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17/09/2012

Hindi Zahra - Beautiful Tango |

16/09/2012

Eugenio Montale & Annalisa Cima (traduits par Raymond Farina)

 

HOMMAGE  A  EUGENIO  MONTALE

 

                                         ET ANNALISA  CIMA

 

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© traduits par Raymond Farina

 

 

montale&cima par Carmelo Bene.jpg

Annalisa Cima & Eugenio Montale

[par Carmelo Bene]

 

 

 

EUGENIO MONTALE

Sans coup de théâtre/Senza colpi di scena

 

 

Les saisons

ont presque disparu.

Tout cela n’était qu’un jeu trompeur des Esprits

de l’Ether.

 

Il ne nous est pas possible de vivre

par instants, par à-coups, par échappées

et en escapades longues et brèves.

 

Qu’on soit vivants ou morts, la balançoire

ne pouvait durer plus que l’éternel

le si fugace âge de notre enfance.

 

Voici que commence le cycle de la stagnation.

Les saisons ont fait leurs adieux

sans salamalecs ni cérémonies, lasses

de leur roulement. Nous ne serons plus

tristes ou heureux, oiseaux de l’aube ou de la nuit.

Nous ne saurons même plus

ce qu’est savoir et non savoir, vivre

presque ou pas du tout. C’est vite dit,

pour le reste nous nous en tiendrons au fait.

 

 

Le stagioni

sono quasi scomparse.

Era tutto un inganno degli Spiriti

Dell’Etere.

 

Non si può essere vivi

a momenti, a sussulti,a scappa e fuggi

lunghi o brevi.

 

O si è vivi o si è morti, l’altalena

non poteva durare oltre l’eterna

fugacissima età della puerizia.

 

Ora comincia il ciclo della stagnazione.

Le stagioni si sono accomiatate

senza salamelecchi o cerimonie, stanche

dei loro turni. Non saremo più

tristi o felici, ucelli d’alba o notturni.

Non sapremo nemmeno

che sia sapere e non sapere, vivere

o quasi o nulla affatto. È presto detto,

il resto lo vedremo a cose fatte.

 

 

Poème extrait de “Diario del 71 e del 72”

(Mondadori, Milan, 1973)

 

 

 

annalisa2.jpg

 

____________

ANALISA CIMA

Le tout et le rien/Il tutto e il nulla

 

 

Il ricane le temps rapace qui sait

combien il est pour nous inutile de croire

en notre étoile, inutile de passer

notre vie à jouir, car s'approche déjà

le jour de la douleur ainsi que de l'absence.

Démence des dieux cruels

qui nous laissèrent sous la coupe

d'un destin si obtus.

Devant la mort de nos amis

devant l'injure et le délire

de celui qui tourmente hommes et malheureux

toutes nos fibres se brisent dans la douleur.

C'est pour cela que j'accuse la vie injuste

qui fait souffrir tout un chacun.

J'accuse celui qui amasse de l'argent

parce que la vie est brève et qu'elle n'est vraie

que si on la vit comme un don.

Je voudrais me confier dans une fraternelle

accolade aux gens, qui comprennent

la signification de la connaissance.

Ainsi, poète et femme je pleure deux fois :

la naissance, la mort avec notre destin

dans les oscillations d'un chant modulé

aux notes qu'on siffle en sourdine.

Oui, les promesses d'un Eden bienheureux

n'étaient pas qu'ignobles mensonges.

Montrez-moi comètes le lieu

où je retrouverai mon oncle bien-aimé,

Colombine et Tita, ainsi que Montale

et Palazzeschi, Marianne et Amanda,

et je mettrai pour les rejoindre des ailes.

 

Où je retrouverai l'amour qui de tout temps

refleurit avec l'oléandre,

le lentisque qui brûle

et embaume, le myrte

qui calme la douleur: oh l'odeur

de la mort qui entoure le monde

et qui tourmente les vivants,

en narguant la naissance, en narguant le destin.

Avec le temps l'amour aussi part en fumée

s'envole comme s'envolent les heures;

ainsi notre cœur vieillit

et avec lui nos sentiments et notre audace.

Condottiera de batailles perdues,

grande idéologue de philosophies

jamais exposées; le monde comprendra-t-il

que n'existe aucune

possibilité de salut ?

La terre finira dévorée par

des vents pestilentiels, les hommes

périront peut-être avec eux, mais leur trace

restera dans ces pierres.

Ici devant les nuraghes,

parfaites constructions mégalithiques,

je revis aujourd'hui une culture antique              

histoires de vie et de mort comme toujours.

M'est donné le pouvoir de retenir ou de

lâcher des œuvres qui pourraient s'éparpiller

mais signifient maintenant vie et amour.

Nous avons supporté hérétiques et saints,

penseurs, transgresseurs et héros,

et l'éternelle créature continue à engendrer

d'autres êtres et joue indifférente avec

les neurones et le destin : l'inconscient.

 

 

Des voiles qui s'ouvrent, des mers qui se ferment.

Le temps dévore tout, mais

restera le souvenir même en un seul

être vivant : que ce soit un homme ou un ver.

Oh mer couleur de l'émeraude

où l'on se regarde avec Thétis et Neptune,

personne n'oubliera tes eaux heureuses,

ni les poissons ni nous qui nous laissions lécher.

Tu es l'ensemble de toutes ces particules

qui vivent dans une éternité bienheureuse,

nous sommes des petits pions de ce jeu,

mais nous deviendrons un jour nous aussi

une partie de ces eaux et de ce tout.

Comme les vers, l'ammoniac, l'énergie,

nous survivrons de trois façons différentes.

Nous pourrons, libérés des offenses du mal,

engendrer des vers indéfiniment,

nourrir les plantes et les semences

et persister comme l'énergie solaire.

Il tourne en rond l'arc du désir.

Et le vent tourbillonne à l'entour

pour nous rappeler le son des violons

et des contrebasses qui accompagnera

notre ultime voyage vers

le rien éternel, qui n'est pas le néant,

parce que le vent lui aussi a un son,

et la mer un son différent,

parce que la solitude est pour l'homme

la plus grande des punitions.

Nous vivrons oui dans le rien, mais unis

dans des enchaînements d'atomes lumineux

dans ce tout et rien qu'est la vie

en contraste avec une vie

qui n'est qu'attente de la mort.

 

 

Ride il tempo predatore che sa

quanto per noi sia inutile sperare

nel buon fato, inutile gioire

nel vivere, perché già s’avvicina

il giorno del dolore e dell’assenza.

Demenza degli dèi crudeli

che ci lasciano in balia

di un destino ottuso.

Per la morte dei nostri amici

per l’ingiustizia e il delirio

di chi perseguita uomini e infelici

si spezza nel dolore ogni fibra.

Perciò accuso il vivere ingiusto

che fa soffrire questi e quelli.

Accuso chi accumula denaro,

Perché la vita è breve ed è vera

solo s’è vissuta come dono.

Vorrei espandermi in un fraterno

abbraccio alla gente, che capisce

il significato della conoscenza.

Così, poeta e donna piango due volte :

nascita, morte e la nostra sorte,

in un alterno canto modulato

di sibilanti e note sommesse.

Sì, le promesse d’un Eden felice

non erano che laide bugie.

Dove ritroverò il nonno amato,

Colombina e Titta, dove Montale

e Palazzeschi, Marianne e Armanda,

indicatelo voi comete il luogo

e metterò l’ali per raggiungerli.

 

 

Dove ritroverò l’amore che da sempre

rifiorisce insieme all’oleandro,

dove il lentischio che brucia

e profuma, dove il mirto

che lenisce il dolore. Oh odore

irridente nascita, irridente destino.

Anche l’amore sfuma con il tempo

Svanisce come svaniscono le ore ;

così il cuore invecchia

e con lui sentimenti e ardire.

Condottiera di battaglie perdute,

grande ideologa di filosofie

mai espresse ; capirà il mondo

che non esiste possibilità

alcuna d’essere salvato ?

Finirà la terra divorata da

maleodoranti venti, gli uomini

forse periranno con lei, ma rimarrà

traccia di loro in queste pietre.

Qui di fronte ai nuraghi,

perfette costruzioni megalitiche,

oggi rivivo una cultura antica

storie di vita e morte come sempre.

A me è dato il poter ricordare

o lasciar scritti che forse spariranno,

ma che ora significano vivere ed amare.

Hanno sofferto eretici e santi,

pensatori, trasgressori ed eroi,

e l’eterno creato continua a generare

altri esseri e gioca indifferente

con neuroni e destini: l’incosciente.

 

 

Veli che s’aprono, mari che si chiudono.

Il tempo divora ogni cosa, ma

rimarrà il ricordo anche in un solo

essere vivente : uomo o verme che sia.

Oh mare dal colore di smeraldo

dove specchiarsi  con Teti e Nettuno,

nessuno dimenticherà le tue acque felici,

né i pesci, né noi che ci lasciamo lambire.

Tu sei l’insieme di tante particelle

viventi in un’eternità felice,

noi siamo piccole pedine del gioco,

ma diverremo un giorno anche noi

parte di queste acque e di questo tutto.

Come vermi, ammoniache, energia,

Sopravviveremo in tre modi diversi.

Potremo liberi dagli insulti del male

generare vermi all’infinito,

alimentare piante e semi

e perdurare come l’energia solare.

Gira in tondo l’arco del desiderio.

E il vento, turbine intorno

per ricordarci il suono dei violini

e contrabbassi che accompagnerà

il nostro ultimo viaggio verso

il nulla eterno, che non è il niente,

perché anche il vento ha un suono,

e il mare un altro suono,

perché la solitudine per l’uomo

è la più grande punizione.

Vivremo sì nel nulla, ma uniti

in catene di atomi lucenti

in quel tutto e nulla che è vita

da contrapporre al vivere

ch’è solo attesa della morte.

 

 

 

Poème extrait de « Il tempo predatore »

in « Di canto in canto »

(Longo Editore, Ravenne, 2007)

 

 

ANNALISA CIMA

Née en 1941 à Milan.

En 1965 elle expose ses œuvres à Venise puis au Brésil, aux USA, en Suisse et au Japon où elle fait la connaissance de Akiro Kurosawa. Puis, à la fin des années 60, elle fait celle de M. Marini,  Max Ernst,  Pablo Picasso,  Jorge Guillen, A. Palazzeschi, Giuseppe Ungaretti, Ezra Pound.

Elle rencontre, en 1968, Eugenio Montale à l’œuvre duquel elle consacrera plus tard de nombreux essais (Eugenio Montale, via Bigli, Milano, Milan, Scheiwiller, 1968 ;  Incontro Montale, Milan, Scheiwiller, 1973; Le reazioni di Montale ,in Profilo di un autore : Eugenio Montale, Milan, Rizzoli, 1977). Elle est actuellement présidente de la Fondation Schlesinger de Lugano.

Parmi ses nombreuses recueils figurent notamment Terzo Modo ( Milan, Scheiwiller, 1969 ), La genesi e altre poesie (Milan, Scheiwiller,1971), Immobilita (Milan, Scheiwiller,1974), Sesamon (Milan, Guanda,1977), Ipotesi d’amore (Milan,  Garzanti,1984), Aegri somnia somnia (Stamperia Valdonega, Vérone, 1989), Eros e il tempo ( Stamperia Valdonega,Vérone 1993 ), Quattro Canti (Stamperia Valdonega, Vérone, 1993), Il tempo predatore, avec des dessins inédits d‘Eugenio Montale ( Milan, Scheiwiller, 1997 ), Manifesto dell’oblio (Pulcino-Elefante, 2001),Rivive (Pulcinoelefante, 2004), Un canto per Cordelia (Josef Weiss Editore, 2007), Di canto in canto (Longo Editore, 2007).

Auteure d’essais sur Marianne Moore, Ungaretti, Palazzeschi, Guillén et Pound, elle a aussi traduit des poèmes de Paul Celan et Emily Dickinson.

Ses oeuvres ont été traduites en chinois, en français, en anglais, en portugais, en espagnol, en japonais, en allemand.

 

 

■ SITE www.annalisacima.com

ANNALISA CIMA

Le muse convergenti

 

 

 

Dossier publié avec l’aimable permission d’Annalisa Cima, Présidente de la Fondation Schlesinger.

Theodor Roethke par Raymond Farina

 

THEODOR  ROETHKE

Poète américain

(1908-1963)

 

Theodor Roethke.jpg

 

 

 

"Sur le poète et son œuvre"

Theodor Roethke

 

Un poète américain se présente et présente son œuvre

 

 

Comme chacun sait l'Amérique est un continent, mais peu d'Européens connaissent, dans leur diversité et leur variété, les régions de ce pays. La vallée Saginan, où je suis né, a été la région où l'on a le plus exploité le bois aux alentours de 1880. C'est une région très plate et très fertile du Michigan, dont les villes principales, Saginan et Flint, se trouvent à l'extrémité nord de ce qui est à présent la principale région industrielle des Etats-Unis.

C'est dans cette région, qu'en 1870, mon grand-père arriva de Prusse où il avait été forestier en chef de Bismarck. Ses fils et lui ont crée et exploité quelques serres qui devinrent les plus importantes de cette partie des Etats-Unis.

C'était un merveilleux endroit où grandir pour un enfant. Il n'y avait pas seulement vingt cinq acres en ville, principalement sous serre et cultivées intensivement mais, plus loin dans la campagne, la dernière parcelle de bois vierge de la vallée Saginan et, plus loin, une vaste zone d'exploitation forestière laissée l'abandon, dont les arbres repoussaient pour la première fois, que mon père et mon oncle avaient transformé en petit terrain de jeu.

Enfant, alors, j'avais plusieurs mondes où vivre que je ressentais comme miens. J'aimais particulièrement un coin marécageux du sanctuaire où les hérons nichaient toujours. J'ai utilisé un de mes souvenirs les plus anciens dans un poème que je leur ai consacré (...)

J'ai essayé d'indiquer dans mon second livre "The lost son and other poems", publié en Angleterre en 1941, ce que représentaient pour moi les serres.

Elles représentaient pour moi, je m'en rends compte aujourd'hui, à la fois le paradis et l'enfer, une sorte de tropiques créés dans le climat sauvage du Michigan, où d'austères américains d'origine allemande transformaient leur amour de l'ordre et leur terrible efficacité en quelque chose de vraiment beau.

C'était un univers -plusieurs mondes- à propos duquel, même enfant, on s'inquiétait, et qui luttait pour rester en vie, comme dans le poème "Big wind" (...)

Dans ces premiers poèmes j'avais commencé, comme un enfant, avec de petites choses, et j'avais essayé de ne m'exprimer qu'en utilisant des mots simples. Un peu plus tard, en 1945, j'ai commencé une suite  de poèmes plus longs qui tentent, par leur rythme, de saisir le mouvement même de l'esprit, de suivre l'histoire spirituelle d'un protagoniste (pas "moi" personnellement mais tout homme hanté et harcelé), qui cherchent à faire de ce mouvement un ensemble réel et non arbitrairement ordonné,  autorisant toute une gamme de sentiments incluant l'humour.

Comment créer une réalité, une vraisemblance, le  "comme si"  de l'enfant , dans la langue qu'un enfant utiliserait, c'était pour moi extrêmement difficile. Par exemple le second poème "I need, I need" s'ouvre par une imagerie très orale, par le monde de l'enfant qui suce et lèche. Puis on glisse vers un passage où deux enfants sautent à la corde. On ne dit pas au lecteur que les enfants sautent à la corde, mais celui-ci les entend simplement  tous les deux  se réciter, tour  à  tour, des comptines l'un à l'autre; puis cette expectative mitigée et cette agressivité se changent  dans le passage suivant  en un sentiment d’amour, vaguement ressenti, mais net, chez l'un des enfants (...)

Dans les poèmes suivants  nous entendons le jeune adolescent, encore à demi enfant, puis le jeune homme se vanter et miauler; et on finit par des passages plus difficiles dans lesquels l'esprit, soumis à  une grande tension, erre loin dans le subconscient,  pour émerger  plus tard  dans la "lumière" de passages plus sereins ou euphoriques au terme de chaque phase d'expérience.

Parfois, bien sûr, il y a régression. Je crois que l'être spirituel doit revenir en arrière pour pouvoir avancer. La voie est cyclique, et parfois on la perd, mais on la retrouve invariablement. Quelques uns des artifices techniques caractéristiques de ce mouvement - la métaphore glissant rapidement, le questionnement rhétorique et d'autres semblables - réapparaissent dans des poèmes plus formels achevés récemment, "Four for Sir John Davies" qui sont, entre autres choses, un hommage à l'auteur élisabéthain de "Orchestra" et à feu W.B. Yeats.

                                            

 Extrait de « ON THE POET AND HIS CRAFT »

                                                University of Washington Press, 1965

 

 

 

Choix de poèmes

Traduits par Raymond Farina

 

 

 

 

LES FOLIES D’ADAM

 

 

 

 

 

1

 

Viens me lire Euripide,

Ou quelque rustre ancien capable

De rappeler ce que c’était

Que sortir de sa peau.

Des choses me parlent, c’est sûr ;

Mais pourquoi rester à gémir ici,

Sans être même à bout de souffle ?

 

 

 

 

 

2

 

Que sont le sceptre et la couronne ?

Rien de plus que ce que soulève

La tige nue : la rose

Jaillit vers cette jeune fille ;

Le terrestre demeure en elle ;

Une épine dans le vent pousse,

Calme devant ce qui s’écoule.

 

 

 

 

 

3

 

Je parlerais à une racine rabougrie ;

Ah, qu’elle riait de me voir

Regarder fixement en avant de mon pied,

Un orteil dans l’éternité ;

Mais quand répondait la racine,

Elle frissonnait dans sa peau,

Et regardait au loin.

 

 

 

 

 

4

 

Père et fils de cette mort,

L’esprit meurt chaque nuit ;

Dans le blanc vaste, les espaces

Connus du jour commun,

Quel aigle exige un arbre ?

La chair engendre un rêve ;

Tout os vrai chante seul.

 

 

 

 

 

THE  FOLLIES OF  ADAM

 

 

 

1

 

Read me Euripides,

Or some old lout who can

Remember what it was

To jump out of his skin.

Things speak to me, I swear;

But why am I groaning here,

Not even out of breath?

 

 

 

 

 

2

 

What are scepter and crown?

No more than what is raised

By a naked stem:

The rose leaps to this girl;

The earthly lives in her;

A thorn does well in the wind,

At ease with all that flows.

 

 

 

 

 

3

 

I talked to a shrunken root;

Ah, how she laughed to see

Me staring past my foot,

One toe in eternity;

But when the root replied,

She shivered in her skin,

And looked away.

 

 

 

 

 

4

 

Father and son of this death,

The soul dies every night;

 in the wide white, the known 

Reaches of common day,

What eagle needs a tree?

The flesh fathers a dream;

All true bones sing alone.

 

        

 

 

 

 

 

LE MOUVEMENT

 

 

 

 

 

L’âme a des mouvements divers, mais le corps n’en a qu’un.

Un vieux papillon, lacéré par le vent, se posa,

Battit des ailes sur la poussière du sol –

Se déployant ainsi l’esprit n’est pas bruyant.

Le désir seulement vivifie notre esprit,

Et nous nous affligeons dans la certitude d’aimer.

 

 

 

 

 

2

 

De l’amour naît l’amour. Ce tourment est ma joie.

J’observe une rivière : elle serpente au loin ;

Pour rencontrer le monde, en mon âme je monte ;

Et ce cri que j’entends je le laisse sur le vent.

Ce que nous déposons devons-nous le reprendre ?

J’ose un embrassement. Avançant, je demeure.

 

 

 

 

 

3

 

Qui d’autre que l’aimé sait l’élan de l’amour ?

Qui donc est assez vieux pour vivre ? Une chose de terre

Sachant combien toute chose change dans la semence

Avant qu’elle ait atteint l’ultime certitude,

Cet espace au-delà de la mort, cet acte d’amour

Auquel tout être participe, et doit la vie.

 

 

 

 

 

4

 

Des ailes déplumées qui crissent au soleil,

Sur une pierre sans soleil la danse de la crasse épaisse

Le jour et la nuit de Dieu : sous cet espace Lui souriait,

L’espoir a son silence et nous allons dans son jour vaste, -

O qui emprunterait à l’enfant son regard ? –

Oh, mouvement oh, notre chance est d’exister encore !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

THE  MOTION

 

 

 

 

 

1

 

The soul has many motions, body one.

And old wind-tattered butterfly flew down

And pulsed its wings upon the dusty ground-

Such stretchings of the spirit make no sound.

By lust alone we keep the mind alive,

And grieve into the certainty of love.

 

 

 

 

 

2

 

Love begets love. This torment is my joy.

I watch a river wind itself away;

To meet the world, I rise up in my mind;

I hear a cry and lose it on the wind.

What we put down, must we take up again?

I dare embrace. By striding, I remain.

 

 

 



 

3

 

Who but the loved know love’s a faring-forth?

Who’s old enough to live?-a thing of earth

Knowing how all things alter in the seed

Until they reach this final certitude,

This reach beyond this death, this act of love

In which all creatures share, and thereby live,

 

 

 

 

 

4

 

Wings without feathers creaking in the sun,

The close dirt dancing on a sunless stone

God’s night and day: down this space He has smiled,

Hope has its hush: we move through its broad day,-

O who would take the vision from the child?-

O, motion O, our chance is still to be!

 

 

 

 

 

 

 

DANS L’AIR DU SOIR

 

 

 

 

 

1

 

Un mode grave me saisit ici,

Bien que l’été flamboie dans l’œil du viréon.

Qui pourrait n’être possédé

Qu’à moitié par sa nudité ?

De veille est mon souci –

Je créerai ma musique brisée, ou mourrai.

 

 

 

2

 

Petits, rapprochez-vous !

Fais-moi, Seigneur, ultime, simple chose 

Que le temps ne peut accabler 

Un jour j’ai transcendé le temps :

D’un  bouton éclaté une rose jaillit,

Et moi je jaillis d’un dernier decrescendo.

 

 

 

3

 

Je regarde au-dessous la lumière lointaine

Et je contemple la face sombre d’un arbre

Au fond d’une plaine ondoyante,

Et quand de nouveau je regarde,

Elle s’est perdue sur la nuit –

Nuit que j’embrasse, tendre proximité.

 

 

 

4

 

Je suis près d’un feu bas

Comptant les mèches de la flamme, et je remarque

Comme est changeante la lumière sur le mur.

J’ordonne au calme d’être calme.

Je vois, dans l’air du soir,

Comme est lente la nuit qui descend sur nos actes.

 

 

 

 

 

 

 

IN  EVENING  AIR


1
A dark theme keeps me here,
Though summer blazes in the vireo's eye.
Who would be half possessed
By his own nakedness?
Waking's my care --
I'll make a broken music, or I'll die.

2
Ye littles, lie more close!
Make me, O Lord, a last, a simple thing
Time cannot overwhelm.
Once I transcended time :
A bud broke to a rose,
And I rose from a last diminishing.

3
I look down the far light
And I behold the dark side of a tree
Far down a billowing plain,
And when I look again,
It's lost upon the night --
Night I embrace, a dear proximity.

4
I stand by a low fire
Counting the wisps of flame, and I watch how
Light shifts upon the wall.
I bid stillness be still.
I see, in evening air,
How slowly dark comes down on what we do.

 

 

 

 

 

 

 

DANS UN SOMBRE MOMENT

 

 

 

 

 

Dans un sombre moment, mon œil commence à voir,

Je rencontre mon ombre au plus profond de l’ombre ;

J’écoute mon écho dans l’écho de ce bois –

Seigneur de la nature pleurant la mort d’un arbre.

Je vis entre le troglodyte et le héron,

Les bêtes des collines et les serpents des grottes.

 

 

 

Qu’est la folie sinon la noblesse de l’âme

Brouillée avec les circonstances ? Le jour brûle !

Je sais la pureté du plus pur désespoir,

Mon ombre épinglée sur un mur tout suintant.

Ce lieu dans les rochers – est-ce bien une grotte ?

Un sentier sinueux ? La marge est mon domaine.

 

 

 

Tenace une tempête de correspondances !

Un flot d’oiseaux la nuit, une lune en lambeaux,

Et dans le vaste jour le retour de minuit !

Un homme s’en va loin découvrir ce qu’il est –

Le moi qui meurt au fond d’une longue nuit sans larmes,

La nature s’embrasant d’un feu non-naturel.

 

 

 

Sombre, sombre mon jour, plus sombre mon désir.

Mouche d’été qu’affole la chaleur, mon âme

Bourdonne sur le seuil. Lequel de mes moi suis-je ?

Homme tombé, je me redresse hors de ma peur.

L’esprit entre en lui-même, et Dieu entre en l’esprit,

Alors un devient l’Un, libre au vent qui déchire.

 

 

 

 

 

 

 

IN A DARK TIME

 

 

 

 

 

In a dark time, the eye begins to see,
I meet my shadow in the deepening shade;
I hear my echo in the echoing wood--
A lord of nature weeping to a tree,
I live between the heron and the wren,
Beasts of the hill and serpents of the den.

 

What's madness but nobility of soul
At odds with circumstance? The day's on fire!
I know the purity of pure despair,
My shadow pinned against a sweating wall,
That place among the rocks--is it a cave,
Or winding path? The edge is what I have.

 

A steady storm of correspondences!
A night flowing with birds, a ragged moon,
And in broad day the midnight come again!
A man goes far to find out what he is--
Death of the self in a long, tearless night,
All natural shapes blazing unnatural light.

 

Dark, dark my light, and darker my desire.
My soul, like some heat-maddened summer fly,
Keeps buzzing at the sill. Which I is I?
A fallen man, I climb out of my fear.
The mind enters itself, and God the mind,
And one is One, free in the tearing wind.

 

 

 

 

 

 

 

UNE FOIS DE PLUS, LE CERCLE

 

 

 

 

 

Qu’est-ce qui est le plus grand, l’étang ou le caillou ?

Qu’est-il possible de connaître ? l’inconnu.

Mon vrai moi file vers une colline

Plus ! O plus visible.

 

 

 

Maintenant j’adore ma vie

Avec l’Oiseau, la Feuille persistante,

Avec le Poisson, l’Escargot qui furète,

Et l’œil qui change tout ;

Et je danse avec William Blake

Par amour, par amour de l’Amour ;

 

 

 

Et tout s’achemine vers l’Un,

Tandis que nous dansons encore, encore, encore.

 

 

 

 

 

 

 

ONCE MORE, THE ROUND

 

 

 

 

 

What's greater, Pebble or Pond?

What can be known? The Unknown.

My true self runs toward a Hill

More! O More! visible.

 

 

 

Now I adore my life

With the Bird, the abiding Leaf,

With the Fish, the questing Snail,

And the Eye altering All;

And I dance with William Blake

For love, for Love's sake;

 

 

 

And everything comes to One,

As we dance on, dance on, dance on.

 

 

 

 

 

 

 

J’ATTENDAIS

 

 

 

 

 

J'attendais que le vent émeuve la poussière;

Mais aucun vent ne vint.

Je semblais manger l'air.

Les insectes bruissant nivelaient l'air du pré.

Je surplombais, lourd et massif, le champ.

 

 

 

C'était comme si j'essayais de marcher dans le foin,

De m'enfoncer dans la moisson, à chaque pas un peu plus loin,

Ou je flottais à la surface d'un étang,

Longues lentes ondulations clignotant dans mes yeux.

Je voyais à travers l'eau toutes sortes de choses, agrandies,

Miroitantes. Le soleil brûlait à travers une brume légère.

Et moi je devenais tout ce que je voyais.

J'éblouissais dans une éblouissante pierre.

 

 

 

Alors un âne se mit à braire. Un lézard me fila sous le pied.

Lentement je revins vers la route poudreuse;

Il me semblait, quand je marchais, que je m'ensablais.

J'avançais comme un animal lassé de la chaleur.

J'allais sans me retourner. J'avais peur.

 

 

 

Le chemin se faisait plus raide entre les murs de pierre,

Puis se perdait au fond d'une gorge rocheuse.

Un sentier menait à un petit plateau.

En bas, claire, la mer, les vagues régulières,

Et tous les vents venaient vers moi. (J'étais heureux.)

 

 

 

 

 

 

 

I WAITED

 

 

 

 

 

I waited for the wind to move the dust;

But no wind came.

I seemed to eat the air;

The meadow insects made a level noise.

I rose, a heavy bulk, above the field.

It was as if I tried to walk in hay,

Deep in the mow, and each step deeper down,

Or floated on the surface of a pond,

The slow long ripples winking in my eyes.

I saw all things through water magnified,

 

And shimmering. The sun burned through a haze,

And I became all that I looked upon.

I dazzled in the dazzle of a stone.

And then a jackass brayed. A lizard leaped my foot.

Slowly I came back to the dusty road;

And when I walked, my feet seemed deep in sand.

I moved like some heat-weary animal.

I went, not looking back. [I was afraid.]

The way grew steeper between stony walls,

Then lost itself down through a rocky gorge.

A donkey path led to a small plateau.

Below, the bright sea was, the level waves,

And all the winds came toward me. [I was glad.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

RÉGÉNÉRÉ

 

 

 

 

 

Dans une main comme une coupe

Mon âme à moi dansait,

Petite comme une elfe,

A côté d'elle-même.

 

 

 

Quand elle pensait je pensais 

Elle tombait comme blessée par une balle.

"Je n'ai qu'une aile", disait-elle,

"L'autre est morte",

 

 

 

"Mutilée, je ne peux voler,

Je suis comme mourir",

Criait l'âme

Depuis ma main comme une coupe.

 

 

 

Quand je fulminais, quand je me plaignais,

Et que ma raison faiblissait,

A cette chose délicate

Il poussait une aile nouvelle,

 

 

 

Et elle dansait, au milieu du jour,

Sur la poussière chaude d'une pierre,

Dans le point fixe de la lumière

De mon dernier minuit.

 

 

 

 

 

 

 

THE  RESTORED

 

 

 

 

 

In a hand like a bow !

Danced my own soul,

Small as an elf,

All by itself.

 

 

 

When she thought I thought

She dropped as if shot.

“I’ve only one wing.”she said,

“The other’s gone dead.”

 

 

 

“I’m maimed; I can’t fly;

I’m like to die.”

Cried the soul

From my hand like a bowl.

 

 

 

When I raged, when I wailed,

And my reason failed,

That delicate thing

Grew back a new wing.

 

 

 

And danced, at high noon,

On a hot, dusty stone.

In the still point of light

Of my last midnight.

 

 

 

 

 

 

 

                                                     Traduction de Raymond Farina

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poèmes extraits de “The Collected Poems of Theodore Roethke”,

The Anchor Book edition, New York, 1975, pages 231, 232, 235,

239, 241, 243,254.

 

Traduction publiée avec l’aimable autorisation de la revue « Arpa »

qui l’a accueillie dans son numéro 59 de l’année 1996.

 

 


 

Theodor  Roethke est né à Saginaw, dans le Michigan, en 1908. Il fait ses études à l’Université du Michigan et à celle d’Harvard. Il commence sa carrière au Lafayette Collège, avant d’enseigner, en 1935, au Michigan College. C’est au cours de cette année qu’il commence à souffrir d’une psychose maniaco-dépressive. De 1936 à 1943,  il obtient un poste à l’Université de Pennsylvanie. C’est une période féconde, marquée par la publication de ses poèmes dans des revues prestigieuses comme Poetry, The  New Republic, The Sewanee Review, the Saturday Review et par celle de son premier recueil Open House qui reçoit un accueil favorable de la critique. Nommé ensuite au Bennington College puis, à partir de 1947, à l’Université de Washington. Il épouse, en 1953, Beatrice O’Connell, une ancienne étudiante. Tous deux passent le printemps à Ischia, en Italie, dans la villa d’Auden. Puis au cours des années 55 et 56, ils voyagent à travers l’Europe, notamment en Angleterre et en Italie.

Parmi ses recueils figurent : The Lost Son and Other Poems (1948), The Long and Twisty Road (1950), The Waking  pour lequel il obtient le Pulitzer, The Far Field dont son épouse assurera la publication posthume.

Outre le Pulitzer Price, il a reçu le Bollingen et deux National Book Award.

Il est mort en 1963 à l’île de Bainbridge, dans l’Etat de Washington.

 

 

13/09/2012

Gilbert Bourson

 

GILBERT BOURSON

 ---------------------------------

© Site Le Chasseur Abstrait

 

 Gilbert Bourson.jpg

 

 

EXTRAITS

Parking blanc

 

 

■ Sur le site Le Chasseur Abstrait (Patrick Cintas)

http://www.lechasseurabstrait.com/chasseur/spip.php?page=ouvrages&auteur=Gilbert BOURSON

 

 

 

 


                                    

 

 

Gilbert Bourson, Parking blanc

Le Chasseur Abstrait Editeur, 2012

         

                               

(IL N’Y A PAS D’ETOILES)

 

[…]

 

 

 

 

**

 

Le poème est action disiez-vous au colloque des arbres

avec l’accent aigu du blé sur les ongles

les machines tapent le champ pour vos yeux

qui tâtonnent avec leur canne cherchant corps

ici disparus dans la vue qui écrit

les arbres la contrée le champ qui prennent langue

la civière de la rivière et le lavoir

des voix à genoux à vos pieds où vous êtes

mâchant l’hiéroglyphe d’une herbe qui marque

la page du livre de ce paysage

qui n’est que ce lieu précis où vous passez

et que vous découvrez comme je pense à vous

comme je pense à ce village entre vos coudes

et le tracteur de vos paroles que je bois.

 

-------------------------  (p. 18)

 

 

La blancheur du froid a peint le paysage

avec les allées et les arbres pliés sous ton regard

dans le silence bas

 

les feuilles des vitres sont pleines d’écriture

en trombe sur l’air- et les chemins

 

se sont mis en route et s’attendent passer

 

je t’attends

 

et je vois ton profil secourir le silence

avec ce coudoiement touffu de clair-obscur.

 

 

-------------------------  (p. 23)

 

Le Chasseur abstrait

Autres extraits de PARKING BLANC.pdf


Jacques Audiberti

Hommage à Jacques Audiberti

(1899-1965)

 

 

 

 Jacques AUDIBERTI.jpg

 

© Photo : Source Internet

(JACQUES AUDIBERTI)

http://www.audiberti.com/

 

 

 

 

 

 

«Des tonnes de semence»

Extraits Poésie/Gallimard, 1999

________________________________________________________

 

FINIT L’ANGOISSE…

LOZÈRE


La raison hercynique où le temps nous commence

décapita les monts poussés d’avril d’avant.

Sans cesser d’émerger tout s’aplatit. Le vent

attentif redouta l’immense de l’immense.

 

Je le vis qui balance aux perrons de son nid

devant le piège nu des longueurs décloîtrées

et qui palpe d’abord, formules des contrées,

les tourelles de brume aux nappes de granit.

 

Il s’élança, plus tard, pour qu’il fauche et qu’il sème,

hors des faces du nul dont il tendait le cri.
le rocher, ciel second du ciel qui ne sourit,

frissonna comme un torse au tranchant du système.

 

Et le vent, et le roc, et le ciel, et ces noirs

sapins qui vont filant, comme leurs brus les plantes,

l’inerte éternité des époques volantes,

entamèrent la ronde à l’angle des renards.

 

Chaque jour possédait le jour qui l’achemine

mais succombait en masse au même qui le suit.

Solaire fenaison, n’importe quelle nuit

ne s’écartait de toute, où la bête rumine.

 

L’âge croyait dormir, ressort des absolus,

groupé dans l’épaisseur des mornes carapaces,

pèlerin, cependant, vers ses propres espaces

et vers l’horrible honneur des bonds où je me plus. 

 

La vipère pondait sous les bombes de lave.

La gluante belette épouvantait gratis.

La moelle truquait l’os en faveur du métis.

L’oiseau gelé tintait comme un anneau d’esclave.

 

L’épi croissait dès lors que, souffle ! tu te fuis,

et que l’onde ruisselle et qu’enfin se décore

de velours caressant où ne bougent encore

que les loups membraneux la courbure des puys.

 

L’exécrable grêlon d’un corridor aveugle

émane, et se répand, mot de l’orgueil qui vient.

La mousse pénétrée et le schiste bovin

forment le dieu cornu qui se lève et qui beugle.

 

Il épouse la nymphe où rouit le brochet.
Elle lui sert la voix d’une source commune.

Leur opaque conflit fait que tremble la dune.

Et le vautour flaira le monstre qui marchait.

 

[…]

 

 

  [p.63]

-------------------------

.

 FINIT L’ANGOISSE…

LATVIA

 

Ne mugit pas la mer comme cent mille vaches

grosses de casques de bison frappant des gâches

pour un tonnerre bas qui nous répute frits

quand nous accourt le large étroitement épris

de supplanter à sublimités monotones

le calcaire gradin de nos terres lettones,

leurs tourtes de fumier, leurs fleuves de sapins.

Marchands d’hymnes, fermiers par le givre repeints,

lesteurs portant leur nuque écrite de losanges

par le vent, juifs taillés dans le kyste des anges,

ou bien ce cheval rose avec un museau bleu

qui broute la limaille et songe au fils de Dieu,

nous gueulâmes de peur dès qu’un parfait silence

d’ange inaperçus que leur fougue balance

débuta vers Riga, vers le rivage… Sans

aussitôt décharger ses carrosses puissants

sur la ville qui tremble au cerceau d’une baille

la mer montait ainsi qu’une gueule qui bâille

ou comme une forêt lève en trois cent six ans,

tous ensemble un soupir au prix de nos présents.

 

Matière de cristal dont l’éminence appelle

d’un cotre chaviré la navale chapelle,

la mouvante donnée allait, que ne retint

nul mot, nous liquider avec notre pantin

de hangars, de tombeaux, de butoirs, d’hypogées.

Les falaises de l’onde insondable allongées

des tonnes de faiblesse et de lieu transparent

où colossal subvient le fusible parent

dont la planche du monde organise le rêve

détruisent la grandeur et bâtissent la trêve.

Devant nous jusqu’où donc la mer tenait debout ?

 

Non pas face du sphinx, odeur du caribou

ni la page plaquant les étages du livre

mais présence au-delà du plan qu’elle délivre,

mais somnambule à vif qui pend sur la cité,

elle n’abrogeait rien de son opacité.

De sens incommutés qu’exalte et que caresse

tant de nomade humeur chez l’antique paresse

des lois dont le soleil nous cacha les raisons

nous saisissons ce bloc de pâles horizons

l’un sur l’autre campés pour le poids magnétique

qui groupe et qui retient  aux pieds de la Baltique

notre peuple enrichi par l’avril de la mort.

 

Nul ne songeait à fuir ces prodiges du nord

vers le carré d’herbe ou de route où le dilue

bientôt l’écroulement de la masse goulue

qui ses dents mènera jusqu’aux acres du Don.

 

La paupière drissée et tendu d’espadon

et le poil des poignets qui flambe, nous, les types,

nous préférions, brusquant nos moitiés et nos pipes,

presque oiseaux moyennant la vigueur du désir

abject, sur nous cette eau qui, rocher de plaisir,

parachève le meurtre en souffrant qu’elle hésite

et s’enfle à retenir la finale visite.

 

[…]

 

Inévitable, ainsi, la mer, où les vapeurs

montent au pôle avec de la barbe à l’amure,

où l’albatros discerne une noire ramure

de fleuves poursuivis, ressource des salmons,

l’image où nous planons lorsque nous n’écumons,

où la pose paisible au drapé de septembre

porte un soleil de cire au bout d’un cierge d’ambre,

où le vent dégourdit sur son bancal bourru

la moulure des bricks, le jupon de la bru

et l’ardente rousseur des signes et du phare,

l’étrangère qui file un sol qu’elle sépare,

la nonne ou le pêcheur s’étonne de pêcher,

l’étale frondaison d’un profil de pêcher

derrière quoi bondit, empanaché de neige

et d’érable, l’élan rosi de la Norvège,

l’huile de lis, la nue où le maître des blés

ordonne un pur tissu de désastres câblés,

la voisine introduite aux jargons de l’aïeule,

la longue vie au loin tournant comme une meule,

moulant son propre grain sans arrêt rentoilé,

la mer capricieuse étoffait le délai

du perpendiculaire et sinistre baptême.

 

[…]

 

De nous et de la mer qui donc était la mer ?

 

Nous cherchions, à travers le voile à peine amer,

les noyés déglingués sous un trépied de franges,

mes oursins, fabuleux soupirants des oranges,

des vaisseaux du passé la dentelle de bois

où voyage, en velours, le bel astre, parfois,

d’une pieuvre où la roue avec l’astre compose

et, pareilles leurs dents à celles d’une rose,

les poissons dont les flancs étincellent d’amour.

 

La mer n’hébergeait rien qu’une espèce de jour.

 

D’argent comme aux blasons ou comme la syllabe
qui l’enferme, répudiés le thon, le crabe,

le malarmat poilu, le silure crêté,

prompte à se compléter de sainte rareté

dont l’intime bouquet la prouve et l’apprivoise,

elle faucha sur soi la myrte et la framboise,

gravit légèrement son fantôme d’éther,

de sa lisse clôture au sourire de fer

investit sa vacance, épuisa sa nuit pleine,

montagne se promut sans se déprendre plaine

et, peignant au rayon de son sexe jamais

son urne éviscérée et franche de fumets,

exaspère d’oubli les piliers d’une attente.

 

[…]

 

  [p. 68/77]

-------------------------

 

ET LA MORT…

C.P.

 

[…]

 

si je demeure doux sans douceur véritable…

ô passion de l’homme aux mains de ses enfants…

Avant ce soir, je gémirai sous mon cartable…

femelle, ô garce nue et ta langue qui fend…

 

le myrte dans le mufle et la croix dans les membres

qui fend mon cœur de vie et mon poumon de chair

et le regard peuplé de livres et de chambres…

fille divine ici commère de l’enfer !...

 

On me mordra, douceur ! dans ce monde qui tremble

toi qui lèves si haut ta jambe aux justes bas…

enfin de voir trembler quelqu’un qui lui ressemble

que je vois que te peuple un gouffre de sabbats !...

 

Reviens, douceur ! avec ta minceur qui vaut seize…

ô jument ricanante, ô reine des poisons…

tes colliers de sainfoin et de paille de chaise…

femelle, ô garce nue et tes âpres toisons…

 

tes souliers de fontaine et tes cils de pervenche…

ô malédiction mystique d’être moi !...

et cette insanité qui fait que je me penche…

ô rage de chercher les éviers de la loi !...

 

encore sur la glaise, où, terrible, tu daignes…

la bonté de la loi, la douceur de la loi…

encore sur cette herbe où je sue, où je saigne…

la douceur d’une face aussi belle que toi…

 

encor sur ces cailloux moins froids que ma main gauche,

plus belle qu’elle-même et que notre douleur…

sur cette fleur soumise à ce fer qui me fauche…

plus belle qu’une fleur, moins belle qu’une fleur.

 

                   [p.92/95]

-------------------------

 

 

 Jacques Audiberti logo.jpg

 

Autres sites à consulter

Site © Association des Amis de Jacques Audiberti, 2011

http://www.audiberti.com/

 

 

 

 

 

THE BLACK HERALD N°3 - Septembre 2012

 

REVUE

 

 

 

 

 THE BLACK HERALD 3.jpg

 The Black Herald

Issue #3 - Septembre 2012

Literary magazine – Revue de littérature

90 pages - 15€ / £13 / $19 - ISBN 978-2-919582-04-4

Poetry, short fiction, prose, essays, translations.

Poésie, fiction courte, prose, essais, traductions.

 

With / avec W.S. Graham, Gregory Corso, Andrew Fentham, Louis Calaferte, Iain Britton, Jos Roy, Tristan Corbière, Michael Lee Rattigan, Clayton Eshleman, Denis Buican, John Taylor, César Vallejo, Anne-Sylvie Homassel, Cécile Lombard, Gary J. Shipley, Rosemary Lloyd, Bernard Bourrit, Mylène Catel, Nicolas Cavaillès, Ernest Delahaye, Sébastien Doubinsky, Gerburg Garmann, Michel Gerbal, Allan Graubard, Sadie Hoagland, James Joyce, João Melo, Andrew O’Donnell, Kirby Olson, Devin Horan, Dominique Quélen, Nathalie Riera, Paul B. Roth, Alexandra Sashe, Will Stone, Anthony Seidman, Ingrid Soren, August Stramm, Pierre Troullier, Romain Verger, Anthony Vivis, Elisabeth Willenz, Mark Wilson, Paul Stubbs, Blandine Longre et des essais sur / and essays about Charles Baudelaire, Francis Bacon. Images: Ágnes Cserháti, Olivier Longre, Will Stone, Devin Horan. Design: Sandrine Duvillier.

 

 

 

The Black Herald

is edited by Paul Stubbs and Blandine Longre

Comité de rédaction : Paul Stubbs et Blandine Longre

 

 

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Galerie Le Réalgar - Dominique Albertelli

 

Galerie Le Réalgar
Contact: Daniel Damart 0687602234
Adresse: 23 rue Blanqui, 42000 Saint Étienne
lerealgar@gmail.com

 

 

 

LA VIE EN DOUCE
Œuvres de Dominique Albertelli

Du 15 Septembre au 19 Octobre 2012

Vernissage le 15 Septembre à partir de 18h

 

quelque chose, rouge.jpg

 

 

http://www.lerealgar.com/

 

"Quelque chose, rouge."

Un texte de Laurent Cachard

illustré des reproductions des peintures de Dominique Albertelli
(Ouvrage de la collection "1 et 1" des Éditions le Réalgar en vente à la Galerie au prix de 4€)

 






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04/09/2012

Katherine Mansfield

 

Katherine

Mansfield

Villa Pauline et autres poèmes

Traduction et préface de Philippe Blanchon

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Site Editions la Nerthe/ http://librairielanerthe.blogspot.fr/

 

 

Le recueil s’ouvre sur des vers de jeunesse, écrits entre 21 et 23 ans et se clôt sur les derniers écrits alors qu’elle avait entre 29 et 31 ans. Dix ans donc entre les premiers et les derniers.

Dans les premiers poèmes elle restitue les approximations du langage enfantin. Cette enfance passée près de son frère revient de façon obsessionnelle : son ultime poème est inspiré encore par un souvenir avec son frère.

Les poèmes de la Ville Pauline sont centraux tant biographiquement que dans l’usage que Mansfield fait de l’art des vers. Ils forment un ensemble nous donnant à lire les mouvements émotionnels de Katherine lors de son premier séjour sur la Côte d’Azur : les retrouvailles avec Murry et sa perception de la nature.

Ces poèmes montrent une grande liberté, tant sur le plan métrique que par ses thèmes. La grande nouvelliste nous offre des récits en vers brefs ou non, elliptiques ou paraboliques, où sa tendresse comme son humour trouvent à s’exprimer.
Plus elle gagne en maturité plus elle donne vie à chaque être et à chaque élément naturel rentrant dans le poème. Elle est sans cesse au bord d’un abîme tout en étant au cœur du monde. Sa perception aigüe anime ses vers qui trouvent leur plein aboutissement en leur aspiration réconciliatrice. Mansfield oscille, d’un sentiment à l’autre. Elle fait fusionner son imagination en éveil depuis l’enfance et ses expériences de femme.

Les deux tiers de ces poèmes sont inédits en français.

 

 

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Parution : 22/10/2012
ISBN : 9782916862316
88 pages
11,5 x 17
10.00 euros

À paraître le 22/10/2012

Benjamin Moser - une biographie sur Clarisse Lispector

 

Benjamin Moser

Clarisse Lispector – Une biographie

« Pourquoi ce monde »

Editions des femmes/Antoinette Fouque, 2012

 

  

clarice-lispector.jpg

Clarisse Lispector

 

 

 

 

***

 

 

Fruit d’années de recherche, la biographie de Clarice Lispector par Benjamin Moser est à la fois un témoignage et un roman. Avec ce portrait passionnant et sensible, l’auteur nous révèle, sans en altérer la part d’ombre, la troublante identité de celle qui pouvait dire « je suis si mystérieuse que je ne me comprends pas moi-même ».

La petite fille née en Ukraine inventait des histoires magiques pour sauver sa mère, condamnée par les violences subies lors d’une terrible guerre civile. Écrivaine reconnue, Clarice Lispector n’abandonne pas sa croyance dans la force magique du langage. Elle place au coeur de son oeuvre la question des noms et de la nomination,

proche en cela de la démarche des mystiques juifs. Elle ne cessa jamais de s’approprier les mots et d’en faire ressortir toute l’étrangeté jusqu’à devenir la

« princesse de la langue portugaise ».

Benjamin Moser s’attache à rendre chacune des expressions– femme, épouse, mère, écrivaine–d’une personnalité singulière tout en mettant en lumière le contexte historique et culturel, en Europe comme au Brésil, qui sous-tend cette destinée. Les nombreuses citations d’une oeuvre qui fut peut-être la

« plus grande autobiographie spirituelle du xxe siècle » nous invitent à lire ou relire, inlassablement, la prose unique de Clarice Lispector.

 

 

 

***

 

 

 

Benjamin Moser, écrivain, éditeur, critique et traducteur, est né à Houston (Texas) en 1976 et vit aux Pays-Bas. Il est diplômé des universités Brown (États-Unis) et d’Utrecht (Pays-Bas). Il découvre Clarice Lispector en étudiant le portugais.

Pourquoi ce monde – Une biographie de Clarice Lispector, son premier livre, salué par une critique unanime a été publié aux États-Unis (Oxford University Press), et au Royaume-Uni. Une traduction en allemand est en préparation.

Il est directeur éditorial pour les nouvelles traductions des oeuvres de Clarice Lispector à paraître chez New Directions, aux États-Unis, et chez Penguin Modern Classics, au Royaume-Uni. (Source : le site des Editions des femmes/Antoinette Fouque)

 

 

 

 

pourquoi ce monde.jpg

 des femmes/Antoinette Fouque

CLIQUER ICI

 

27/08/2012

Joanna Szczerbic & Jerzy Skolimowski

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Joanna Szczerbic & Jerzy Skolimowski

 

Philippe Blanchon, "La ville vue de dos"

 

Couverture de Paul Keller

[poèmes 1986-1995]

 

la ville vue de dos couv.jpg

 

 

Extrait

 

 

nostalgie du silence de trop de calomnies

orgues mols et déconfiture grinçante

jours des concerts las :

ces vains bruits farce mauvaise

quand le bourreau se met à geindre

 

 

***

 

les gares aux voix des filles-chats :

lisses en l’automne attendu

(sa douleur / l’ultime portrait)

de l’intérieur :

l’oreille qui bascule

vers la sœur à la taille tenue

 

 

 

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editions la termitiere

 

Cesare Pavese par Philippe Leuckx

Cesare PAVESE

 

 

 

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© Source : INTERNET

 

 

 

LE 27 AOUT 1950, CESARE PAVESE DISPARAISSAIT APRES UNE CARRIERE FULGURANTE

par Philippe Leuckx

Soixante-deux ans. Sans doute l'un des plus doués de la génération italienne qui va de la période fasciste aux lendemains de la libération. Les lettres italiennes des années trente et quarante voient arriver ce prodige, cet hyperdoué, tout à la fois traducteur, professeur de lettres, grand amateur de littérature américaine, antifasciste notoire qui en a payé pour ses convictions (un séjour de confinato en Calabre), poète, romancier, nouvelliste, diariste. Le temps d'une quinzaine d'années, de la parution de LAVORARE STANCA (1936) à son suicide à l'Hôtel Roma de Turin (1950), il produit des dizaines de nouvelles, deux livres de poésie, une bonne dizaine de romans brefs, un journal littéraire (MESTIERE DI VIVERE), édite chez Einaudi, traduit de beaux livres américains, connaît les soubresauts de la guerre et des suites de la libération, l'émergence du communisme italien et les premières inquiétudes de la future société occidentale, industrialisation massive, années aussi où ses tourments personnels, sentimentaux s'aiguisent jusqu'à l'usure.

On s'étonne de voir aujourd'hui le peu d'intérêt pour ce poète immense, pour ce romancier qui a donné sans doute avec LE BEL ETE, LA LUNE ET LES FEUX, LE CAMARADE les plus beaux fleurons romanesques de la période dite néo-réaliste.

Pas de Pléiade! Pas de commémoration en 2008 pour son centenaire de naissance, du moins en France. Pas de Magazine Littéraire personnalisé!

Etrange sinon injuste.

Né à San Stefano Belbo dans les Langhe, très vite orphelin de père, vit à Turin, avec l'intense souvenir de son enfance rurale. Ce thème prégnant - la perte des collines de l'enfance - traverse toute l'oeuvre et offre l'un des mythes fondateurs de l'oeuvre pavésienne.

Mais avec Cesare Pavese, tout est toujours plus complexe voire démultiplié en nuances et en ramifications. Ces aller-retour campagne/ville importants vont déterminer une quantité de regards et d'histoires autour et au pourtour de ces lieux essentiels. Excepté "La prison" qui relate son séjour de résidence forcée par le régime fasciste, toutes ses oeuvres déroulent un fort lien avec la topographie mentionnée. Tantôt, ce sont les cheminements d'amis et/ou d'amies au travers des collines ou au sein de la ville. Ce sont les nouvelles liées au travail en usine (Trilogie des machines), en campagne (Travailler fatigue). Quand on n'évoque pas les collines de la résistance ou les combats d'un communiste, camarade et partisan. Bien sûr, les oeuvres les plus intenses répondent à l'appel d'air des Langhe, des environs, entre vignes et fêtes rurales (La lune et les feux). Le jounal, publication posthume, trace les épreuves et les preuves intellectuelles, littéraires d'un parcours d'une lucidité éblouissante. Le "tu" auquel l'auteur s'adresse est un juge impitoyable de soi-même, qui consigne toute avancée, tout rejet, toute déperdition, sans complaisance. Comme les diverses étapes par lesquelles une conscience littéraire de haut vol est passée.

Il y a quelque chose de sismique, de vibratile chez Pavese, et un ton, insurpassable. Qu'il se mette à la place d'un ouvrier des routes, d'une responsable de maison de mode (Clélia de "Tra donne sole"), d'un fervent politique, ou d'un émigrant, chaque fois le narrateur distille une incomparable vertu aux personnges. Vertu au sens romain. Et le lecteur se sent d'emblée pris par cette manière de rendre compte d'une vie unanimiste.

Et puis, qui a aussi bien parlé des femmes, de la fête, des amitiés?

En février 2013, je serai content de présenter aux "Midis de la poésie" "LAVORARE STANCA", qui est un regard sur son monde. Une lecture du monde par Pavese, dans une manière qui relève aussi bien de l'attention précise que de la tension suspendue.


■ SITE A CONSULTER :

Terres de Femmes

23/08/2012

Giacomo Cerrai

 

Giacomo

CERRAI

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© Site Les Carnets d’Eucharis

 

 giacomo cerrai.jpg

© SOURCE PHOTO | FACEBOOK

 

QUATRE POÈMES

Traduits par Raymond Farina

 

 

 

■ Sur le site Les Carnets d’Eucharis

http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/

 

 


Giacomo Cerrai

Quatre poèmes

Traduit de l'italien par Raymond Farina

                         

                              

 

  

 

 

 

 


 

 

Aruspices

 

Le grincement de la balançoire

obsédant, il ressemble

au cri des oiseaux qui tombent

dans le bleu.

Qui sont-ils je l’ignore

peu importe. Seulement,

l’air las, des petits

citadins et leurs mères

aux poumons

chargés d’une fumée légère.

Les oiseaux crient

méthodiques. On dit qu’ils pressentent 

le premier acte le second

d’un drame

sans entracte

 

 

 

Aruspici

 

Il cigolio dell’altalena

ossessivo, somiglia

al grido di uccelli che precipitano

nell’azzurro.

Chi siano non so

né importa. Solo

aria stanca, bambini

cittadini e madri

con un carico di fumo leggero

nei  polmoni

Gli uccelli gridano,

metodici. Si dice presèntano

l’atto primo il secondo

d’un dramma

senza  intervallo

 

 

 

(le ciel reflété sur une fenêtre très lointaine)

 

 

Le ciel reflété sur une fenêtre très lointaine

son obliquité de périscope, de lumière

qui tombe par un hasard infini,

et son rayon qui offusque,

par une direction insolite,

un plan parallèle différent,

notre liberté de penser,

de jeter au vent la plus-value,

la vie qui nous reste,

un autre sud

de monde renversé et d’horizons

de temps et lieu,

ce privilège de  pierre

qui attend immobile le coucher de soleil

et son déracinement…

Les frontières ne sont pas tracées,

disparaît le droit divin de la lumière

qui agit

et qui vire au rouge,

l’indifférence des oiseaux,

silhouettes obscures dont la migration

traverse des territoires

sur une fenêtre lointaine.

 

 

 

(il cielo riflesso su una finestra lontanissima)

 

 

Il cielo riflesso su una finestra lontanissima

la sua obliquità di periscopio, di luce

che precipita da una casualità infinita,

e il raggio che traffigge,

da una direzione inconsueta,

da un differente piano parallelo,

la nostra libertà di pensare,

di gettare al vento il plusvalore,

la vita che ci avanza,                                       

un differente sud

di terra capovolta e orizzonti

di tempo e luogo,

questo privilegio di pietra

che attende immobile il tramonto

o il suo sradicamento…

i confini non sono segnati,

cessa il diritto divino della luce

che agisce

e vira al rosso,

e indifferenza degli uccelli,

oscuri sagome migranti

attraversano territori

su una finestra lontana.

 

 

 

 

(aux vieux et aux enfants qui ne saisissent pas)

 

Aux vieux et aux enfants qui ne peuvent saisir  

entre pouce et index

le geste vague et incertain

de l’exiguïté des rêves, comme

celui de considérer la finesse des cheveux

devant la transparence du ciel,

un geste opposable

comme la main sur le cœur pour retenir

le souffle ou celui qui s’enfuit ou la pensée

qui  vient à l’esprit tout à coup et avorte… 

que soit l’inexpérience la déshabitude de  vivre,

la lassitude des os la myopie du moi,

perdre notre prise sur les choses

c’est comprendre les choses leur indicible anarchie

de feuilles qu’agite un vent majeur ;

et l’œil, en hésitant, guide le geste

et le geste ouvre et ferme des horizons

ou ferme le cercle.

 

 

 

(dei vecchi e dei bambini il non cogliere)

 

 

dei vecchi e dei bambini il non cogliere

tra pollice e indice

il gesto incerto e vago

dell’esiguità dei sogni, come

chi considera la finezza di capelli

contro la trasparenza del cielo,

un gesto opponibile

come una mano sul cuore a trattenere

il fiato o chi fugge o il pensiero

che improvviso balùgina e abortisce…

che sia imperizia disabitudine del vivere,

stanchezza delle ossa miopia dell’io,                

il perdere la presa sulle cose

è capire le cose la loro indicibile anarchia

di foglie mosse da un vento superiore ;

e l’occhio incertamente guida il gesto

e il gesto apre e chiude orizzonti

o chiude il cerchio

 

 

 

 

(une  erreur remédiable)

 

 

Si nous avions  - imaginais-je –

l’espoir secret des enfants :

se réveiller un matin

avec la seule obligation de vivre

avec  le courage des pastels

avec l’avenir d’une feuille blanche

et des oiseaux aériens

revenir en arrière en interrompant

le jeu ou réparer

des blessures même profondes des méchancetés

avec de petites blandices.

Si nous avions le droit au retour

juste avant la limite de l’innocence

au bord d’une journée imprévoyante

le simple geste qui efface

la douleur

fait renaître l’amour scelle

dans ce toujours un toujours

qui est nôtre. Si nous pouvions

sauver ce qui peut l’être

comme à la fin d’une journée

de vacances

fermer les tiroirs en riant

comprendre que nous avons grandi                               

et  peut-être

que l’essence de l’action

est  une  erreur remédiable…    

 

 

 

 

 (un rimediabile errore)

 

 

Avessimo – immaginavo –

la speranza segreta dei bambini :

risvegliarsi un mattino

col solo obbligo di vivere

col coraggio dei pastelli

col futuro di un foglio bianco

e di uccelli ventosi

tornare indietro interrompendo

il gioco o risarcire

ferite pur profonde cattiverie

con piccola blandizie.

Avessimo il diritto al ritorno

appena prima del limite dell’innocenza

sull’orlo d’una giornata improvvida

il semplice gesto che cancella

il dolore

ripristina l’amore sigilla

in questo sempre il sempre

che è nostro. Potessimo

salvare il salvabile

come alla fine d’un giorno

di vacanza

chiudere ridendo i cassetti

capire che siamo cresciuti

e forse

che essenza dell’agire

è un rimediabile errore…


Bio-bibliographie :

 

Giacomo Cerrai est né à S.Giuliano Terme (Pise). Il a fait ses études de Littérature italienne à Pise, où il travaille et vit.  Après la publication de son premier recueil, intitulé « Imperfetta elisse », il a collaboré à la revue de photographie et d’écriture « Private » (n°18/2000) et à l’ouvrage collectif, consacré à Cesare Pavese « AA.VV. – Cesare perduto nella pioggia », dirigé par Massimo Canetta (Di Salvo Editore, Naples). Il a été rédacteur en chef de la section « Poésie » du site de littérature « I Fogli nel Cassetto », jusqu'à sa fermeture, à la fin de l’année 2002. Ses textes figurent sur de nombreux sites, blogs et revues de poésie en ligne tels que « Dadamag » (n°6, 1999), « La costruzione del verso » de Gianfranco Fabbri, « L’Attenzione» (n°4, janvier 2007), « La poesia e lo spirito », « Viadellebelledonne », « Sottopelle », « Cartesensibili ».

 

Est également disponible sur « Lulu.com » une version imprimée de « La ragione di un metodo », un recueil de textes écrits au cours des années 80-90. On peut trouver, par ailleurs, sur le blog de Francesco Marotta « La dimora del tempo sospeso », quatorze poèmes du même auteur, écrits à des périodes différentes.

 

Giacomo Cerrai figure aussi dans l’anthologie de Luca Ariano et Enrico Cerquiglini « Vicino alle nubi sulla montagna crollata » ( Campanotto Editore). Il a récemment publié en ebook « Sinossi dei licheni » aux « Editions Clepsydra » et, en juillet 2009, aux « Editions l’Arca Felice » de Salerne, « Camera di condizionamento operante ». Ces deux ouvrages sont téléchargeables gratuitement. Viennent également de paraître –sur GAMMM- un texte expérimental, « A tribute to John Cage » et, en co-traduction, avec Rita R. Florit et Alfredo Riponi, l’anthologie de poèmes de Ghérasim Luca « La fine del mondo – Poesie 1942-1991 » (Joker Edizioni, 2012). De prochaine publication aux « Editions L’Arcolaio » le recueil « Diario estivo e altre sequenze »

 

Il gère l’espace web « Imperfetta Ellisse » (http://ellisse.altervista.org).

 

 

 

22/08/2012

Non, la Grèce n’est pas morte !

 

Il y a quelques semaines, en large titre de pleine page d’un grand quotidien français, on pouvait lire cet avis de décès stupéfiant : « La Grèce est morte ». Déjà énoncé en 1956 par Cornélius Castoriadis, le thème de la mort de la Grèce est aujourd’hui repris par de nombreux intellectuels et notamment par un écrivain grec contemporain majeur : Dimitris Dimitriadis. Tel constat, aussi absolument désespéré, n’est pas un des moindres signes du désarroi politique, matériel et moral qui a envahi ce pays. Faut-il pour autant l’accepter fatalement, enregistrer cette nouvelle sans plus de doute ni d’examen ? Partant pour plusieurs semaines en Grèce continentale et insulaire, la parcourant du sud au nord, d’est en ouest, je m’attendais à constater tristement l’incroyable fin de ce pays et du mythe qu’il porte, à assister en témoin à son enterrement, et en vieil ami à prendre ma part du deuil.

Certes dans les villes, à Athènes surtout, la misère matérielle et morale est immédiatement perceptible, et pas seulement parce que de nombreux migrants, dont beaucoup d’enfants, y errent et mendient : des signes sont là, irréfutables, qui témoignent de la réalité pesante de la crise, de son étendue et de sa profondeur. Celle-ci n’est plus la matière abstraite d’une phraséologie redondante ayant envahi les médias et les cerveaux occidentaux, car sur place cela se voit, se sent, se dit : les Grecs en majorité, vivent plus mal, inquiets et pessimistes.

Pourtant, au-delà du constat des causes qui ont depuis des décennies affaibli la Grèce (clientélisme et corruption des deux principaux partis politiques alternativement au pouvoir, affaissement des vertus populaires traditionnelles, emprise d’un libéralisme aux méthodes sauvagement prédatrices, inefficience de certains services publics, féodalités économiques persistantes, chômage croissant, exil des jeunes), je voudrais ouvrir une brèche d’espoir en rappelant les incomparables forces résiduelles dont dispose ce pays, aptes à stimuler une vision moins désespérée de son présent et de son avenir. Car c’est avant tout d’un espoir mobilisateur dont ce pays a besoin afin de se libérer des pronostics et des pressions qui l’accablent. Au creux même de la dépression, il lui faut mobiliser une foi en lui-même, en son identité singulière, les leçons de son histoire et la vitalité de ses racines, par là susciter un élan apte à répondre, comme René Char a pu le suggérer en des temps également dramatiques, « à chaque effondrement des preuves (…) par une salve d’avenir ».

Comme dans la plupart des pays du monde, les villes grecques concentrent la majorité de la population nationale et tendent à faire oublier « l’autre Grèce » qui ne perçoit ni ne vit la crise de la même façon. Il suffit de s’éloigner des villes, de parcourir les très nombreuses portions sauvages des milliers de kilomètres du littoral grec, préservé, contrairement à d’autres côtes méditerranéennes, de l’inflation anarchique d’immeubles qui les ont définitivement défigurées et dépoétisées, de parcourir les campagnes couvertes d’oliviers, d’arbres fruitiers, de vignes, où s’épandent troupeaux de chèvres et ruchers, de s’attarder dans les villages dont la silhouette évolue lentement, pour retrouver un art de vivre peu perturbé par la crise, sachant entretenir et promouvoir des réflexes de production, d’autonomie et de solidarité. Celui-ci permet une bénéfique mise à distance, à la fois psychologique et concrète, de la problématique de crise qui obsède les populations européennes. Il peut paraître naïf d’opposer ainsi la relative quiétude du monde campagnard et insulaire grec, protégé par sa perpétuation des modes de vie traditionnels, au mal-vivre croissant des citadins, plus directement exposés, de vanter les atouts d’un environnement naturel et d’une forme de vie qualitativement axée sur la jouissance de biens premiers, essentiels, par opposition à l’enfoncement de populations entières dans la solitude, la misère et le désespoir. Mais en Grèce cette opposition est moins simpliste et moins grande qu’il n’y paraît car malgré le caractère tentaculaire de la mégalopole athénienne et de sa banlieue sud-ouest industrielle, malgré les villes de diverses tailles du pays, le citadin grec est rarement coupé du pays profond qui lui sert de véritable base de ressources, psychologiques et matérielles, affectives et poétiques. Beaucoup de citadins grecs disposent en effet, à la campagne ou sur une île, d’une maison –souvent de famille- d’où eux-mêmes et sinon des proches rapportent et partagent olives, huile, légumes, fruits, confitures, miel, fromages, pain, vin, ouzo, raki. Ces denrées garantissent bien plus qu’une part savoureuse de la subsistance alimentaire : un lien affectif et traditionnel apte à nourrir la force mentale, affective et poétique par laquelle nombre de Grecs semblent mieux résister à l’angoisse et la disette générées par la crise que ne le laissent imaginer les informations accessibles en France. La solidarité familiale traditionnelle, maintenue très forte, contribue sur les plans matériel, psychologique et affectif, à cette résistance. Ainsi, à partager quelques semaines la vie de ce peuple, ce qui ressort est la perpétuation de ses atouts psychologiques et culturels essentiels par lesquels, sans tomber dans des clichés de propagande touristique, un certain art de vivre reste bien vivant, et par là salvateur. Les terrasses des cafés et les tavernes sont majoritairement fréquentées par des Grecs qui, affichant cette tranquille lenteur qui subsiste malgré tout, continuent à aimer plus que d’autres, le partage d’un verre ou d’un plat à l’air et au soleil, à tirer des chaises dans la rue pour une conversation. De ce pays riche de vastes espaces sauvages dont la beauté stupéfiante reste inchangée il faut donc –et de beaucoup- corriger la lecture, essentiellement médiatique, qu’inspire la seule référence urbaine, (c’est-à-dire concentrationnaire) et prendre en compte le lien racinaire entretenu par chaque Grec avec des modes de vie séculaires où dans des territoires à faible densité humaine mais aux richesses naturelles intactes, il entretient un rapport mythique à l’espace et au temps. Ceci n’est malheureusement ni apparent dans les reportages télévisés, ni valorisé par les clientélismes politiques, lesquels semblent plutôt s’acharner à favoriser par la répétition de la peur de l’avenir, un populisme réactionnel tenté par les extrêmes.

Non seulement riche d’une géographie et d’une sociologie singulières ce pays mythique est également porté par une histoire qui l’irrigue encore, même si parfois elle lui pèse et que, dans l’espoir de se régénérer, il est tenté de la brader. Sans remonter exagérément le temps, ce fut au XIX° siècle la révolte contre l’occupation ottomane et l’indépendance retrouvée. Au XX° siècle la successive résistance au nazisme qui amena la guerre civile, puis à la dictature des colonels. Mais les déterminations de l’histoire moderne ne sauraient éclipser l’influence encore vivante de la période antique. Plutôt que de la liquider une bonne fois pour toute comme le suggère Christos Chryssopoulos dans son roman La destruction du Parthénon, (et avant lui Yorgos Makris) par la métaphore symbolique de la pulvérisation de l’Acropole qui coiffe de façon écrasante la cité-capitale et par là tout le pays, il convient au contraire de prendre en compte le bénéfice psychologique que confère, encore aujourd’hui à la population, la conscience d’être héritière d’un passé prestigieux nourri des génies qui ont hissé ce pays au rang d’une des plus vieilles et des plus hautes civilisations. Cela se remarque de nombreuses façons dans la vie nationale et contribue au sentiment d’unicité, d’unité et de dignité du peuple. Des noms des rues aux prénoms des gens, des mentions abondantes des dieux et des personnages de la mythologie à l’évocation des récits et légendes, joués ou chantés, au théâtre, en musique, en chansons, c’est dans la vie quotidienne de tous les Grecs que s’entretient cette référence, continuée et magnifiée, aux périodes de l’histoire du pays pourvoyeuses d’une grande part de l’honneur –sinon de l’orgueil- national. En cela la Grèce sait –et implicitement le rappelle à tous- qu’elle est certainement le pays le plus originel, et peut-être le plus référenciellement rassembleur de la culture européenne, qu’elle est donc incontournable pour poursuivre la construction politique, économique et culturelle de l’Europe.

Mise à mal par un système économique et bancaire qui l’a dépassée, et sans cependant pouvoir s’exempter de ses propres maux intérieurs, politiques surtout, qui l’ont gravement fragilisée, la Grèce n’est pas seulement le parent pauvre et problématique de l’Union européenne, la brebis galeuse de la zone euro. Elle reste à la fois un pays exceptionnel dont les ressources historiques, géographiques, culturelles, humaines, mythologiques et poétiques sont utiles à tous les Européens, et un peuple, certes aujourd’hui inquiet et tourmenté, stigmatisé quoique victime, mais vaillant et capable de s’arc-bouter une nouvelle fois contre un sort contraire ; un pays qui sait instinctivement qu’il possède les richesses inviolées de sa géographie, de son histoire, de sa singularité anthropologique, et qui en tire sa force latente, capable de résistance et de rebond. Décidément non la Grèce n’a pas à précipiter sa mort, à s’offrir en victime sacrificielle d’une communauté étrangère cherchant à garantir sa survie en faisant d’elle un bouc-émissaire, n’a pas à se renier, ni à céder aux tendances suicidaires auxquelles la porterait la dépression qui l’affecte, à tout feindre d’arranger par sa disparition oblative. Plutôt que de jouer les pleureuses du cortège funèbre, l’œuvre la plus urgente des intellectuels grecs est de revitaliser les forces souterraines intactes du pays qui a besoin d’eux comme d’un chœur moderne, vigile et lancinant. Non la Grèce n’est pas morte, ne peut pas mourir. Et si aujourd’hui l’Europe paraît la soutenir de ses perfusions, c’est en réalité, au plus profond, l’Europe qui a vitalement, et pour toujours, besoin d’elle.

 © Jean-Claude Villain, Ecrivain

 

 

                                        

 

 

29/07/2012

JOSEPH BRODSKY

 

 

 

JOSEPH (IOSSIP) BRODSKY

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©Sites Esprits Nomades / Poezibao / Les Carnets d'Eucharis

 brodsky by martha pearson 1979.jpg

Joseph Brodsky with cigarette

[Martha Pearson, 1979]

Monterey, Ca

1979

b&w - 20 x 25 cm

 

 

Vertumne et autres poèmes Du Monde entier / Gallimard, 1993

EXTRAIT

Pour le centenaire d’Anna Akhmatova

(traduit par Hélène Henry)

 


                                    

 

Et la page et le feu, et la meule et le grain,

et le cheveu tranché et le fil de la hache,

Dieu conservera tout ; et plus que tout les mots

de pardon et d’amour qui sont sa voix profonde.

Le craquement des os, le pouls brisé, le choc

de la pioche : c’est là leur scansion souterraine ;

car si la vie est une, ils résonnent plus haut

aux lèvres des mortels que dans l’ouate du ciel.

Grande âme, à toi de par-delà les mers, Salut,

Toi qui trouvas les mots, toi, ta mortelle forme

dormante au sol natal, qui grâce à toi reçut

en ce monde emmuré le don de la parole.

 

Juillet 1989

 

 

 

& autre extrait

 

 

Seule la cendre sait ce que signifie brûler jusqu’au bout.
Je le dirai pourtant, après un coup d’œil myope par –devant :
tout n’est pas emporté par le vent, et le balai
qui ratisse ample dans la cour ne ramasse pas tout.
Nous resterons, mégot fripé, crachat, dans l’ombre
sous le banc, où pas un rayon ne pénètre,
et, étroitement enlacés à la fange, comptant les jours,
nous nous ferons terreau, dépôt, couche culturelle.

 

Juillet 1987

 

(Traduit du russe par Véronique SCHILTZ)

 

                                                                                                    

 

SOURCE PHOTOGRAPHIQUE :

General Collection, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University

http://beinecke.library.yale

 

 

 

■ Autres sites à consulter

Esprits Nomades

Poezibao

Les Carnets d'Eucharis

27/07/2012

Nathalie Riera (Extraits de "Puisque Beauté il y a" traduit en italien par Francesco Marotta)

NATHALIE RIERA

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© Editions Lanskine Puisque Beauté il y a, 2010

 Nathalie Riera Port Llighat_juin 2002.jpg

Nathalie Riera à Port Lligat (Cadaquès, Espagne) en juin 2002

 

 

Extraits

Traduit en italien par Francesco Marotta

 

 

 

 

 

Ta voix en eau peu profonde: sa menthe des marais,
et ses graines qui germent à la lumière.
Ta voix à fleur d’eau qui m’appelle.
Me boire. Me susurrer.
Me festoyer.

Mouvementée ma longue silhouette herbacée, poussée
par les vents et leurs risées amères.
Quelques égratignures à mes couleurs, et sur mes murs
de lierre et de pierre, volettent mes cursives de papillons.

A nouveau le chant de l’oiseau que les feuillages épient.
La géomancie de leur chute. L’arborescence de leurs
figures sur le sol.
Et pour toi et moi le prodige de ce que nous sommes
capables d’édifier pour nous conduire aux cimes et aux
racines de notre provenance.
Décrypter les initiales de notre amour.
Décrypter les ombres des sommets et des fossés, et le
grésillement du soleil dans les arbres.

Si nos rêves et nos pensées ne penchent plus du côté
du soleil, s’il n’y a plus rien à espérer de soi et de l’autre
que nos assortiments de plantes invasives.

 

 

--------------------------------------- (p.28)

 

 

 

La tua voce in acqua poco profonda: la sua menta di palude,
i suoi semi che germogliano alla luce.
La tua voce a fior d’acqua che mi chiama.
Bevimi. Sussurrami. Festeggiami.

Si agita la mia lunga figura erbacea, mossa
dai venti e dalle loro risate amare.
Qualche graffio ai miei colori, e sui miei muri
d’edera e di pietra, i miei svolazzanti corsivi di farfalle.

Di nuovo il canto dell’uccello che le foglie spiano.
La geomanzia della loro caduta. L’arborescenza delle loro
figurazioni sul terreno.
E per te e me il prodigio di ciò che siamo
capaci di costruire per portarci verso le cime e alle
radici della nostra provenienza.
Decifrare le iniziali del nostro amore.
Decifrare le ombre delle alture e dei fossati, e il
frusciare del sole tra gli alberi.

Se i nostri sogni e i nostri pensieri non si tendono più verso
il sole, se non vi è più niente da sperare di sé e dell’altro
se non le nostre combinazioni di piante invasive.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des chuchotis d’insectes le papier que tu froisses,
le craquèlement de tes lèvres: ce que tu cherches
à écrire, alors que tu ne sais encore rien du froid,
et de ses crimes.

 

Un bruit d’abeille la mer et l’aube, écrire
Pour tout ce qui est terre, et fragile.
Ainsi nos
feuilles rugissantes dans les poussières sonores des
cités, ou dans les arbres qui nous enseignent les
branches et leurs coups d’archets.

 

     Et mes souvenirs blancs comme du jasmin.

 

 

--------------------------------------- (p.46)

 

 

 

Bisbigli di insetti il foglio che accartocci,
la screpolatura delle tue labbra: ciò che cerchi
di scrivere, quando non sai ancora nulla del freddo,
e dei suoi crimini.

 

     Un ronzio d’ape il mare e l’alba, scrivere
per tutto ciò che è terra, e fragile. Così le nostre
foglie che urlano nella polvere sonora delle
città, o negli alberi che ci insegnano
i rami e i loro colpi d’archetto.

 

     E i miei ricordi bianchi come il gelsomino.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois massif est le bleu de la mer.

 

     J’écris avec l’encre de la lisière, avec le réel ancré
dans la pierre, avec l’immédiateté de l’air, l’imminence
de l’instant, la contiguïté du noir et du blanc.
     J’écris à l’orée de ce qui ne me tient plus en lisière,
et de ce que je maintiens dans la plus étroite servitude.

 

     Le bleu massif de l’enfance dans la lumière de la
colline.

 

     Ma verte contemplation.

 

--------------------------------------- (p.50)

 

A volte compatto è l’azzurro del mare

 

     Scrivo con l’inchiostro del margine, con il reale ancorato
nella pietra, con l’immediatezza dell’aria, l’imminenza
dell’istante, la contiguità del nero e del bianco.
     Scrivo sul limitare di ciò che non mi trattiene più nella morsa,
e di ciò che tengo nella più ferrea schiavitù.

 

     L’azzurro compatto dell’infanzia alla luce della
collina.

 

     La mia contemplazione verde.

 

 

La dimora del tempo sospeso (Francesco Marotta)

 

 

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Nota biobibliografica

Nata nell’aprile del 1966 (originaria di Lille), Nathalie Riera vive in Provenza, autrice di un saggio, La parole derrière les verrous (Ed. de l’amandier, 2007), e di raccolte di poesia: ClairVision (Ed. Publie.net, 2009), Puisque Beauté il y a (Ed. Lanskine, 2010), Variations d’herbes e Paysages d’été (in via di pubblicazione entro il 2012).

Pubblicata in riviste cartacee e siti telematici dedicati alla poesia e alle arti figurative, ha tenuto seminari di scrittura e partecipato a letture pubbliche nelle mediateche, le prigioni, le scuole.

Ha creato la rivista telematica Les Carnets d’eucharis, che gestisce dal marzo 2008 (34 numeri editi fino ad oggi).

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26/07/2012

George Oppen

GEORGE OPPEN

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© Editions José Corti Poésie complète, 2011

Série américaine

 

 

George Oppen.jpg

 

Extraits

Traduit par Yves di Manno

 

 

 

Même si dans une sorte d’été les durs bourgeons fleurissent

Avec une profusion féminine

 

Le « cœur de la

Taille d’un pouce », le petit noyau de l’être,

Si peu artistique,

 

Le cœur sans élégance

Incapable de saisir

Le monde

Et qui produit l’art

 

Ne s’avère pas plus gros

 

Qu’un petit faucon

Se posant échevelé sur le rebord d’une fenêtre.

 

Tels des faucons du moins ne sommes-nous pas

Nulle part, et je dirai

Où nous sommes

 

Même si cela perturbe

Les fenêtres qui surveillent

L’activité

Des jours

 

Dans les rues

Sans horizon, rues

Et jardins

 

Des technologies féminines

Du désir

Et de la compassion qui vêtiront

 

Tout un chacun, émergeant

De l’air

Incivil

Malfaisant

Comme un faucon

 

Du nid d’un

Faucon comme doit être

Dit-on le nid

 

D’un tel oiseau, et continuant

Donc à parler de la

Technologie des brindilles

 

--------------------------------------- (DANS CE QUI (1965), p.111)

 

 

 

[…]

 

32

 

Que simplement cela soit beau

Que simplement cela soit beau

 

Ô, beau

 

Rouge bleu vert – les lèvres humides

En riant

 

Ou la spirale de la coquille blanche

 

Et la beauté des femmes, la perfection des tendons

Sous la peau, la perfection de la vie

 

Qui peut tanguer dans le flux

Du désir

 

Non de la vérité mais de l’autre

 

La peau lumineuse, lumineuse, ses mains qui s’agitent

A l’aune de son incroyable besoin

 

--------------------------------------- (D’ETRE EN MULTITUDE (1968), p.208)

 

 

 

 

 

Source photographique

 

Salvatore Quasimodo

SALVATORE QUASIMODO

 ---------------------------------

© Editions Unes Poèmes, 2000

 quasimodo salvatore.jpg

 

Peut-être le coeur

Traduit de l'italien par Michel Costagutto

 

 

 

S’engloutira l’odeur âcre des tilleuls

dans la nuit de pluie. Sera vain

le temps de joie, sa furia,

sa terrassante morsure de foudre.

Il reste un peu d’indolence,

un geste, une syllabe,

comme un lent vol d’oiseaux entrevu

à travers la brume. Et tu attends encore,

quoi, mon égarée : un moment

qui décide, qui rappelle l’origine ou la fin :

c’est égal, désormais. Ici la fumée noire des incendies

dessèche la gorge. Si tu peux,

oublie ce goût de soufre,

et la peur. Les paroles nous fatiguent,

ressurgies d’une eau lapidée ;

peut-être nous reste-t-il le cœur, peut-être le cœur…

 

--------------------------------------- (p.36)

 

Steve Reich - Music for 18 musicians

Steve Reich - electric counterpoint