématiques, une autre lumière. Et ça va continuer. Le chercheur sait très bien que ce qu’il pense, ce qu’il croit, à un moment donné, n’est pas une vérité, mais un état dans l’histoire des connaissances, et que cet état va continuer de se compléter, de se transformer, de s’inverser parfois…

 

…………………………………………………………………………………….  (p.15)

 

 

La recherche en histoire, c’est la rencontre entre une problématique et une documentation. Il y a deux façons de travailler : soit on étudie une question, on s’attaque à un ensemble de documents, et on voit ce qu’ils nous apprennent, ou bien au contraire, on a des idées préconçues, des problématiques diverses, et puis on va voir si les documents confirment ou infirment ce que l’on pense au départ. Quand les documents infirment ce que l’on pensait, on est furieux, on en veut aux documents, et la tentation est assez grande de leur faire dire ce qu’ils ne disent pas, ou plutôt de sélectionner une seule chose dans tout ce qu’ils disent. Je prends un exemple que j’emprunte à l’histoire de l’art, ou à l’histoire littéraire : si on se demande pourquoi, dans ce tableau de Raphaël ou de Poussin, tel personnage est vêtu de rouge, on va trouver dix, douze, quinze hypothèses si l’on est honnête et qu’on poursuit l’enquête jusqu’à ses extrémités. En général, le chercheur a tendance, moi aussi, à ne retenir que les hypothèses qui l’arrangent pour sa démonstration, et à laisser les autres de côté parce qu’elles le dérangent plus ou moins. Ce n’est pas une bonne façon de procéder, mais c’est extrêmement fréquent en histoire littéraire, en histoire de l’art, et dans d’autres formes d’histoires jugées plus solidement ancrées dans la documentation. Donc ce n’est pas que j’aie la tentation de tricher, mais j’ai pleinement conscience de la fragilité d’un certain nombre d’idées que j’avance, ou de résultats ; parfois, cependant, comme vous le dites, je pense que je mets le poing, ou le doigt, sur quelque chose d’important qui serait, sinon la vérité, en tout ca doté d’une certaine exactitude, et c’est presque toujours quelque chose que je n’arrive pas à démontrer.

…………………………………………………………………………………….  (p.19/20)

 

 

Jón Kalman Stefánsson

 

 

Parce que l’écriture ne prend corps qu’au moment où le lecteur approche le texte et le rencontre, accompagné de ses souvenirs, de son expérience, de sa douleur et de sa joie. Ce n’est qu’alors que naît cet étonnant alliage que nous nommons littérature. Et ce n’est qu’alors que peut advenir l’impossible : les mots prennent tout à coup une profondeur qui donne le vertige, les phrases se parent de sens cachés et inattendus. Il semble alors que la littérature puisse accomplir l’impossible. La seule chose nécessaire – et cette seule chose n’est pas rien – c’est un écrivain qui suive le conseil de Faulkner, qui y mette toute son âme, voire plus encore, et qui s’efforce sans relâche de trouver de nouvelles voies formelles, linguistiques et narratives. Il faut ensuite un lecteur en perpétuelle recherche, un lecteur qui veut se confronter à des textes exigeants, qui veut se plonger dans une littérature qui cherche des réponses et tente d’explorer de nouveaux territoires qui refuse de s’arrêter et de demeurer immobile. C’est par l’union d’un auteur en recherche et d’un lecteur en quête que naît une littérature à même de saisir toute la vie – voire un peu plus encore : une littérature apte à créer une vie nouvelle. 

…………………………………………………………………………………….  (p.96)

 

Jacques Rancière

 


La littérature continue à parler du monde. Malgré tout, on a vécu une période historique de reflux des grands élans. La littérature peut difficilement se nourrir du déclin. Quand des écrivains se nourrissent du déclin, ils font des romans un peu fatigués, un peu ironiques, pour décrire tous ces pauvres crétins qui étaient maoïstes il y a trente ans et sont devenus écolos, etc. Si on ne veut pas faire ça, comment parler de la politique ? Il y a un problème. Prenons l’exemple d’un écrivain qui a eu une forte expérience politique, je pense à Olivier Rolin. Son livre le plus inspiré, c’est L’Invention du monde. Il construit ce livre comme une énorme mosaïque. Chaque fois, une sorte de petit poème en prose s’organise autour d’un lieu et traverse toutes les significations portées par ce lieu. Mais lorsqu’il raconte l’histoire de la Gauche prolétarienne, la forme du roman qu’il adopte, c’est quelqu’un qui tourne autour de Paris en racontant son histoire à une petite jeune. On voit bien qu’il n’est pas autant inspiré par son épopée de chef prolétarien que par sa pratique de voyageur.

…………………………………………………………………………………….  (p.254)


 

 

Antonio Muňoz Molina

 

 

Nous savons que la démocratie peut ne pas exister. Nous savons que les droits sociaux peuvent ne pas exister. Nous savons que l’égalité face à la loi peut ne pas exister. Pour être conscient de ce que l’on a maintenant, et qu’on peut le perdre très facilement parce que c’est très fragile, il est important de garder en tête d’où nous venons et ce qu’il s’est passé. Mais aussi, effectivement, il faut commencer ou penser en d’autres termes et il faut se demander pourquoi ce modèle actuel semble fuir de tous les côtés, pourquoi, après plus d’un demi-siècle de démocratie, de justice sociale, d’assistance médicale universelle, d’éducation universelle, nous avons des sociétés aussi fragiles. Des sociétés qui répondent si facilement à la tentation populiste ou autoritaire. L’Union européenne est remplie de prémices racistes, de signes autoritaires, de tentation populistes…

…………………………………………………………………………………….  (p.269/270)

 

 

 

  

 

Comme chaque année depuis 2007, des écrivains et des intellectuels ont répondu à l'invitation de la Villa Gillet et du journal Le Monde, et se sont retrouvés à Lyon pour une série de rencontres et de débats. Les thèmes n'ont pas manqué, du « sentiment de la vie » au « secret », en passant par « le regard du promeneur » ou « le portrait » - les questions non plus : « comment faire parler ses personnages ? » ou encore « comment raconter le conflit ? ». Ce volume rassemble les textes rédigés par les auteurs pour cet événement, ainsi que la retranscription de certains échanges : de grands entretiens avec Claudio Magris, Martin Amis et Jacques Rancière ; des rencontres étonnantes, entre Bruno Latour et Richard Powers, Antonio Muñoz Molina et Tzvetan Todorov. Sur la littérature et la société, des dialogues rares et des conversations précieuses entre auteurs venus du monde entier.

 

Jakuta Alikavazovic, Martin Amis, Christine Angot, Paul Ardenne, Jean-Christophe Bailly, Hoda Barakat, A. S. Byatt, Horacio Castellanos Moya, Sylvie Germain, Goldie Goldbloom, Hugo Hamilton, Drago Jančar, Bruno Latour, Claudio Magris, Ronit Matalon, Antonio Muňoz Molina, Christine Montalbetti, Edna O'Brien, Kate O'Riordan, Maxime Ossipov, Michel Pastoureau, Antonin Potoski, Richard Powers, Jacques Rancière, Keith Scribner, Jón Kalman Stefánsson, Alain Claude Sulzer, Tzvetan Todorov, David Vann, Sandro Veronesi, Matthias Zschokke.

 

 

 

2013 | Par www.christianbourgois-editeur.com/ | CHRISTIAN BOURGOIS EDITEUR

 

28/11/2013

Nathalie Riera, Solaria

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Karl Blossfeldt, Salvia Officinalis



 

Extrait de

:- :- :- :- :- :- :

 

 

SOLARIA

Nathalie Riera

 

Inédit, 2013/14

 

 

 

Amor con tal dolcezza m’unge et punge *

Petrarque, Canzoniere, CCXXI, 12

 

 

J’aime entendre les rues et les jardins de tes poèmes et ta voix me faire ouïr tes great poems of love, sur des centaines de pages vert-laurier renaître de n’avoir pas langue rassasiée. Or blanc et argile,  nos paroles font le monde et leurs pommiers fleuris. Polyphonie des fruits sous l’hypnose voyageuse des bengalis. L’obscurité est sur le monde… dixit Blackburn, et l’amour. Ne séchera la langue qui t’aime, la merveille du genêt à orner ce qui nous désole, contre la bête stupide. Vouloir être ta jolie, et quand le soleil est d’être un peu l’espoir des rosacées et des floridées, sentir poindre le souffle chaud de l’aura, m’oindre de violettes et de cenelles, to be your song. Je ne perds pas le fil de la moindre de tes chansons.

 

 

Nous gardons en nous la rose et le rhizome, à notre amour le cyclamen des gaietés, le rire et la risée, tous ces portraits que tu esquisses et qui me donnent force contre tout déficit, toute altération.

 

 

 

Main dans la main, à vrai dire, un seul cœur **

 

 

Je crois en l’incantation guérisseuse, combinaisons de plantes et de mots : la grande mauve pour apaiser nos enrouements, et le jaune d’or pour la rime. A ciel découvert, main dans la main, quand la fleur de cassier chasse l’ingrat, l’amour ma seule jouvence, de tout mon soûl aux syllabes mellifères.

 

Main dans la main, je veux avec toi conserver la mémoire des fruits d’or.

 

 

_________________________ 

* Amour met tant de douceur à m’oindre et me poindre 

** Wang Wei, Paysages : miroirs du cœur

 

Thomas Vinau, La Bête

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A voir l’angle des rayons qui se perdaient dans les sous-bois, il n’était pas plus de 9 heures. Il s’en foutait complètement, le temps lui appartenait. Pour lui, le monde était un mystère, une formule secrète dont l’usage se perdait, une science à  apprendre. Toutes les techniques, toutes les sciences et tous les arts étaient réunis dans la nature à parler un idiome que les hommes avaient oublié. Et il se retrouvait là, seul, à s’essuyer le cul avec des feuilles dont il ne connaissait même pas le nom. Les Bambara disent qu’on ne voit que ce qu’on connaît déjà. Il voulait connaître le monde sauvage. Il essayait de voir autrement, à travers ses ruines. Il avait des livres, mais il fallait un effort immense pour faire de ce savoir en boîte un rapport au vivant. Parfois, il avait la chance de discuter avec un paysan ou un touriste érudit qui rajoutait une pierre à l’édifice en détaillant les caractéristiques d’une racine ou en lui apprenant à distinguer le lièvre de sa femelle par la forme de leurs crottes. A chaque petit pas, minuscule, c’était une joie immense, l’impression de retrouver sa langue.

  

 

 

 

■ Thomas Vinau, Le Bête, Le Réalgar Editions, 2013

 

http://lerealgareditions.blogspot.fr/

 

 

 

Muriel Verstichel - Sub rosa (éd. Henry, 2013)

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MURIEL VERSTICHEL,

Sub rosa

La Main aux Poètes

Editions Henry, 2013

         

 

                               

 

(ALCÔVE)

 

 

**

 

 

Vous êtes mon dernier combat

d’enfant qui revient de la pluie

des fruits trop mûrs dans sa musette


Je danse à la cime du pommier

seulement vêtue de ma chrysalide


J’appelle vos filets d’eau miraculeuse

votre esprit de terre nouvelle

pour guérir ma mélancolie

et vous m’apprivoisez

et je commence à vivre


-------------------------  (p. 19)

 

 

 

(TESTAMENT DES ROSES)

 

**

 

J’ai tenu les épines dans le rire

percée de toutes parts

papillon dans la vitrine du savant

ou pétale terni

dans l’herbier d’une fin de promenade


Pourtant la pomme était juteuse

ma jupe légère annonçait 

l’amour grand 

 

Mais quel amour était-ce ?

                            

-------------------------  (p. 25)

 

 

André Pieyre de Mandiargues

 

 

PIEYRE DE MANDIARGUES

---------------------------------

 

 

André Pieyre de Mandiargues

[1961]

par Jeanloup Sieff

 

EXTRAIT

Le Musée noir

 


Un bruit, qu’on eût d’abord attribué à la course d’une bête fureteuse dans les chaumes cassants des fougères de la dernière saison, frappa les oreilles de Damien ; des pieds trop rapides pour qu’il pût croire à la venue d’un lourdaud, tel que les bûcherons ou les charbonniers que l’on rencontre habituellement sous bois, firent rouler des cailloux du haut du talus au fond de la cavée ; quand cela fut près de lui, il sentit un frôlement très menu contre son dos, avec une odeur de toison humide. Captivé par sa vision, il essayait de ne pas bouger pour mieux la retenir, souhaitant glisser à nouveau, dès le retour de la solitude, dans la représentation chaque jour évoquée de son plus triomphal souvenir, mais un coup de vent dissipa le grand corps annelé qu’il se plaisait à humilier par les rigueurs d’un examen morose ; alors il ramena les yeux sur terre, et il aperçut contre le fond obscur du paysage forestier un petit être blanc qui regardait, comme s’il hésitait à y risquer ses chevilles, le raidillon conduisant au chemin du bas. C’était une femme, mais habillée d’un pantalon bouffant de gros lainage souple, avec un chandail de cachemire très pur, le tout d’un admirable éclat crayeux ainsi que la robe enfarinée des bateleurs qui font leur parade aux champs devant un cirque de roulottes ; et à l’encontre des filles de billards elle avait des cheveux, d’une couleur châtaine aussi évidemment naturelle que celles de l’argile nue, de l’herbe sèche, des feuilles mortes ou du poil de lièvre, qui, piqués de broutilles, lançaient sur son épaule droite une longue mèche folle assez bien accordée à tout ce que peuvent offrir des hectares innombrables d’arbres et de taillis pendant l’époque où le printemps déchire à peine les défroques rouillées de l’hiver.

 

            « Plus précieuse que toutes les autres créatures de la forêt ! » pensa Damien, à qui, pourtant, ses promenades avaient permis de connaître une foule de merveilles : le chevreuil, croissant beige jeté par-dessus le sentier avec la promptitude élastique d’un coup de raquette ; ce guerrier minuscule qu’expulse en armure sombre un brin d’herbe introduit dans son trou au bord de la mousse, le grillon ; piétant sous les couverts, le rouge-gorge en train de fendre du bec, pour en tirer des larves, un énorme champignon mi-saumon, mi-bleu ; et si joli, le roitelet, quand il trottine sur les branches basses des sapins ou dans l’abri poussiéreux des ifs, qu’il vous serre le cœur ainsi que ferait une fille dévêtue, terminant sa robe de bal sur une machine à coudre éclairée par la lune au centre d’un rond-point de vieilles souches. « Ne rien perdre de cette femme ! » pensa-t-il encore, avec une acuité qui l’étonna, tandis qu’il découvrait aussi chez lui un plus intense désir de possession que jamais ne lui avaient donné le rouge-gorge, le roitelet, le grillon, le cerf-volant aux cornes bleu-noir, la cétoine dorée qui se cramponne à la fleur de sureau, ou même l’écureuil que l’on peut enfermer dans une cage tournante comme dans un lampion vénitien une belle flamme de poil roux. Cependant, il s’abstint de produire aucun geste, par une sorte d’effroi, ne prononçant pas non plus le salut banal que l’on échange souvent au bois, ainsi que des canotiers à la mer, et que peut-être elle attendait pour se retourner si, moqueuse, elle avait fait exprès d’appuyer sur lui au passage l’écharpe de tweed fauve qu’elle tenait à la main.

 

            Quand elle se décida, ce fut un vrai caprice, un parfait mouvement de chèvre : loin de descendre à flanc de talus ainsi que s’y attendait Damien, elle bondit, blanche et légère, par-dessus des touffes d’orties, masquant de leur jeune verdure quelques ronces mortes qui barraient suffisamment depuis plusieurs années l’entrée du pont. Comme, alors, il lui criait le danger de ces planches vermoulues et qu’elle revînt en arrière pour traverser par le chemin de tout le monde au fond de la cavée, elle se mit contre la balustrade juste au milieu de la passerelle, jambes écartées, un bras levé au bout duquel claquait l’écharpe dans les airs, le visage tendu, avec une expression de joie violente, vers lui qui s’était dressé trop tard pour la retenir. Dans la cavée sonore, le vent engouffrait des rafales qui allongeaient derrière elle les boucles de ses cheveux et plaquaient contre son corps ses vêtements de tricot ; ainsi fuyaient au loin, sans que Damien pût rien entendre, les mots qu’il voyait naître à son adresse sur la bouche de l’imprudente.

 

            Après avoir hésité une minute et puisque, décidément, elle ne voulait pas obéir, il franchit à son tour le roncier couronné d’orties, en se demandant, tandis que ses pieds écrasaient le maigre obstacle, pourquoi les gardes n’avaient pas mis là trois ou quatre pieux avec un bon réseau de fil de fer barbelé. Quoi qu’il fît, il espérait bien qu’elle ne l’attendrait pas, car, à moins de l’avoir vaincue d’abord au jeu de billard, une femme inconnue le rendait stupide comme sous l’envol coupant des geais bleutés, rués parfois avec des cris d’un feuillage au-dessus de sa tête ; et quand il posa les doigts sur le premier montant de la balustrade, il fut presque soulagé de voir sur l’autre bord, disparaître le pantalon blanc dans un groupe de houx très sombres en lisière du taillis.

 

            A le gratter de l’ongle, aussitôt le montant s’effritait, creusé par la vermine de cellules farineuses, hérissé de lichens jaunes et gris entre des champignons plats qui ressemblaient à des oreilles noirâtres, ou à de petites ventouses de caoutchouc brun.

 

 

 

        

■ André Pieyre de Mandiargues, Le Musée Noir, Ed. Robert Laffont, 1946

 

Extrait « Le Pont »

 

Anne Wiazemsky - Au hasard Balthazar (un film de Robert Bresson, 1966)

 

Au hasard Balthazar.jpg

Anne Wiazemsky

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21/11/2013

Lorand Gaspar

 

 

 

Lorand Gaspar

 ---------------------------------

© Poésie

 

 

©SOURCE PHOTO | INTERNET | LORAND GASPAR (Né en 1925)

 

EXTRAITS

Egée

Nrf Gallimard, 1980



                                    

 

LORAND GASPAR,

Egée

Nrf Gallimard, 1980

 

         

                               

 

(NÉOLITHIQUE II)

 

In « Egée »

 

 

 

**

 

Déesses adipeuses que n’a pas encore touchées la proportion, ni les grâces compliquées, ni l’ascèse,

tout à leur réserve de lait, de lipides, de semences –

règne de plis qui exhale l’aloès amer et les sept parfums propitiatoires, mêlés aux relents des bêtes grasses sur le feu.

Dans un coin de la maison, dans les grandes jarres blanches, accroupis, les morts.

Là-bas, entre les chrysanthèmes de haute mer, grosses de leur charge d’obsidienne, les barques de Mélos dérivent.

Dans les blocs compacts de noir, au fond des brèches de clivage, ces grandes coquilles voluptueuses où glisse une eau de lumière.

 

-------------------------  (p. 21)

 

 

(MINOEN RÉCENT I)

Aiguières d’Hagia Triada

 

Idem

 

 

**

 

 

Dauphins, poulpes, poissons

fraîcheur de lin, de roseaux, d’oliviers

tremblement du jour dans une couleur

joie d’une ligne qui bouge encore

et je rêve à cette main entre milliards

de mains, étonnée, heureuse –

et je ne sais quoi, un pigment

qui fait que l’âme respire,

que voit la vie, ces choses qui

viennent à mes doigts

et mourront une fois encore –

                                                

-------------------------  (p. 24)

 

 

 

 

 

(chœur)

 

Idem

 

 

 

**

 

 

Te voici encore, ces remuements incompris sur les lèvres,

aux prises avec ces masses muettes –

bancs de madrépores et vases profondes

dont le goût est si proche sur la langue –

et tu te prends dans les ailes folles où brûle

tant d’espace en friche pour une rougeur sur la joue.

Mais tenaces sont les nageoires du remous

ces feux minuscules cimentés dans le marbre

et la langue remonte vers la trame du calcaire

au grain de ferveur qui meut les migrations.

 

Et tu te penches sur le même puits au silence rauque

Pompe exsangue du petit matin.

                                                

-------------------------  (p. 41)

 

 

**

 

 

 

(LE REPAS DES OISEAUX)

 

 Idem

 

 

 

**

 

 

Plume éclose d’un bourgeon d’épiderme, duveteuse et tendre, puis rigide, étançonnée, la siccité minérale greffée aux sèves par le calame, le rachis porteur de la double rangée de barbes divisées comme l’éclair, barbules lisses et d’autre pourvues de crochets solidement imbriqués, étançonnant la voilure quand ils s’unissent aux plumes voisines, tectrices de couverture, à barbes duveteuses, plumules floconneuses, isolantes, rémiges de couvertures alaires, plumes fermes du vol, rectrices, pennes de la queue servant du gouvernail, plumes d’apparat, oublieuses d’espace et de vents, bigarrées, irisées, faisant la roue.

 

-------------------------  (p. 53)

 

 

**

 

 

 

 

(CLINIQUE)

 

 Idem

 

 

 

**

 

 

« Secoue le malade en appliquant l’oreille sur les côtés… »

 

Bruit du vinaigre qui bout, des râles

Bruit de cuir que l’on plie, des plèvres enflammées

Bourdonnement d’amphores des grandes cavernes pulmonaires

Tintement métallique, bruit d’airain et de flot dans les épanchements d’air et d’eau de la poitrine

Bruit du sel que l’on décrépite à une chaleur douce dans une bassine

Râles d’œdème et d’apoplexie

Râles ronflants et sibilants de bronchite

Gargouillement de gangrène et d’abcès

Bruit de drapeau des fausses membranes mobiles dans la trachée

Bruit de pot fêlé des cavernes sous la clavicule

Voix chevrotante ou voix de polichinelle des pleurésies

Frottements soyeux des feuillets enflammés du cœur

Souffle doux, humé, aspiratif de l’insuffisance et

Souffle rude, râpeux du rétrécissement de l’aorte

Bruits de moulin à vent des grands épanchements traumatiques du médiastin.

 

-------------------------  (p. 82)

 

 

 

**

 

 

Hommage à toi, anatomiste accompli, auteur anonyme du Traité du cœur !

Observateur du beau feutrage musculaire et des valves souples tenues par des cordages comme toile d’araignée, leurs filins amarrés dans la substance ferme des parois.

Tu as vu aux portes de l’aorte et de l’artère pulmonaire, ces membranes, de chaque côté, arrondies (…), en forme de demi-cercle et qui, lorsqu’elles se rapprochent, c’est merveille comme elles ferment les orifices. Et c’est à gauche que la clôture est sans défaut, comme cela doit être, pour maintenir l’intelligence innée qui siège et commande au reste de l’âme.

 

PIMA KHIRONAKTOS AGATHOU

 

Œuvre-poème d’un artisan de qualité que le cœur !

 

Et tu as vu, la poitrine ouverte, le cœur s’agiter en totalité, tandis que, isolément les oreilles (ces corps mous, sinueux qui n’entendent pas le cri) se gonflent et s’affaissent.

 

-------------------------  (p. 84)

 



NRF Gallimard

1980


 

 

20/11/2013

cipM

 

 

cipM CCP 26
(cahier critique de poésie)

 

dossier :  lorine niedecker / alejandra pizarnik / rosemarie waldrop

 

cipM, décembre 2013

 

ISBN : 9791091991094
304 pages
prix de vente TTC : 15 euros
ISSN : 1628-3929

Diffusion CDE / Distribution : Sodis


 

 



 

Dossier : Lorine Niedecker / Alejandra Pizarnik / Rosemarie Waldrop (sommaire)


Jean Daive, Un triangle p. 5
Martin Richet, « Cher Cid ». Lettres à Cid Corman p. 7
Nicolas Pesquès, De 2 à 6 mois, plus quelques boîtes p. 21
Abigail Lang, Quatre lettres de Lorine Niedecker à Louis Zukofsky p. 26
Emmanuel Laugier, Condenser. Notes pour un portrait de Lorine Niedecker p. 37
Bibliographie p. 41 .

Martha Isabel Moia, Quelques clefs d’Alejandra Pizarnik p. 43
Alejandra Pizarnik, Le poète et son poème p. 47
Jacques Ancet, La dame en rouge p. 49
Olga Orozco, Pavane pour une infante défunte p. 53
Ana Becciu, J’ai rencontré Alejandra Pizarnik… p. 55
Michèle Cohen Halimi, RUAH p. 60
Claudine Galéa, Les éditions Ypsilon p. 65
Bibliographie p. 66 .

Matthew Coopermen, Amour, comme des phrases : un entretien p. 68
David Lespiau, Fictions de pensée p. 77
Alain Cressan, « Poésie, une logique différente… » p. 80
John Olson, Clé pour comprendre la langue de Rosmarie Waldrop p. 81
Jonathan Monroe, Autrement dire… p. 86
Charles Bernstein, La Reproduction des profils… p. 90
Vincent Broqua, La logique de l’absence (Une lettre de chiffres) p. 92
Bibliographie p. 96

 

 

 

centre international de poésie Marseille

Centre de la Vieille Charité - 2, rue de la Charité - 13236 Marseille Cedex 02
tel : 04 91 91 26 45 - fax : 04 91 90 99 51
www.cipmarseille.com

 

 

04/11/2013

Jon Fosse (prochainement, aux Editions Circé)

Jon Fosse | 2014

 Traduit par Terje Sinding

 

Mélancholia II

 

Melancholia II est la seconde partie d’un diptyque (dont le premier volume Mélancholia I a été publié par POL). Le diptyque constitue une espèce de psychogramme du peintre norvégien Lars Hertevig. Mélancholia II tient tout entier dans le monologue intérieur d’Oline, la sœur de Lars Herteeig, un peu sénile. Son frère Lars est décédé il y a quelques mois. Elle revient du port où elle est allée acheter du poisson. Sa petite maison se dresse en haut de la colline. Elle est prise d’une envie naturelle pressante et a hâte d’atteindre au plus vite son cabinet d’aisance. Sa tête est encombrée par cette envie pressante et par quelques moments de la vie de Lars au point qu’elle en oublie que son frère, à l’agonie, avait demandé à la voir… Au cabinet d’aisance où elle arrive enfin, elle rencontre son Créateur. “La langue de Jon Fosse lie rythmes et intervalles avec une telle maîtrise, qu’on pense immédiatement à l’œuvre de Bach” (Libération) “Un des meilleurs écrivains européens sur un des plus grands peintres paysagers de tous les temps : un roman qui est un joyau” (Der Spiegel)

 

 

jon fosse.jpg

 

 

Les Rêves d’Olav

 

Dans Insomnie, Alida et Asle arrivent à Bjørgvin, où Alida donne naissance à un enfant.

Dans les Rêves d’Olav, ils quittent la ville. Asle, qui préfère maintenant s’appeler Olav, veut cependant retourner à Bjørgvin pour acheter un cadeau à Alida. Mais les choses vont se passer autrement qu’il ne l’avait rêvé.

Les Rêves d’Olav est un récit onirique, inquiétant et claustrophobe, rappelant les paraboles bibliques. C’est aussi une magnifique histoire d’amour entre deux jeunes gens. Une histoire où tout est à la fois simple et grandiose.

 

« Dans le tournant il apercevra le fjord, se dit Olav, car il est Olav maintenant, pas Asle, et Alida n’est plus Alida, mais Åsta ; maintenant ils sont Åsta et Olav Vik, se dit Olav, et il se dit qu’aujourd’hui il va aller à Bjørgvin et faire ce qu’il a prévu de faire. »

 

http://circeberlin.com

A partir de décembre vous aurez la possibilité d'accéder à notre site :

www.editions-circe.fr

 

28/10/2013

WISLAWA SZYMBORSKA

 

WISLAWA SZYMBORSKA

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© Poésie

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©SOURCE PHOTO | INTERNET | WISLAWA SZYMBORSKA (1923-2012)

 

EXTRAITS

De la mort sans exagérer

 

Traduit du polonais par Piotr Kaminski

 


                                    

 

 

WISLAWA SZYMBORSKA, De la mort sans exagérer

Poésie Fayard, 1996

(Traduit du polonais par Piotr Kaminski)

         

                               

 

(LES FEMMES DE RUBENS)

KOBIETY RUBENSA

 

In « Sel » (Sól) 1962

 

 

 

**

 

Gargantuettes, faune femelle,

nudité tonnante des tonneaux.

Elles se nichent dans des lits ravagés,

bouches ouvertes, coqueriquantes.

Leurs pupilles regardent au-dedans

pour mieux pénétrer les mystères

des chaudrons d’ardeur glandulaire.

 

Barocchantes ! Pâte gonflée,

Vapeur des bains, vins cramoisis,

porcelets blancs galopent au ciel,

trompettes hennissent l’alarme charnelle.

 

Potironneuses ! Exorbitantes !

Doublées par l’enlèvement des voiles,

triplées par la pose véhémente,

plats d’amour plantureux !

 

Vos maigres sœurs se levèrent plus tôt,

dès potron-minet du tableau.

Nul ne vit quand leur file indienne

traversa l’envers de la toile.

 

Proscrites du style. Côtes recensées,

gallinacés leurs pieds, leurs mains

Vain leur envol à tire d’omoplate.

 

Au treizième siècle – sur fond doré.

Au vingtième siècle – sur toile d’argent.

Le dix-septième n’a rien pour les plates.

 

Car alors même le ciel est convexe,

Anges convexes, et dieu convexe –

Phoebus moustachu à monture embrasée

Pénètre en l’alcôve bouillante.   

 

-------------------------  (p. 15/16)

 

 

(EAU)

WODA

 

Idem

 

 

**

 

 

Voilà que sur ma main tombe une goutte de pluie,

répandue par le Gange et le Nil.

 

Elévation du givre des moustaches d’un phoque,

fruit des cruches cassées dans les villes d’Ys et Tyr.

 

Sur la pointe de mon index

La mer Caspienne est une mer ouverte,

 

et le Pacifique coule dans le lit de la Rudawa,

la même qui survola Paris en petit nuage

 

en mille sept cent soixante-quatre

le sept mai à trois heures du matin.

 

La bouche n’y suffirait pour décliner

tous tes noms ondoyants, eau.

 

Il faudrait te trouver un nom dans toutes les langues

en prononçant ensemble toutes leurs voyelles

 

et se taire en même temps – au nom d’un lac,

qui n’a jamais pu obtenir un nom quelconque,

 

et qui n’existe point sur terre, comme au ciel

n’existe cette étoile qui s’y refléterait.

 

Un qui se noie, un autre t’implore en mourant.

C’était il y a longtemps, et c’était hier.

 

Maisons tu éteignais, maisons tu emportais

comme des arbres, et forêts comme des villes.

 

Dans les fonds baptismaux et les bidets des putes.

Sur les langues et sur les linceuls.

 

Grignotant les rochers, allaitant l’arc-en-ciel.

Sueur et rosée des pyramides, des lilas.

 

Que c’est léger, tout ça, dans une goutte de pluie

Combien délicat est sur moi le toucher du monde.

 

Quoi – quand – où que se soit passé,

restera gravé dans l’eau de babel.

                                                

 

-------------------------  (p. 24/25)

 

 

(JOIE D’ECRIRE)

Radość Pisania

 

In « Cent blagues» (Sto pociech) ─ 1967

 

 

 

 

**

 

 

Où court cette biche écrite dans la forêt écrite ?

Irait-elle s’abreuver au bord de l’eau écrite

qui copie son museau comme le papier-carbone ?

pourquoi lève-t-elle la tête, entend-elle quelque chose ?

Elle emprunte ses pattes à la réalité

et, sous mes doigts, elle tend l’oreille.

Silence – ce mot aussi gratte sur le papier

en écartant

les branches, droit sorties du mot « forêt ».

 

Au-dessus de la feuille blanche ils sont prêts à sauter

ces petits caractères qui peuvent tourner mal,

ces phrases qui cernent de près

sans nulle chance de salut.

 

Il y a, dans une goutte d’encre, une solide réserve

de chasseurs, l’œil plissé et rivé sur la proie,

prêts à dévaler la pente périlleuse du stylo

A fondre sur la biche, à la mettre en joue.

 

Ils auront oublié que ce n’est pas la vie.

D’autres lois, noir sur blanc, régissent cette contrée.

Un clin d’œil durera aussi longtemps que je veux,

il se laissera tailler en petites éternités,

chacune remplie de balles suspendues en plein vol.

 

Rien n’arrivera jamais, si je l’ordonne ainsi.

Pas une feuille qui tombe sans que je le décide,

Pas un brin d’herbe ne plie sous le point du sabot.

 

Ainsi donc, un monde existe

dont je régente le sort souverainement ?

Temps que j’enchaîne de signes ?

Existence, sur mon ordre, impérissable ?

 

Joie d’écrire.

Pouvoir de maintenir.

Vengeance de la main mortelle.

                                                

-------------------------  (p. 30/31)

 

 

**

 

 

 

(PSAUME)

Psalm

 

In « Grand Nombre» (Wielka liczba) ─ 1976

 

 

 

**

 

 

Ö, combien perméables sont les frontières humaines!

Voyez tous ces nuages qui passent, impunément,

ces sables du désert filant d’un pays à l’autre,

ces cailloux des montagnes pénétrant chez l’ennemi,

en d’insolents sursauts !

 

Est-il besoin de prendre un à un les oiseaux

qui volent ou qui se posent sur la barrière baissée ?

Ne serait-il qu’un moineau, et voilà que déjà

sa queue est limitrophe, et son bec indigène !

Et puis, qu’est-ce qu’il gigote !

 

Parmi les innombrables insectes je m’en tiendrai à la fourmi

qui, entre le pied droit et le pied gauche du douanier,

ne se sent pas tenue d’avouer ses vadrouilles.

 

Oh, saisir d’un regard cette immense confusion

sur tous les continents !

n’est-ce pas là le troène qui, de l’autre côté du fleuve,

infiltre illégalement sa cent millième feuille ?

Et qui d’autre, pensez-vous, que la pieuvre aux longs bras

viole les sacro-saintes eaux territoriales ?

 

Comment peut-on parler de l’ordre dans tout cela

s’il n’est même pas possible d’écarter les étoiles,

pour que l’on sache enfin laquelle brille pour qui ?

 

Et que dire de l’insubordination du brouillard !

Et des poussières des steppes sur toute leur étendue,

comme si l’on n’avait pas tracé une ligne en son milieu !

Et ces voix qui résonnent sur les ondes serviables,

pépiements séducteurs et allusifs glouglous !

 

Seul ce qui est humain peut nous être étranger

le reste c’est forêts mixtes, travail de taupe et vent.

 

-------------------------  (p. 64/65)

 

 

 

 

POÉSIE FAYARD

1996

■ FAYARD EDITIONS : http://www.fayard.fr/wislawa-szymborska


 

27/10/2013

William Sydney Graham

 W.S. GRAHAM

LES DIALOGUES OBSCURS

Poèmes choisis

 

 

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre

Introduction de Michael Snow / Postface de Paul Stubbs

Recueil bilingue

 

The Dark Dialogues

Selected poems

translated from the English by Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre

Introduction by Michael Snow / Afterword by Paul Stubbs
bilingual book

---------------------------

 

 

ws graham.jpg

 

© Black Herald Press, Septembre 2013
174 pages - 14 € / £ 12 / $18
ISBN  978-2-919582-07-5

 

 

 

 

Lecture

 

W.S. Graham

« des lumières de tous côtés »

__________________________________________________________________________________________

 

Beau présent poétique que nous offrent actuellement les Editions Black Herald Press avec les fabuleux « Dialogues Obscurs/The Dark Dialogues » de W.S. Graham : une vingtaine de poèmes, extraits de plusieurs recueils, publiés entre 1942 et 1993, sont traduits pour la première fois en français.

Né en 1918 dans la petite ville écossaise de Greenock, William Sydney Graham vouera très tôt sa vie à l’écriture et à la poésie. Une introduction au poète et à son œuvre est signée Michael Snow, qui fut un proche de Graham, et ne cessera de promouvoir son œuvre, avec notamment The Nightfisherman : Selected letters of W.S. Graham (1999). Traduit en néerlandais, en allemand, en espagnol et en suédois, les traductions en français devraient participer à une reconsidération de l’œuvre poétique. Sur ce sujet, une postface de Paul Stubbs nous éclaire avec grand intérêt sur la réception de l’œuvre de Graham en Grande-Bretagne : jugé poète difficile, son travail aura souffert de « comparaisons littéraires les plus superflues ». En réponse à une opinion critique malhabile « fondée sur la notion terroriste de 'goût' du public », P. Stubbs trouve justice à penser que « la qualité de ces traductions est telle que Graham (…) n’est pas seulement un imposteur dans un autre langage, une créature pseudo-métaphysique captive d’une peau étrangère ; au contraire, ce recueil lui permet de poursuivre son exploration parmi les phonèmes, d’une calotte polaire à la suivante » (p.136).

Si l’histoire poétique de Graham ne vise pas le champ politico-social, elle a son point d’ancrage dans le champ marginal des inventions et de la transgression linguistiques. Poésie influencée par Joyce, Beckett, Marianne Moore, Pound, Eliot, Les Dialogues Obscurs nous révèlent un espace éclairé de reliefs énergiques, et au cœur de ce même espace, le lecteur « explorateur », en même temps qu’inspiré, ne peut que partager l’euphorie du poète : « l’euphorie d’être vivant dans le langage » ; partager également ce portrait succinct de ce que peut être un poète qui, lorsque abandonné à lui-même, devient cet « étranger métaphysique enfin dépouillé de la fiction de la personnalité ». (P. Stubbs)

 

Pour écrire, il y a des lumières et des obscurités à emprunter de tous côtés, des dialogues à saisir, qui nous parlent d’Etre et de non-être, peut-être pour nous inciter à davantage de rêveries, de relâchements. Ces dialogues obscurs n’ont rien de mystique : ils nous laissent entrevoir une autre dimension de nous-mêmes, issus d’un ici et maintenant non dénué de singularité. La poésie ne doit pas rester parmi les mots. Elle doit emprunter au monde réel, et non au rempart de la pensée conceptuelle. Mais « Si ce lieu où j’écris est réel alors/Il me faut être allégorique » :

 

                                                          

 

 

                                                               Pauvre tel un gribouillage, mon crime pour un diamant

                                                               Est un fou de Bassan en lequel je suis fait,

                                                               Non par la tête mais par le bec de la main qui plonge

 

                                                         (p.21)

 

 

 

 

Le poème est une navigation de la langue, et le délire du poète est d’être un chercheur incessant, qui aborde toutes les directions. Poète aussi de la transmutation des êtres et des choses, l’écriture est un monde de mouvances, un hors-temps du temps, avec ses navires d’écume, ses fourches d’eau, ses récifs naufrageurs, ses vagues en troupes de la mer, ses planchers en noyade, ses murs marins d’écaille

 

                                                          Et nous tranchons les flots

                                                               Quittons la terre noire

                                                               Au large dans les nerfs

                                                               Ondulants de la mer

 

                                                               (p.47)

 

 

« (…) une montagne artificielle, un ajout au monde » : le poème, dans sa géographie de masses rocheuses, de volumes saillants ou en creux, a aussi le « pouvoir de libérer un individu dans son propre monde », ainsi que « permettre au lecteur de faire quelques découvertes sur lui-même ». Le poème existe de la difficulté à communiquer, à s’exprimer, et du prodige à être présent, c’est-à-dire, à être auprès de soi, nous soufflerait Henri Maldiney*, de l’autre côté de soi, dans une proximité inapprochable.

 

________

* Henri Maldiney, « Art et existence », Ed. Klincksieck, 2003 – (p.222)

 

© Nathalie Riera, octobre 2013

 

 

 

 

 

Extrait de “Le seuil blanc”/«The White Thresbold», 1949

 

p. 29.

 

 


Les siècles tournent leurs verrous

Et ouvrent sous la colline

Leurs livres et leurs portes reçus en héritage

Rassemblés pour distiller

Tels joyeux cueilleurs de baies

Une voix unique pour nous parler.

 

The centuries turn their locks

And open under the hill

Their inherited books and doors

All gathered to distil

Like happy berry pickers

One voice to talk to us.


 

 

***

 

Extrait de “La pêche de nuit”/«The Nightfishing», 1955

 

 

p. 47.

 

 


Et de nouveau aveuglé par

L’hémisphère

Désouvert et lumineux,

Ancien par-dessus moi,

 

Ce lieu présent  

Est transmuté en

Lieu sans souffle, immobile,

Déroulé sur manuscrit

Et tourné vers cette lumière

 

Now again blindfold

With the hemisphere

Unprised and bright

Ancient overhead,

 

This present place is

Become made into

A breathless still place

Unrolled on a scroll

And turned to face this light.


 

***

 

 

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10/10/2013

Les Carnets d'Eucharis N°39 - Automne 2013

 

 

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Poésie | Littérature Photographie| Arts plastiques 

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En ligne

 

 

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Les carnets d’eucharis n°39

AUTOMNE 2013

 

1ère Couverture_Les carnets d'eucharis N°39.jpg

 [« Les tortues du jardin hanbury »] © Nathalie Riera, 2013

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Cliquer ICI

 

 

 

 

Les Carnets d'Eucharis N°39_Automne 2013_WEB.pdf

08/10/2013

"Les dialogues obscurs" de W.S. Graham - Black Herald Press

 W.S. GRAHAM

 

 

GRAHAM.png

 

 

 

© Black Herald Press, Septembre 2013
174 pages - 14 € / £ 12 / $18
ISBN  978-2-919582-07-5

 

 

 

 

L’ouvrage vient de paraître et peut être commandé:

 

http://blackheraldpress.wordpress.com/buy-our-titles/ 

 

 

 

 



 

 

 

 

W.S. GRAHAM

LES DIALOGUES OBSCURS

Poèmes choisis

 

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre

Introduction de Michael Snow / Postface de Paul Stubbs

Recueil bilingue

 

The Dark Dialogues

Selected poems

translated from the English by Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre

Introduction by Michael Snow / Afterword by Paul Stubbs
bilingual book

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■ LIEN : http://blackheraldpress.wordpress.com/books/les-dialogues-obscurs-the-dark-dialogues-w-s-graham/

 

■ AUTRES SITES

■ Jean-Pierre LONGRE : http://jplongre.hautetfort.com/tag/jean-pierre+longre

 

 

 

 

 

 

[NOTE. William Sydney Graham, né en Écosse en 1918 et décédé en Cornouailles en 1986, est l’un des poètes britanniques majeurs du xxe siècle, remarqué dès 1949 par T.S. Eliot, alors éditeur chez Faber and Faber – maison qui publiera l’ensemble de son œuvre à partir de son troisième recueil. Lié entre autres à Dylan Thomas, à Edwin Morgan et à de nombreux artistes, Graham se consacre presque exclusivement à la poésie, menant une vie d’extrême pauvreté. Ce recueil (dont on doit l’introduction à Michael Snow, ami proche du poète dont il fut l’exécuteur testamentaire, et la postface au poète britannique Paul Stubbs) rassemble un choix de textes traduits en français pour la première fois, ainsi qu’un essai de W.S. Graham sur sa poésie ; l’ensemble vise à retracer l’itinéraire d’un écrivain d’une originalité rare, explorateur d’un langage à la fois allié et adversaire. Parfois jugée « difficile », son œuvre fut par conséquent méconnue de son vivant, mais la renommée du poète n’a cessé de grandir depuis sa mort, comme en témoignent la publication des New Collected Poems en 2004 (Faber and Faber) et cette première parution en français. -- Paul Stubbs & Blandine Longre]

 

[NOTE. William Sydney Graham, born in Scotland in 1918 and deceased in Cornwall in 1986, was one of the major British poets of the 20th century, and from 1949 found a noteworthy champion in T.S. Eliot, then poetry editor at Faber and Faber, the press that would publish all of Graham’s poetry from his third collection onwards. Close to writers such as Dylan Thomas and Edwin Morgan and to various artists, Graham devoted himself almost exclusively to poetry, leading a life of extreme poverty. This selection (with an introduction by Michael Snow, a close friend of Graham, whose literary estate he had been bequeathed, and with an afterword by the British poet Paul Stubbs) gathers together poems translated into French for the first time, along with an essay by W.S. Graham on his poetry. This bilingual book presents an overview of the work of a writer of rare originality, an explorer of a language with which he was both friend and foe. Judged sometimes to be too “difficult” a poet, and consequently overlooked when alive, Graham’s reputation has nevertheless increased steadily since his death, a fact confirmed by the publication of his New Collected Poems in 2004 (Faber and Faber) and by this first selection of his poems into French. -- Paul Stubbs & Blandine Longre]