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01/07/2014

Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours, Le Bruit du Temps - Une lecture de Tristan Hordé

 

 UNE LECTURE DE TRISTAN HORDÉ 

© J. Luc Sarré photographié par Jean-Marc de Samiehttp://www.franceculture.fr/

 

Ainsi les jours
JEAN-LUC SARRÉ

Le Bruit du Temps,  2014

 

______________________________________________________________

Ainsi les jours, ce sont quelques poèmes  et de « modestes petites proses », notes souvent brèves,  dépassant rarement la douzaine de lignes, « ni sentences, ni aphorismes, ni maximes mais simples remarques » (174). On pense très vite à Jules Renard, et Sarré indique qu'il fut en effet le « principal instigateur de [s]es carnets » (99).  Donc des remarques, et celles qui le concernent le décrivent avec bien peu de complaisance : « tout en moi est discordant » (22), affirme-t-il et il regrette ici et là de n'avoir rien fait d'autre qu'écrire quelques lignes ; l'âge venant, il n'apprécie guère « le visage d'un étranger » (183) qu'il voit le matin dans le miroir. Mais est-ce misanthropie de ne plus supporter au fil des ans, la bêtise (bruyante) des voisins, plus largement de ses contemporains ? Inapte à toute discipline, non pas sceptique, mais « douteur », il s'ennuie vite, constatant, désabusé, « je ne suis pas d'ici » (80). Comment vivre ? Les notes quasi quotidiennes sur les carnets sont nécessaires, écriture de minuscules moments de vie saisis et restitués : « j'écris parce qu'il me faut bien respirer » (114).

   Qu'est-ce qui est retenu, hors les propos, le plus souvent acerbes, le concernant ? Sédentaire, Sarré observe les choses de son balcon du quatrième étage, et d'abord le ciel qu'il apprécie plutôt nuageux — quand le soleil s'installe, on entend « l'odieux chant des cigales ». Il peste contre le bruit des engins de terrassement et le bavardage au téléphone portable qui l'oblige à fermer la fenêtre. Il suit des yeux l'enfant qui, sur son petit vélo, pédale et se dirige vers le bout du monde... Il suit également le mouvement des oiseaux, d'un arbre devant son logement aux graines de tournesol qu'il leur prépare. Il vérifie que le poisson rouge a eu sa ration journalière. Les notations sur la nature, ou plutôt sur la relation que l'on peut entretenir avec elle,  sont nombreuses ; se définissant piètre cavalier, il s'attendrit de savoir sa fille être plus à l'aise qu'il l'avait été et il se désole, un cheval s'avançant vers lui, de n'avoir pas toujours un sucre dans sa poche. Il est attentif aux pies qui construisent un nid au sommet d'un arbre et comment ne pas l'approuver quand il note que « le cri de l'effraie légitime l'insomnie » (137) ?

   Ce sont toutes les choses du monde qui requièrent son attention et vouloir relever ce qui le retient conduirait (presque) à citer tout le livre. Il recopie un jour une petite annonce concernant la vente d'un cor de chasse, il s'amuse de la laideur des genoux — trop gros — de jeunes femmes en mini-jupe, il écoute une conversation dans un bus à propos des tatouages et des piercings ( "qui habillent"), il relate un fait-divers, il constate la disparition accélérée des petits magasins, il apprécie à Genève des maisons « aux couleurs audacieuses », il s'irrite qu'une place de parking puisse susciter une violente querelle, il suit des yeux le rouge-gorge qui mange les baies de la vigne vierge. La multiplication des motifs est compensée, d'abord, par le fait que certains sont développés ; ainsi, plusieurs pages sont consacrées à Barcelone, toujours sous la forme de remarques. Un motif en entraîne parfois d'autres ; évoquant Breton, par qui il découvrit la poésie, Sarré rappelle les insupportables ukases du poète et, de là, cite Cioran qui fustigeait le « ton prophétique ».  À partir du rire « étranglé » (130) d'une petite fille qui semble rejetée d'un groupe, un récit s'esquisse. S'indignant de la morgue des « coquins » de l'ENA, il passe des urnes électorales aux urnes funéraires — les seules dignes — et termine avec une citation de Reverdy sur le spectacle des manifestations politiques (111-112).

   Une autre manière d'introduire des variations consiste à rapporter ses visites d'expositions, signalant au passage que l'abandon de son activité de peintre a été « un bon choix dans la vie », à commenter aussi, brièvement, les disques écoutés, de Schubert à Charlie Parker, de Brahms à Kathleen Ferrier — celle-ci point de départ d'une minuscule digression. En relation ou non avec une remarque viennent aussi des citations, de moralistes qu'il affectionne — Chamfort, Joubert —, d'écrivains qu'il fréquente : Flaubert, Kafka, Jules Renard, Thomas Bernhard, Eudora Welty, Limbour, Perros, Faulkner... Enfin, ennemi de la "merdonité", il n'hésite pas à marquer sa distance vis-à-vis des goûts et activités dominants. Il rejette les pratiques empruntées aux États-Unis des ateliers d'écriture et de la lecture publique, relevant une note de Leopardi pour qui il y avait un « vice qui consiste à lire et à réciter aux autres ses propres productions » ; sont alors sur le même plan "l'atelier cuisine" et "l'atelier poésie"... À propos des colonnes de Buren, Sarré constate qu'elle « continuent de saloper la cour d'honneur du Palais Royal, d'en altérer l'harmonie » (84).

    Lire Ainsi les jours, c'est comme reprendre une conversation passionnée, interrompue pour une mauvaise raison. J'y retrouve une sobriété dans l'écriture propre aux moralistes, un regard sans illusion sur le monde et sur lui-même, une vraie tendresse aussi pour les choses de la nature. Ce sont là de bonnes raisons de le lire et relire.

 

Tristan Hordé, juin 2014 © Les Carnets dEucharis

 

 

 

SITE À CONSULTER

Sur le site : Le Bruit du Temps | ©  Cliquer ICI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/06/2014

Sylvie Kandé

 

 

 

© Site : http://sylviekande.com/

 

               

 

Sylvie Kandé La Quête infinie de l’autre rive

Épopée en trois chants

Éditions Gallimard, Collection « Continents noirs », 2011

 

 

 

 

(p.50/52)

 

 

Sire souviens-toi de la sableuse esplanade

qu’il fallut à la bouche du fleuve négocier

pour construire et radouber nos almades

entasser nos provisions cantonner nos escouades

Souviens-toi de la foule qui s’installa sur la grève :

D’abord ce furent forgerons pêcheurs et charpentiers

qui toute une saison allaient peiner sans trêve

Lors on se mit à abattre des arbres en amont

pour en flotter les immenses troncs

- mais ceux-là seuls dont les veines brunes vaguent

ceux dont la sève violette goûte l’algue et le sel

et le feuillage comme une voile étreint le vent

(Car qu’est-ce qu’un arbre dites qui ne rue

contre le ciel son vert désir de grand large…)

Reçus à l’arrivée par les maîtres de hache

ils étaient évidés au cœur tambour battant

Puis la grosse ébauche de chaque coque

était pincée entre des étaux et passée à la flamme

- les rostres quant à eux se fignolaient à l’herminette

Entretemps cordiers potières et tisserands

trimardant leurs divers talents étaient venus

et on arracha aux baobabs leur écorce rêche

pour en fabriquer des cordes et des amures

On prit leurs amandes aux karités

et aux kapokiers leur bonne ouate

pour colmater des bordages la moindre brèche

Comme il fallait aussi du coudran

sèves et huiles furent brassées en canaris

Des pigments on en broya de toutes sortes

pour peinturer joliment les œuvres mortes

et calligraphier en sus des signes et des serments

On fit des nasses des casiers et de rouges éperviers

des ancres des rames de rechange des bardis

des coffres des caillebotis des panaches

et que sais-je encore grands dieux

Aidez-moi donc vous autres à évoquer la scène

avec quelques formules un refrain des épithètes

le temps que je me retourne et reprenne haleine

Mon patron mais pourquoi

pourquoi venir gâter ce fin soliloque

par d’intempestives farcissures…

Ce chantier sublime cette cohue baroque

sans partage maintenant te reviennent

Soit. On tissa des sayons des tenues de fête

et de fines nattes de palme ou de raphia

qu’on attachait serrées aux mâtures

Des intendants des vivandières et des ovates

des guérisseurs et des traqueurs de sorcières

ce fut le tour d’établir sur la plage leurs quartiers

Les uns à tour de bras séchaient du poisson

équarrissaient le gibier et en pilaient la viande boucanée

les autres confectionnaient onguents et caractères

philtres formules et médicaments

On engrangea arachides et ignames

on remplit moult couffins de dattes et de tamarin

On fit en veux-tu en voilà du confit de piment

Dans la fraîcheur des entrepôts il y avait de l’eau

du vin de palme et de la bière de mil à tire-larigot

Cependant on montait des fougons

à l’avant des pirogues afin de préparer

en cours de route du chaud

 

----------------------------------------------------

 

(p.64)

 

 

Alarme et désarroi s’emparent des almadies

Honnis soient les grands qui quittent le navire

nous laissant dans les dilemmes et névralgies

Frères de rames sur nos cœurs gardons empire

Avons-nous pas à la seule force de l’échine

Par nous-mêmes et sans l’aide de personne

gouverné depuis la côte ces périssoires…

Les uns sont à l’affût d’un signe

d’autres déjà cambrés sur leurs bancs

Et on crie et on s’empoigne et on s’indigne

comme si on découvrait enfin le notoire :

les voilà largués et maudits

au milieu de l’énorme délire

des rouleaux qui tonnent

les voilà livrés aux flammeroles

qui gravissent en sifflant les espars

et s’évanouissent sur une girandole

 

 

 

 

                                             

                                    

 

20/06/2014

György Ligeti, Kammerkonzert

Sylvie Guillem - Two (Rise & Fall)

18/06/2014

WOMEN, Olivier Apert, Le Temps des Cerises, 2014

 

 

 

 

 

WOMEN

 [Anthologie de la poésie féminine américaine du XXe  siècle]

Poèmes traduits, choisis & présentés par Olivier Apert

 

Le Temps des Cerises, juin 2014

Poésie (bilingue)

Collection Vivre en poésie

 

  

| ©www.letempsdescerises.net

 

 

Bon de commande à renvoyer par courrier :

Le Temps des Cerises, 47 avenue Mathurin Moreau, 75019 Paris.

 

 

 

D'une certaine façon, cette anthologie n'est pas une anthologie : entendons par là qu'elle propose une lecture à la fois conjoignant et séparant la diversité des voix qui invente la poésie féminine américaine à travers le temps et l'espace géographique par la composition d'un livre qui voudrait faire résonner une manière de tout dire, souvent au mépris des conventions et des carrières ; une volonté d'éprouver dans et par le corps de l'écriture les réalités et les illusions du social et de l'intime sans jamais recourir à la fuite lorsque l'expérience devient par trop douloureuse ; une impitoyable nomination-dénonciation des mensonges ; un aveu transparent des désirs et des haines ; une affirmation franche des revendications.

Ainsi ces voix transgressent-elles le lieu qui leur a été et leur est encore parfois dévolu : l'image de la femme made in USA. Voici donc un panorama de trente-cinq poètes, ouvrant sur la diversité tant géographique que stylistique de l'intimisme d'Anne Sexton à l'imagisme de Marianne Moore, de l'engagement de Sonia Sanchez au sensualisme de Christy Sheffield Sanford d'après Emily Dickinson (1830-1886).

En effet, si son oeuvre demeurée longtemps secrète, peut être considérée comme l'acte initial de la poésie féminine américaine, outre qu'elle appartient, malgré son innovation formelle, au XIXe siècle, elle est aujourd'hui intégralement traduite en français. Il appartenait à cette anthologie d'amener à la découverte de voix prédominantes du XXe, ici encore peu entendues, en dépit de leur reconnaissance américaine, fut-elle parfois souterraine.

De la plus lointaine, Amy Lowell (1874-1925) à la plus proche, Elinor Nauen (née en 1952), c'est tout un puzzle qui se construit et qui voudrait présenter une façon de contre-histoire de la culture américaine.

 

 

Auteures traduites

Alta (1942)

Djuna Barnes (1892-1982)

Elizabeth Bishop (1911-1979)

Kay Boyle (1902-1992)

Gwendolin Brooks (1917-2000)

Janine Canan (1942)

Candace Chacona (1950)

Laura Chester (1949)

Jane Cooper (1924-2007)

H.D (Hilda Doolittle) (1886-1961)

Tess Gallagher (1943)

Jessica Hagedorn (1949)

Joanne Kyger (1934)

Denise Levertov (1923-1997)

Amy Lowell (1874-1925)

Mina Loy (1882-1966)

Bernadette Mayer (1945)

Josephine Miles (1911-1985)

Marianne Moore (1887-1972)

Elinor Nauen (1952)

Florence Ogawa (1947-2010)

Maureen Owen (1943)

Dorothy Parker (1893-1967)

Marge Piercy (1936)

Sylvia Plath (1932-1963)

Adrienne Rich (1929-2012)

Muriel Rukeyser (1913-1980)

Edna Saint VincentMillay (1892-1950)

Sonia Sanchez (1935)

Leslie Scalapino (1948-2010)

Anne Sexton (1928-1974)

Christy Sheffield Sanford (1950)

Gertrude Stein (1874-1946)

Jean Valentine (1934)

DianeWakoski (1937)

 

                                                          

 

Olivier Apertest né et vit à Paris. Poète, essayiste, dramaturge, librettiste et traducteur ; membre du comité de la revue Po&sie ; il a, par ailleurs, été critique littéraire, auteur de catalogues d’artistes contemporains et a travaillé avec les chorégraphes Sylvain Groud etMuriel Piqué. Parmi plus d’une vingtaine de livres publiés, les derniers parus sont : Baudelaire, être un grand homme et un saint pour soi-même, Éd. Infolio (2009), Upperground, poèmes, Éd. La Rivière échappée (2010), Gauguin, le dandy sauvage,Éd. Infolio (2012), Éloge de la provocation (avec François Boddaert), Éd. Obsidiane (2013), Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes (traduction), Éd. Nous (2014).

 

Sur le site : M e l | Paris

© Cliquer ICI

 

09/06/2014

Les Carnets d'Eucharis au Marché de la Poésie

Les Carnets d’Eucharis

seront présents au 32e Marché de la Poésie

du 11 au 15 juin

place Saint-Sulpice (Paris VIe)

sur le stand 704

en compagnie de Black Herald Press (Blandine Longre et Paul Stubbs)

et des éditions Hochroth-Paris (Nicolas Cavaillès).

 

 

Les Carnets d’Eucharis

●●●●●Poésie |Littérature |

Photographie | Arts plastiques

●●●●●●●●  2014

 

 

 

  

 

N°40 (hiver 2014) – N°41 (printemps 2014) – N°42 (été 2014)

 

 

© Nathalie RierA

 

| 2008-2014 | Revue numérique Les Carnets d’Eucharis | ISSN : 2116-5548 |

06/06/2014

CONRAD AIKEN ... La venue au jour d'Osiris Jones / Neige silencieuse, neige secrète

 

 

 

 

ET BANC DE FEUILLES descendant la rivière *

(Nouvelles parutions, Notes, Portraits & Lectures critiques)

 

 

* Lorine Niedecker

| © Nathalie Riera

 

 

La venue au jour d’Osiris Jones | © Editions La Nerthe, 2013

Neige silencieuse, neige secrète| © Editions La Barque, 2014

 

 

 

 

 

 « LA NERTHE ET LA BARQUE … AVEC CONRAD AIKEN »

par Nathalie Riera

 

 

-I-

 

La venue au jour d’Osiris Jones Conrad Aiken est reconnu, selon les propres termes du poète et critique Allen Tate, comme « le plus polyvalent des hommes de lettres du XXème siècle : il a excellé dans la critique, dans la fiction et dans la poésie ».[1] Actuellement, deux éditeurs, en France, nous offrent à découvrir le poète américain dont sa singularité depuis T.S. Eliot ou Ezra Pound était d’être en avance sur son temps. La Barque avec la nouvelle « Neige silencieuse, neige secrète », La Nerthe avec  le poème dramatique « La venue au jour d’Osiris Jones » : deux livres qui participent d’une rencontre avec un poète qui « connut une relative reconnaissance » davantage auprès de ses pairs que des lecteurs.[2]

Une vie littéraire passée sous le signe de la discrétion et d’une « solitude essentielle », poète de « force lyrique », Aiken ne s’interdit cependant pas une « spécificité prosodique », précise l’éditeur, ajoutant par ailleurs : « Rien de ce qui se perçoit, la vue et l’ouïe dominant, n’échappe à la dramaturgie ».[3]

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage » pourrait nous dire Aiken, très tôt marqué par l’évènement traumatique que fut le suicide de son père, William Ford Aiken, après que celui-ci eût tué sa femme, la mère de Conrad alors âgé de onze ans. Dans une note de « La venue au jour… » Aiken nous éclaire sur l’origine du nom « Osiris » :

 

Quant au titre de mon poème, je ne peux que citer Le Livre des Morts, p.29 : « Dans toutes les versions du Livre des Morts, Osiris est toujours le nom donné au mort et, comme il était toujours admis que ceux  pour qui elles furent écrites seraient innocentés par la Grande Balance (…) elles étaient toujours écrites à partir de leurs propres noms ». (p.11)

 

Dans « Inscriptions diverses » :

 

En lettres dorées sur un panneau noir se balançant

         Docteur William F. Jones

(p.41)

 

Ö mort, en forme de changement, en forme de temps,

dans l’éclat d’une feuille et d’un murmure, charmant dieu

dont la divinité est fumée, dont le délice

est glace en été et l’arbousier

sous la congère et l’eau de la rivière coulant

vers l’ouest parmi les roseaux et les oiseaux volants

par-delà l’obélisque et les hiéroglyphes –

pourquoi et d’où chuchotés, question dans l’obscurité

réponse dans le silence, mais un tel silence, ange,

est aussi la seule réponse des dieux qui cherchent des dieux –

réjouissons-nous, car nous sommes venus dans un monde

où la pensée n’existe pas.

(p.101)

 

 

Les livres

         Mon cœur de ma mère – mon cœur de ma mère – mon cœur de mon être, –

         ne témoigne pas contre moi, –

         Ne me repousse pas vers les ténèbres !

 

 

 

 

-II-

 

Neige silencieuse, neige secrète la neige au-dessus de tout cloisonnement, « s’alourdissant plus chaque jour, emmitouflant le monde ». Là où le secret est comme « lieu de forteresse, de rempart derrière lequel il pouvait se retirer dans un isolement divin », tout le récit de « Neige… » se tient sur ce qui pourrait être perçu comme une faille, ou l’étrangeté d’une attitude, celle d’un enfant de 12 ans, du nom de Paul Hasleman : « La chose était avant tout un secret, quelque chose à dissimuler précieusement à Père et Mère »[4]. Et ainsi que lui-même le dit : cette chose lui appartient, est sa récompense. Il se fait en lui « une sensation de possession » et à cela la presque certitude d’« une sensation de protection ». A Paul Hasleman un monde nouveau s’est ouvert. Dans ses « Mots pour… » l’éditeur se risque à l’expression de Pietro Citati : « le royaume de la schizophrénie », mais cela pour nous dire plus précisément que dans ce monde de neige rien n’est enfermé : « Et c’est là le merveilleux, que ce texte n’enferme rien, pas même la folie »[5].

 

Et il ne pouvait y avoir le moindre doute – pas le moindre – que ce monde nouveau était le plus profond et le plus merveilleux des deux. Il était irrésistible. Il était miraculeux. Sa beauté allait simplement au-delà de tout – au-delà de la parole et au-delà de la pensée – éminemment incommunicable. Mais comment alors trouver un équilibre entre ces deux mondes dont il avait sans cesse conscience ? (p.14)

 

Comment au cœur de la vie de tous les jours éviter de ne pas être pris d’un déchirement, de par la simultanéité même d’une « vie publique » et d’une « vie secrète ». Paul Hasleman se résout à ne rien dévoiler, « continuer à se tenir à l’écart, puisque l’incommunicabilité de l’expérience l’exigeait ».[6] D’ailleurs, ne faut-il pas à ce monde secret indévoilable ou inavouable lui promettre d’à jamais préserver « cette combinaison extraordinaire de charme éthéré et de quelque chose d’autre, innommable ».

Conrad Aiken a dit au sujet de son récit « Silent Snow, Secret Snow » qu’il était une projection de sa propre inclinaison à la déraison.[7]Neige silencieuse, neige secrète est un voyage captivant dans les éminences non moins inéluctables que les creux. En Paul Hasleman, que ne cesse alors cet autre monde où « la neige riait ». Est-il vain de penser que, par ce récit en éloge d’un univers intérieur, Aiken nous livre peut-être une clé.

 

Deux livres pour nous réjouir. En compagnie d’un poète pour qui est de saisir et non de régenter la matière du monde. 

 

Nathalie Riera, juin 2014©Les carnets d'eucharis

 

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LA NERTHE

Conrad Aiken LA VENUE AU JOUR D’OSIRIS JONES

Traduction de Philippe Blanchon

| © Cliquer ICI 

 

LA BARQUE

Conrad Aiken NEIGE SILENCIEUSE, NEIGE SECRÈTE

Traduction de Joëlle Naïm

| © Cliquer ICI

 

 

 

 

 

NATHALIE RIERA

Les Carnets d’EucharisET BANC DE FEUILLES descendant la rivière

| © Cliquer ICI

 

 

 



[1]In 1969 the poet-critic Allen Tate, Aiken's opposite both in poetic temperament and in his views on art, politics and religion, called Aiken "the most versatile man of letters of the century: He has excelled in criticism, in fiction and in poetry."

http://www.georgiawritershalloffame.org/honorees/biography.php?authorID=1

[2] Conrad Aiken, « La venue au jour d’Osiris Jones », La Nerthe, 2013 in« Conrad Aiken et sa sortie au jour » de Philippe Blanchon, (p.1)

[3]Ibid., (p.6)

[4] Conrad Aiken, “Neige silencieuse, neige secrète”, La Barque, 2014, (p. 5)

[5] Ibid., in ‘Mots pour…” d’Olivier Gallon, (p.47)

[6] Conrad Aiken, “Neige silencieuse, neige secrète”, La Barque, 2014, (p. 20)

[7] Aiken once said that his short story "Silent Snow, Secret Snow" (a psychological portrait of a disturbed boy) was "a projection of my own inclination to insanity." http://www.poetryfoundation.org/bio/conrad-aiken

31/05/2014

Les Carnets d'Eucharis - N° 42 - Eté 2014

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Poésie | Littérature Photographie | Arts plastiques 

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en ligne

 

 

 

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Les carnets d’eucharis n°42

ÉTÉ 2014

 [« LES CABANES DE MER, SUR LA ROUTE DE TAMARIS »]

© Nathalie Riera, 2014| Photographie numérique

 

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EXPOSITION

MARTIAL RAYSSE

Nathalie Riera PHOTOMASK

Roger Catherineau Photogramme

Johan Hagemeyer JANE BOUSE

 

 

DU CÔTÉ DE…

EVA-MARIA BERG (à la Villa Tamaris, printemps 2014)

 

André Pieyre de Mandiargues

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EMILY DICKINSON Poèmes non datés

 

AUPASDULAVOIR

SABINE PEGLION [Fin d’hiver]

BEATRICE MACHET  […]

JACQUES ESTAGER [Douceur]

PHILIPPE JAFFEUX [Autres courants]

 

DES TRADUCTIONS

EZRA POUND [E.P : Ode pour l’élection de son sépulchre*

E.P : ODE FOR THE CHOICE OF HIS SEPULCHRE traduit par Raymond Farina]

 

DES LECTURES/DES PORTRAITS

 [ARTICLES]Ossip Mandelstam [De la poésie] par Nathalie Riera

Edward Estlin Cummings [Paris] par Tristan Hordé

 Daniel Pozner [/D'un éclair/] par Tristan Hordé

Brigitte Gyr [Incertitude de la note juste] par Sabine Péglion

Jorge Luis Borges [Poèmes d’amour]p ar Thierry Guinhut

Hart Crane - Conrad Aiken - Jos Roy
[LECTURE&RELECTURE] [Friedrich Hölderlin et le « repos philosophique ».] &

[Courbet ou la peinture à l’œil.] par Claude Minière

 

[NOUVELLESPARUTIONS]

L’ATELIER CONTEMPORAIN – la barque  LA NERTHE – CHEMIN DE RONDE   BLACK HERALD


    

 

28/05/2014

Les Carnets d'Eucharis... depuis 2008

 

 

Les Carnets d’Eucharis

●●●●●●Poésie |Littérature | Photographie | Arts plastiques●●●●●●●●  2014

 

 

 

  

 

N°34 (été 2012)

N°35 (automne 2012)                       

N°36 (hiver 2013)

 

  

                  

N°37 (printemps 2013)

N°38 (été 2013)

N°39 (automne 2013)

 

  

 

                                

N°40 (hiver 2014)       

N°41 (printemps 2014)                      

N°42 (été 2014)

 

 

© Nathalie RierA

 

 

[FEUILLETER LES CARNETS NUMERIQUES] 

Les Carnets d’Eucharis / CALAMEO

| © CLIQUER ICI : http://www.calameo.com/subscriptions/37620

 

 

 

| 2008-2014 | Revue numérique Les Carnets d’Eucharis | ISSN : 2116-5548 |


26/05/2014

Olivier Gallon, vidéo 2003 (Monsieur et très respectable correspondant-partie 01)

 

 

 

synopsis :

Dans "La Promenade" de Robert Walser, il nous est donné à lire une lettre envoyée à ce que l'on comprend aisément être un homme de pouvoir. Ce sont ces mots que l'on retrouve ici apparaissant sur fond noir -- rapprochés à d'autres "paysages", telle surface blanche de la neige où repose son chapeau. Hommage à l'auteur dont les mots (en réponse à une violence où il apparaît qu'il n'y a de pouvoir qu'abusif) nous frappent toujours par leur impressionnante actualité.

(Quant aux derniers mots chuchotés, ils sont extraits d'une « prose brève » : "Retour dans la neige".)

 

 

Olivier Gallon - video, 2003 (Monsieur et très respectable correspondant- partie O2)

24/05/2014

André Pieyre de Mandiargues (Ruisseau des solitudes)

 

 

©  Jeanloup Sieff,  André Pieyre de Mandiargues, 1961

© MAN RAY, Portrait de Bona Tibertelli de Pisis, 1953

 

 

 

L’innomÉ

 

 

Ce lien qui est entre elle et moi, quel est-il, ou bien, si ce n’est d’un lien précisément qu’il s’agit, qu’est-ce, et quel mot de langage d’homme plus justement accuserait cela ? Les yeux ? Sans doute il y a le regard de ces très grands yeux (excessifs, dira l’envieuse) où dès le premier abord je fus engouffré jusqu’au ténébreux point. Mais ce n’est pas un regard qui me lie. Sans doute il y a la chevelure, massivement brune avec un ton de bois beau et bon (où la teinture aujourd’hui masque une infiltration de la couleur squelettique). Mais ce n’est pas la chevelure qui est en cause. Il y a les épaules qui hors des hublots jumeaux d’une blouse en soie rose proposaient hier aux mains de tous une cueillaison cananéenne. Ce n’est pas non plus les épaules. Ni l’extérieure enveloppe, fin cuir doué d’une fragrance où s’humanise un parfum de couturier. Ni les jambes qui depuis la terre ferme (sa naturelle parente) jamais n’ont manqué d’indiquer à mon désir la direction certaine. Ni la voix qui voltige et broie sur l’appui des molécules d’air, sans répit donnant lieu à la raison, à la drôlerie, à l’enfantillage ou à la divagation. Vingt ans presque ont passé depuis que s’est ourdi ce lien, qui tient le ciel ouvert au-dessus de moi, sans l’empêcher parfois de s’assombrir avant un radieux renouveau. Ce lien élémentaire, je ne le nommerai pas.

 

Ruisseau des solitudes

 Editions Gallimard, NRF, 1967

André Pieyre de Mandiargues

 

 

23/05/2014

Emil Otto ('E.O.') Hoppé

PORTRAIT

©Emil Otto ('E.O.') Hoppé

Harriet Cohen, by Emil Otto ('E.O.') Hoppé, 24 July 1920 - NPG x39267 - © 2013 E.O. Hoppé Estate Collection / Curatorial Assistance Inc.

Harriet Cohen by Emil Otto ('E.O.') Hoppé
vintage bromide print, 24 July 1920 – 7 1/4 in. x 4 7/8 in. (185 mm x 123 mm)

PHOTOGRAPHique

 

 

National Portrait Gallery

· Site  http://www.npg.org.uk/collections/search/portraitLarge/mw19514/Harriet-Cohen

 

 

22/05/2014

Susanne Dubroff

 

SUSANNE DUBROFF CINQ  POEMES / FIVE POEMS

 

Poèmes traduits par Raymond Farina

                               

 

***

 

(Ingmar)

 

 

Gestes en accord avec ce qui a été donné

Tous les coups pris pendant l'enfance

Quelque chose qui lui dit :

Vas-y    C'était bien sûr plus

qu'un homme qui veut vaincre.

Une fidélité ?

Acte après acte, peut-être calcula-t-il  

prenant des risques comme les acrobates

Même au cours des premières années à Stockholm quand

tout ce qu'il pouvait faire   c'était crier et insulter

mais assez longtemps et assez bruyamment pour que                                                           

quand les acteurs ne voulaient pas écouter    le regardaient de haut

Victor Sjöström les saisît par la nuque

fît avec eux les cent pas devant le studio 

silencieux la plupart du temps, mais en leur adressant 

de temps en temps de claires   de simples suggestions...

L'action, qui est  après tout  

une sorte de divine résistance est le rôle qu’on doit jouer

Assez    disait-il   de ce non-sens                                                                                                             

les choses ont à faire sens

et à l’intérieur du petit cabinet blanc

l'enfant criant pour lui

persistait    dans sa secrète terreur

de l'existence   jusqu'à ce que prît forme

une Samothrace  et que personne n'en fût

plus étonné que   lui.

 

                                    

------------------------- 

 

(Ingmar)

 

Gestures in accord with what has been given

All the knocks he took as a child

something telling him

Go on   It was of course more

than a man wanting to win.

A faithfulness?

Acte after act perhaps calculated

the way acrobats shoulder the risk

Even in the early years in Stockholm when

all he could do was scream and curse

but long enough and loud enough so that

when the actors wouldn’t listen    looked down on him

Victor Sjostrom grabbed him by the nape of the neck,

walked him up and down   in front of the studio

silent for the the most part   but   now and then

giving him clear simple suggestions

Action which is after all

a kind of divine resistance is our part

Enough   he said   of this nonsense

things having to make   sense

and   inside the thin white closet

the child   screaming to himself

persisted   in the locked terror

of existence   until it took form

a Samothrace and no one

was more surprised than   he

 

-------------------------

 

(LES CHASES)

 

 

Ceux, dans les bus,

qui s'accrochaient à la courroie,

la femme de Jack Chase aimait les peindre.

Elle était, je pense, une sorte

d'Orozco des villes dortoirs des Etats-Unis.

Etait-ce à Quincy, après qu'ils aient quitté le Vermont

parce qu'il était trop vert - ces tableaux,

qui avaient chacun des couleurs insupportablement originales!

Petite dame, dodue, trapue, à la tignasse noire,

avec des socquettes et des chaussures à lacets, la cigarette

au coin de son sourire,

elle croyait à chaque pli et fossette

chaque soigneuse caresse d'étoffe. Où sont-ils aujourd'hui ?

Désaxés sur les roues du voyage ?

Offrant des miettes d'amour absurde, dont

le poète a dit que nous en avions ensuite la charge

même si nous n'en pouvions plus.

             

------------------------- 

 

 

(The Chases)

 

The ones on buses,

who’d hang on by the strap,

Jack Chase’s wife, I think, a sort of

Orozco of the U.S. bedroom town.

Was it in Quincy, after they left Vermont

because it was too green – those paintings,

each unbearably colorful individual!

Small, plump, stumpy lady, shock of black hair,

oxfords and bobby socks, cigarette

in one corner of her smile,

she believed each crease and dimple,

Careful caress of cloth. Where are they now?

Splayed over the wheels of the journey?

Holding out bits of absurd love, for which,

the poet said we’re charged afterwards

even though we couldn’t possibly?

 

-------------------------

 

(FAIM) 

            I.

 

La faim est foi.

Cela se voit dans les yeux noirs

des enfants

dans Brot* de Käthe Kollwitz.

      Ils croient en elle,

      lèvent leurs assiettes,

      tirent sur sa jupe,

      qui couvre un corps

      défait ;

 

 

 

            II.

 

Selbst-bildnis*,

      le regard las, déconcerté:

 

« Refuserai-je de prêcher ?

Plus de Nie wieder Krieg*

est-ce bien ce qu'ils veulent »

 

 

* Pain, 1924, lithographie de Käthe Kollwitz.

* Auto-portait, 1934, tableau de Käthe Kollwitz.

* Tu ne feras point

-------------------------

(HAMLET)

 

Un éclat

        de ces rivières noires

                sur lesquelles Ophélie

             flotte comme la vérité.

Et ce jeune homme rendu fou, son vieux

              couteau entre les dents,

regarde ! il attrape tous les verbes ;

Gertrude quitte indignée la scène.

-------------------------

(Hamlet)

 

A flash

        of those dark rivers

              on which Ophelia

            floats like the truth.

And that maddened boy, the old

          knife in his teeth

look ! He’s taking all the verbs ;

Gertrude’s flouncing off the stage.

-------------------------

 

 (Djuna  Barnes)

 

 

Aucune bravoure n'est jamais applaudie

       et vous le saviez.

Moins que toutes les autres la bravoure

       de la présence.

Elle s'est appuyée sur vous

et vous l'avez laissé faire;

ce fut tout.

Comme une vieille statue

qu'on n'a pas nettoyée,

avec ses pigeons, ses pigeons.

             

------------------------- 

 

(Djuna Barnes)

 

No bravery is ever applauded

    and you knew it.

Least of all the bravery

     of presence.

She leaned into you

and you let her;

that was all.

Like some old, unwashed

    Statue,

its pigeons, pigeons.

  

 

 

 Susanne Dubroff  est née à Berlin en 1930. Elle a quitté l’Allemagne avec sa famille à l’âge de huit ans pour les USA. Elle vit dans le New Hampshire. Elève de Denise Levertov, elle a collaboré à de nombreuses revues telles que Tendril, Sou’wester, Southern Illinois University, Sonora Review (University of Arizona),The Christian Science Monitor, International Review of Poetry (University of North Carolina),The Bitter Oleander ( New York ), The Hampden-Sydney Poetry Review, The Mid-American Review, Luna (The University of Minnesota), Poetry, The Paris Review  (New York), Circumference (University of Columbia).  Ses poèmes ont été traduits en français et publiés dans les revues Arpa, La Barbacane, Lieux d’Etre et Le Journal des Poètes. Elle a participé à de nombreuses manifestations poétiques  et  a traduit des poèmes de Rilke, de Goethe, de Mallarmé et de Gustavo Adolfo Bécquer. Elle est également l’auteure des traductions de deux anthologies de poèmes de René Char : « Nothing Shipwrecks Itself »  (Mid-American Review Press) et, plus récemment, « René Char, This smoke that carried us » (White Pine Press, New York, 2004). Parmi ses recueils récents figurent : « You & I »  ( Kinsman Press,Franconia,1994 ), « The One Remaining Star » (WordTech Editions, Cincinnati, 2008) et “Saxophones Were Banned in Albania” (CreateSpace Independent Publishing Platform, 2012).

Steve Jansen

Robert Lowell

 

Robert Lowell (1917-1977)

 

BIOBIBLIOGRAPHIE | Boston, MA, United States

© Cliquer ICI

 

 

 

Robert Lowell

sitting on a terrace, Paris, 1964

Black-and-white photograph; Fiber Base Silver Gelatine Print; white outline border

| © Cliquer ICI



 

 

AUTRES SITES 

 

The Paris Review No. 25, Winter-Spring 1961

Robert Lowell, The Art of Poetry No. 3

Interviewed by Frederick Seidel

| © Cliquer ICI

 

 

From Robert Lowell’s Notebook | © Cliquer ICI

 

 

 

Nine Poems by Ossip Mandelstam

Robert Lowell, The Art of Poetry No. 3Ossip Mandelstam

translated by Olga Andreyev Carlisle and Robert Lowell

| © Cliquer ICI

 

 

 

 

Béatrice Machet-Franke, Macao Une grise épopée (une lecture de Geneviève Liautard)

 

 UNE LECTURE DE GENEVIEVE LIAUTARD

© Béatrice Machet-Frankehttp://www.moniqueannemarta.fr/158399600

 

MACAO The Grey Epic

MACAO Une grise épopée

BÉATRICE MACHET-FRANKE

ASM Editeur, Poésie d’abord, 2013

Site éditeur | © http://asmacao.org

 

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Qui pratique comme je l’ai fait au début, une lecture de traductrice, curieuse de superposer les mots dans les deux langues se rendra vite compte que Béatrice Machet brouille les pistes en s’offrant la possibilité d’une redéfinition/approche/complémentarité de ce qu’elle a voulu signifier. La parole bondit dans les deux langues ajoutant à l’écho une palette de couleurs et le lecteur capable de lire l’anglais, se trouve avec bonheur dans cet espace que Camille de Tolédo nomme le « commun », cet écart qui n’est pas la langue traduite mais le surcroît du signifié.

Tentation pourrait être pour l’auteur de nous égarer dans sa liberté de jongler avec le français et l’anglais mais il s’agit plutôt d’un foisonnement irrépressible, malicieux, accentué par le positionnement des deux « versions » sur la page, tantôt recto et verso, ou encore verso et recto, tout aussi bien haut et bas et inversement.

La découverte de Macao (mais dès son arrivée à Hong Kong) se fait sous les signes contradictoires du manque et de l’excès. Trop peu ce gris et beaucoup trop dans cette épopée poétique au cœur de la mégapole.

Trop peu, cette « fadeur » -dont le rapprochement avec l’idéal confucéen du « neutre » est évoqué à travers la parole de François Jullien en exergue du recueil et dont Béatrice Machet nous rappelle au fil des pages que c’est ce à quoi elle devra se confronter, ce qu’elle devra saisir.

 

Gris

sa volonté de non agression

son appel à l’accomplissement sa tenue

invertébrée

 

ou encore

 

grey floating   grey rooted in the

erotic and sacred connection to the land

grey this native          this mysteriously blurred reality of non-possession

 

**

 

est-ce fade est-ce gris l’un dans l’autre et l’autre dans l’un

combinaisons à l’infini pour que jamais ne s’ennuie

l’esprit humain

 

dont la nature

toute la nature

serait d’être

complétude par indétermination

sans saveur ou bien avec toutes

sans hypertrophie d’aucune

jusqu’au sans relief

 

Fade, neutre, gris mais aussi dans l’excès contraire, un trop plein dans lequel elle se sent ballotée et sans poids. Trop de bruit, trop de gens.

 

Et la nave va et marée humaine

me  porte

 

**

 

Is this an ocean for poetry to be drifting

without any center

 

plus loin

 

Le marteau piqueur vrille sa mèche dans les tympans

une tranchée dans le trottoir

mosaïque noire et blanche démantelée

 

et encore

 

C’est l’ombre des rickshaws par les rues étroites

elle doit fuir

l’agressivité des vespas

la ruche humaine

obéit à des instincts

à des logiques

que sa rationalité n’envisage pas

….

 

Que dire de la langue entre excès et manque, excès de voix, manque de sens :

 

The color of words heard

in buses

in the lifts

nothing I understand except

a few

as if playing rugby

coming out of the scrum

 

of packed people

 

et dans ce tourbillon en chaud et froid, le poids de la solitude pèse étrangement :

 

J’arpente la ville

la quadrille et me demande

pourquoi ce sentiment

de lourdeur

à transporter souvenirs et espoirs

aucun n’est requis

mais comment s’empêcher

       de porter…

 

et prend une couleur indéfinie : grise ?

 

My sandals feet on the sidewalks

run a grey passage of entangled times

 

et plus loin

 

Est-ce là le sens de l’insensé ? L’insensé du sens ?

….

 

De parcourir à parier

le gris principe sape

les lettres

 

       cela n’a ni queue ni tête

 

Mais y a-t-il quelque chose à comprendre à cette ville dans laquelle il va pourtant falloir que Béatrice vive ? Comprendre, elle le désire ardemment.

 

La seule direction donnée

la seule suggestion lisible

une image claire d’un territoire encombré

fait de fils d’encre emmêlés… une invitation un encouragement pour mes mains

je veux en tirer un      découdre            démailler ton tricotage

je veux comprendre

….

(Ces fils qui évoquent pour elle, la Femme-Araignée, une des principales divinités amérindiennes qui, selon la légende, aurait par son art du tissage participé à la création de l’univers.)

 

Et c’est peut être dans le but de comprendre qu’elle se penche sur les visages qui l’entourent : les femmes aux chapeaux de paille de la rua do mercadores, celle qui dort dans le bus, ligne 11 ; qu’elle profite, sur les marches de la calçada , de l’œil « du croqueur de visages » plus ou moins bridés plus ou moins foncés pour deviner de quelles provinces/ de la grande Chine/ sont originaires les passants.

Pour cette raison qu’elle les suit dans l’intimité foisonnante de leurs lieux de culte.

 

Des statuts monumentales vous accueillent

en vous terrifiant

alors vous fuyez dans la cour

il fait bon où l’encens brûle

tant de bâtons partout

 

Après l’évocation du culte des morts, Béatrice se lance dans une longue méditation sur le manque, manque qui n’est peut être pas absence de ce qui faisait la vie d’avant mais plutôt absence de cette intensité, de ce désir qui portent en général tout commencement.

 

What is missing….

 

La rosée

tôt le matin

 

bien sûr, mais puisqu’à partir de ce rêve plat le paysage n’offrira pas/de transcendance ne se pose-t-elle pas d’avantage la question :

 

ce qui manque           est-ce brûler

est-ce….

cette métaphore de l’étincelle

ce corps flammèche d’une vie

 

ou encore plus loin

 

n’est-ce pas le lot de toute étincelle

de chaque mot

d’allumer et de donner vie

de permettre au feu

de se reposer

il a besoin

de nous

 

et là, c’est à petits pas, un peu comme des intrus que nous avançons car c’est dans l’intimité du poète que nous entrons :

 

et voyez l’étincelle soudaine de solitude

couchée sur papier

 

Mais rien de triste ni de nostalgique dans l’écriture de Béatrice qui n’a pas pour usage de s’appesantir sur le versant sombre de la vie.

Comme on fait le geste de chasser par dessus l’épaule ce qui gène, elle répond à sa propre question par la seule chose admise

 

Rien ne manque

 

C’est d’une pirouette et d’une plaisanterie que celle qui jongle si bien avec les mots va

 

laisser être

laisser venir

l’ère grise

facile de savoir que la cité est entrée dans le troisième âge

toute pilosité lui est grise jusqu’à blanche

après l’enfance et l’âge adulte

la vieillesse montre ses cheveux

un poivre envahi de sel

et s’en sera fini

de la fadeur

 

pas du gris.

 

Comme les aèdes transmettaient les légendes populaires depuis la Grèce mycénienne et tel Ulysse, Béatrice Machet chante pour nous son exil en terre macanaise. Comme Odysseus, elle poursuit sa quête des eaux familièreset de ce monde de nulle part oùelle a vécusur les marges de la lumièreelle nous conte sa grise odyssée.

 

Genevière Liautard, mai 2014 © Les Carnets dEucharis

 

 

 

SITE À CONSULTER

Association of Stories in Macao | General Post Office

PO box 1507, Macao, Chine

©  Cliquer ICI

 

 

21/05/2014

Edward Estlin Cummings, Paris, Seghers, 2014 (Une lecture de Tristan Hordé)

 

 UNE LECTURE DE TRISTAN HORDÉ

e-e-cummings-1.jpg

© The Famous Peoplehttp://www.thefamouspeople.com/profiles/e-e-cummings-160.php

 

Paris

Edition bilingue

traduit de l'anglais et présenté par Jacques Demarcq
Edward Estlin Cummings

Seghers, Poésie d’abord, 2014

 

Site éditeur | © http://www.editions-seghers.tm.fr/site/paris_&100&9782232123849.html

 

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   Nombre d'artistes américains, après Gertrude Stein installée dès le début du XXe siècle, sont venus à Paris au cours des années 1920, et certains y ont vécu plus ou moins longtemps, d'Hemingway à Alexander Calder, qui s'installa ensuite en Touraine. Cummings (1894-1962) y est venu en 1917 quelques semaines, pendant la Première Guerre mondiale, y a vécu deux ans à partir de 1921 et y est retourné régulièrement ensuite. La quarantaine de textes (proses, poèmes — parfois partiellement en français —, article pour Vanity Fair et lettres) écrits à propos de la ville, de 1918 à 1957, dispersés dans plusieurs recueils, sont réunis dans ce livre et présentés de manière précise dans la postface de Jacques Demarcq. Ils sont accompagnés de neuf dessins (crayon ou encre), tracés entre 1917 et 1933.

 

   Cummings distingue nettement, en 1926, un Paris pour touristes (qu'il désigne par "Paree", prononcé à l'anglaise) avec ses lieux obligés (Montmartre : « machine totalement dénuée d'intérêt servant à débarrasser les Anglo-Saxons de leur papier monnaie »), de la ville authentique ("Paname"), avec ses bistrots, la Foire aux pains d'épices (nommée ensuite Foire du Trône), les courses, le Cirque d'hiver, le Jardin du Luxembourg, les péniches et les bateaux-mouches, bref : « le profond, l'extraordinaire, le lumineux triomphe de la Vie même et d'une ville fondée sur la Vie ». En 1953, revenant sur ce qu'avait été Paris dans sa jeunesse, il y reconnaît le lieu de « la miraculeuse présence [...] d'êtres vivants [...] et où la beauté fleurissait dans ma vie comme une étoile. » C'est ce Paris qui est exploré dans sept chapitres regroupant des textes en ensembles : "Les Halles, le Marais", Montparnasse", Grands Boulevards, Pigalle", etc.

   C'est surtout ce qui se passe quotidiennement dans la rue qui est retenu, mais certaines scènes singulières sont décrites. Par exemple, dans une lettre à sa mère, il rend compte avec humour des funérailles officielles de Joffre, regardant avec détachement ce qui se voulait solennel et, ainsi, tournant en dérision ce qui appartient à l'institution : « Tout le monde prenant le spectacle pour un pique-nique désordonné doublé d'un music-hall universel. » Il s'attache aux éléments d'une vie passée, totalement disparus aux États-Unis, comme les joueurs d'orgue de barbarie, ou « à / denfert l'hercule gras [qui] a étalé son tapis », ailleurs les enfants acrobates pour les passants ou ceux qui vendent des fleurs — « sautez dansez gamins hop suivez du doigt le rouge bleu blanc violet orange verd- /oyant ». Ce qu'il rejette fortement de son pays natal, l'argent édifié en unique valeur et le vide de la pensée, se lit dans une saynète, dialogue entre deux touristes américaines, riches et prétentieuses, dans un restaurant des Halles, avec mise en place du décor (« La scène se passe la nuit au Père Tranquille, dans le quartier des Halles. Des putains endormies. (etc.) » ; s'ajoute l'esquisse d'une américaine qui dépense « un fric incroyable ».

   Cummings fréquente les expositions et un poème daté de 1920 évoque les peintres Picabia, Picasso, Matisse, Kandinsky, Cézanne ; mais il ne néglige pas les spectacle comme ceux des Folies-Bergères et il écrit, en 1926, pour la revue Vanity Fair un long éloge de Joséphine Baker dansant, en se moquant du moralisme des spectateurs. Il rapporte aussi des scènes plus intimes, avec Marie-Louise « aux jambes de reine » dont il dessine le visage ; il ne cache pas sa nostalgie de l'enfance, du temps aussi de la "Grande époque", celle du dadaïsme déjà dans le passé en 1923 ou de poètes selon son cœur comme Swinburne.

 

   Regrouper des poèmes écrits au cours d'une quarantaine d'années aboutit à donner à lire des manières différentes d'écrire. À côté de proses et de poèmes de facture classique, le lecteur retrouvera au fil des pages les ruptures introduites par Cummings dans son écriture. Par exemple, il introduit ici un complément de lieu dans une parenthèse entre un pronom ("je") et le verbe, mais là, outre ce procédé qui contraint à revenir sur sa lecture, il introduit des coupes à l'intérieur même des mots — ce qui pose de redoutables difficultés au traducteur :

  (the;mselve;s a:nd scr;a;tch-ing lousy full. of rain

  beggars yaw:nstretchy:awn)

devient :

  (le;s s;e gr,att-ant poux pleins.de.pluie mendiants

  b:âillents'étirentb:âillent

   Non pas seulement jeu, puisque le poème construit sur les articulations "quand... quand... alors", s'achève sur l'union, dans les mots, du couple : « nous / toi-avec-moi / autour de (moi)toi / d'un seul JeTu ».

Cette mise en pièces des règles morphologiques peut être plus forte, et les frontières de mots disparaissant dans :

  and,    b etw  ee  nch  air  st  ott  et  er  a thresillyold

  WomanSellingBalloonS

traduit par

  et,     e  ntr  el  esc  ha  ise  sc  lop  in e  lavieille idiote

  QuiVendDesBallonS

 

   Jacques Demarcq, traducteur déjà de plusieurs œuvres de Cummings(1), met en relation dans la postface des épisodes de la vie du poète avec les textes  c'est apporter un éclairage utile pour comprendre ce qui peut être allusif dans les poèmes. En même temps, cela constitue une introduction à une écriture encore déconcertante pour bien des lecteurs. Ce Paris est un livre à lire et relire.

 

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1. Récemment, Érotiques (Seghers, 2012) et 1x1 (La Nerthe, 2013)

 

Tristan Hordé, mai 2014 © Les Carnets dEucharis

 

 

 

Edward Estlin Cummings

en 1894 à Cambridge (Massachusetts). Étudiant à l'université Harvard, il vient en France comme ambulancier en 1917. Ses convictions pacifistes lui valent trois mois de détention à La Ferté-Macé (Orne). Cette expérience lui inspire L'Énorme Chambrée, un récit enjoué et moqueur, remarqué dès sa sortie par la critique et figurant depuis parmi les classiques. Toute sa vie, Cummings écrira des poèmes, sur l'actualité parfois et sur la vie sociale, mais plus souvent sur les thèmes éternels de la nature et de l'amour, dans un style de plus en plus novateur, bousculant les formes et repoussant les frontières du langage. Très populaire auprès des jeunes après la Seconde Guerre mondiale, Cummings est mort en 1962.

 

SITES À CONSULTER

Sur le site : Seghers | Paris

©  Cliquer ICI

 

 

Sur le site : Seghers | Erotiques

©  Cliquer ICI

 

Sur le site : La Nerthe | 1 x 1 [une fois un]

| ©  Cliquer ICI

 

 

 

 

 

 

 

14/05/2014

Les Carnets d'Eucharis - LE MOTIF - Vendredi 16 mai...

Les Carnets d’Eucharis

EN PAUSE

 

 

Vendredi 16 mai 2014 à 20 H

 

 

à l’occasion de la sortie des « Carnets d’Eucharis » 2014

une pRÉSENTATION DE LA REVUE

à L’Observatoire du livre et de l’écrit « Le MOTif »

avec Nathalie Riera, Sabine Péglion et Richard Skryzak.

 

 

Observatoire du livre et de l’écrit 

le MOTif

 6, villa Marcel-Lods
Passage de l’Atlas
75019 Paris – France

Tél. : 01 53 38 60 61

 

Bus : 26, arrêt ATLAS | Métro : Ligne 2, 11 : station BELLEVILLE

 

 

Site de la librairie | © http://www.lemotif.fr/fr/le-motif/mission/

 

 

 

Les Carnets d'Eucharis 2014 : une lecture de Myrto Gondicas

 

 

Les Carnets d'Eucharis, carnet deux

 

 

par Myrto Gondicas

 

   

 

 

 

SITAUDIS, 14 mai 2014

Cliquer ICI

 

 

 

 

 

 

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Dans la jungle des sites consacrés à l’art ou à la poésie, Eucharis, « plante bulbeuse issue des forêts tropicales humides et sombres », fleurit avec grâce et ténacité depuis plus de six ans ; on peut désormais la goûter aussi sous forme imprimée, dans des « carnets » sobres et denses : le numéro deux a paru ce printemps. Écran, papier — contenus différents pour une même ligne ; essayons d’en donner une idée.

Lire la suite ICI

Myrto Gondicas, mai 2014

© Sitaudis