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29/06/2013

Etienne Faure, La vie bon train

 

 

 

 

Etienne Faure

 

 

 

La vie bon train

(proses de gare)

Etienne Faure

Champ Vallon, 2013

 

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La hiérarchie des bagages est signée en pleine peau d’une marque ostensible ou en tissu écossais doublé de caoutchouc, en plastique dur – aspect métal – ou en imitation du cuir bleu ciel usé aux angles. Du skaï. D’autres viatiques en polyester ou carton font l’affaire, et aussi en bois pour ranger l’instrument. Derrière ces matériaux nobles ou imités, les balluchons ont encore droit de cité sur de petits trajets, rappelant les voyages plus lointains noués aux quatre coins du globe. A dos d’homme elles circulent, ces besaces qui se ressemblent, d’où le tissu provienne : la technique des tissages est souvent la même à des milliers de kilomètres de distance, à des centaines de jours à pied, des heures à vol d’oiseau ou par bateau – des siècles de décalage à dos de femme. Bouclée d’un ceinturon de père de famille, une valise avachie resurgit parfois, suivi de près par le magique sac en plastique, bagage léger, imperméable et adapté aux formes les plus folles. (Et puis d’autres, à jamais, ont bourré leurs poches et leurs revers de vestes en inconditionnels du tout portatif.)

           

 

-------------------------    (p.19)

 

 

Et puis soudain les arbres transparents tout l’hiver – on voyait à travers – réapparaissent autour de l’enceinte avec des bourgeons. La verdure fait écran. A quel signal les oiseaux au printemps se mettent-ils à chanter dès l’aube quand la gare ne bouge pas d’un train ? Avec des filtres et des mégots, ils ont bâti leur nid dans l’espace sans soleil au-dessus des quais. Les voies délaissées débordent en verdeur chronique, accaparant le fer et les remblais. « Rendue à la nature » est exagéré, mais le fait est qu’après chaque ondée la traverse en est recouverte. Les plantes à contre-voie ont repoussé. Comme autrefois envolés des jardins, les émissaires sont venus germer le long des rails. Des cruciféracées aux oreilles vertes qui la nuit faisaient le bonheur des lapins dans la gare, presque une garenne, où divaguaient les chiens. Mais c’était bien avant. Les petits potagers ont pris le large depuis belle lurette et avec eux tous les rongeurs végétariens. D’où viennent alors ces graines, ces spores, ces akènes ? On dirait des amis que vent emporte.

           

 

-------------------------    (p.39)

 

 

 

Etienne Faureest né en 1960. Il vit et travaille à Paris.

Il a publié dans les revues NRF, Conférence, Théodore Balmoral, Rehauts, Europe, Le Mâche-Laurier, Pleine Marge, Contre-allées. http://www.m-e-l.fr/etienne-faure,ec,832

 

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la vie bon train.png

 

 

 

 

 

 

 

SITES À CONSULTER

 

Champ Vallon

Terres de Femmes

Poezibao

Thibault Marthouret, En perte impure

 

 

 

EnperteimpureThibault.jpg

 

Illustrations :

Laure Chapalain

12 X 15 cms
74 pages
10 €
ISBN 978-2-9543831-1-8

 

 

Thibault Marthouret

 

 

 

 

■ LIEN : http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

 

 

 

 

aveuglant retour

 

Violence de la lumière revenue après tant de silence.

 

Paupières, pétales,

            les enveloppes  se scindent,

            les filaments gluants

s’étirent, s’étiolent –

la vie s’extirpe de la saison morte.

 

Les lèvres s’ouvrent aussi.

            Elles laissent passer des sons informes

            qui se prennent dans les fils de sève,

            cordes molles,

            variations de gorges réveillées.

 

En haut, la clarté des chants,

            trilles, pépiements,

            voûte d’échanges tenus de branche

            en branche ;

à terre, rien n’est achevé :

 

            des monticules s’érigent,

            des mues en loques pendent des pierres,

les appétits de vie cisaillent la forêt,

            l’écaille qui voilait l’œil se décolle.

 

C’est là que l’éclat blesse –

l’alentour blanc,

l’absence.

           

 

-------------------------    (p.34/35)

 

 

 

En perte impure

Thibault Marthouret

Le Citron Gare Editions, 2013

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

 

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Thibault Marthouret est né en 1981. Après des études d’anglais à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand et un mémoire de DEA consacré à l’œuvre poétique de Sylvia Plath, il est aujourd’hui professeur agrégé à l’Université. Sa poésie a été accueillie dans une vingtaine de revues. Lauréat en 2009 de la bourse André Rochedy accordée par Cheyne éditeur, il contribue en 2010 à la série Codicilles de la plasticienne eOle. Il travaille actuellement à l’élaboration d’un ouvrage hybride, A quelle peau s’avouer, avec le compositeur Tana Barbier et l’artiste franco-mexicaine Lisa Gervassi, ainsi qu’à un projet de livre en collaboration avec la photographe Magali Lambert autour de son œuvre et, plus particulièrement, de sa collection Eres una maravilla / Tu es une merveille créée à la Casa Velázquez.

 

14/06/2013

Paul Blackburn

 

PAUL BLACKBURN

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© Poésie Poetry

 paul blackburn.jpg

 

 

 

©SOURCE PHOTO | INTERNET | Paul Blackburn (1926-1971)

 

EXTRAITS

Villes suivi de Journaux

 

Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Bouquet

■ Sur le site Les Carnets d’Eucharis

http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/paul-blackburn/

 

 


                                    

 

 

P. BLACKBURN, Villes suivi de Journaux

Editions José Corti, 2011

(traduit par Stéphane Bouquet)

         

                               

 

(FLEXIONS)

 

 

 

**

 

les fleuves de l’après-midi

coulant autour de toi quand tu

bouges             t’arrêtes et après

debout dans ma salle de bains

nue parmi les jeunes plantes

dans la lumière verte et que tu chantes

doucement pour toi-même

                                                

 

-------------------------  (p. 137)

 

 

(A FAIRE, SE REVEILLER)

 

 

 

**

 

 

Quelqu’un ici

te respire

à 5 h du matin dans la lumière jaune

Eté.

Et je te respire, les endroits

où nos corps se touchent sont chauds,

 

 

j’entends la mélodie légère ton souffle

en silence, ma tête

                        et mes épaules se déplacent dans l’aube pour saisir

                                         les différents angles d’un peu de visage

et de chair endormis

quand ils inspirent

près de moi.

 

J’inspire, je

te respire

ici près de moi

dans la lumière jaune, je capture

différents angles de ton visage et de tes seins, tes

hanches saillantes

et soyeuses sous le ventre doux, ton

visage est différent chaque

fois que je bouge, l’angle de ta hanche, la rondeur des

 

seins    .           A Guadalajara, 55

kilomètres de Madrid

                                   disent

                                               toutes les affiches, je

me soulève sur un coude, dégringole, et

pose ma tête entre tes jambes pour

te goûter, la

dernière chose

qui reste    .

                                                

 

-------------------------  (p. 157)

 

 

(JOURNAL : JUIN 1971)

 

 

 

**

 

 

L’épicéa de l’autre côté de la fenêtre

            de la chambre bourdonne de guêpes

                        et d’abeilles cette année encore  .   La

mangeoire des oiseaux cloués un peu plus bas de l’autre côté de

            l’arbre

            assez haute pour les oiseaux, assez basse pour que je puisse la remplir

            sans monter sur quelque chose   .     Hier,

Joan vit deux cardinaux de tout près  .   Un couple

: rouge brillant du mâle, rouge chamois

            de madame  .  sont restés toute la matinée

                        à chanter  .  ça lui fit si plaisir  .

 

13  .  VI  .  71

                                                

 

-------------------------  (p. 208)

 

 

 

 

**

 

 

O M B R E    d’un grand oiseau

                                                                       qui flotte

plus bas sur la moitié ensoleillée de la route

                        court d’est en ouest     .     Nous

ici, sous l’abri des arbres, au

                                   sud de la rue

on attend que le lézard vienne,

que le chat se pointe à la fenêtre du toit

                                               miaulant pour entrer   .

 

Nous sommes des animaux affamés rodant sur cette route.

 

Je me demande, TOUT CELA EST-IL DE L’AMOUR ?

 

Nous sommes allongés ici dans l’ombre de l’après-midi

            l’ombre des couvertures       a glissé    .

 

Amour & faim    .    L’oiseau

 

            le lézard, le chat,

 

                        nous-mêmes   .    Les ombres de la couronne

                                                                       des arbres

 

balaient la moitié de la rue, sur

la chaussée et le caniveau.   plus bas.

 

Ombre d’une feuille.

 

22  .  VI  .  71

                                                

 

-------------------------  (p. 216)

 

 

(A  B  C  DAIRE)

 

 

 

**

 

 

Avant les hommes

étaient des dieux, les animaux

étaient eux-mêmes, aucun

sens de l’immortalité pour

ainsi dire.          Comment

                        vivre les uns avec les autres

                        au fond, n’alla jamais

                        sans problème  .  Le

 

dieu à tête de chacal, le

lion à tête de femme, les

gorgones étaient les protectrices des hommes durant

                                   ce long voyage  .  Nous

portons le M O T           avec nous.

Viens maintenant, lis : un nouveau

                        monde est en train d’arriver

 

25  .  VI  .  71

                                                

 

-------------------------  (p. 218)

 

                                                

 

 

 

 

 

 

 

 

JOSÉ CORTI

ÉDITIONS

2011

 

 

 

 

 

AUTRES SITES A CONSULTER

EPC :  http://epc.buffalo.edu/authors/blackburn/

TERRES DE FEMMES :  http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2011/11/paul-blackburn-villes-suivi-de-journaux.html

MODERN AMERICAN POETRY :  http://www.english.illinois.edu/maps/poets/a_f/blackburn/about.htm

EDITIONS JOSE CORTI :  http://www.jose-corti.fr/titresetrangers/Villes_journal_Blackburn.html

 

 

 

 

Elizabeth Bishop

 

ELIZABETH BISHOP

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©Poésie Poetry

bishop young.jpg

  

©SOURCE PHOTO | INTERNET | Elizabeth Bishop (1911-1979)

 

EXTRAIT

Nord & Sud

 

Traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Claire Malroux

 

 

■ Sur le site Les Carnets d’Eucharis

http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/elisabeth-bishop/

 

 

 

 

 


                                    

 

 

Elizabeth Bishop, Nord & Sud

Editions Circé, 1996 (pour la traduction française)

1983 by Alice Helen Methfessel

         

                               

 

 

(FLORIDE)

 

 

 

 

**

 

L’Etat au nom le plus charmant,

l’Etat flottant dans l’eau saumâtre,

cimenté par les racines de la mangrove

qui vivantes, portent des huitres en grappes

et mortes, jonchent de squelettes les marais blancs ;

parsemé, comme en un bombardement, de verts mamelons

pareils à d’antiques obus où germe l’herbe.

L’Etat peuplé de longs oiseaux en forme de S, bleus et blancs,

et d’invisibles oiseaux hystériques montant chaque fois la gamme

précipitamment dans un accès de colère.

Tangaras gênés de leur apparence criarde,

pélicans ravis de faire les clowns,

qui s’amusent à longer la côte sur les forts courants,

louvoient entre les îles de la mangrove

et sèchent sur les bancs de sable leurs ailes d’or humides

par les soirs ensoleillés.

D’énormes tortues, douces et désarmées, meurent,

laissent sur les grèves leurs carapaces incrustées de bernacles

et leurs gros crânes blancs aux orbites rondes

deux fois plus grandes que celles d’un homme.

Les palmiers claquent dans la forte brise

 

comme les becs des pélicans. La pluie tropicale vient

raviver les colliers de coquillages décolorés :

larmes de Job, alphabet chinois, la rare Junonia,

peignes bariolés et oreilles de dames,

disposés comme sur une natte grise de calicot pourri

la jupe de la princesse Peau-rouge ensevelie ;

tout le littoral affaissé, monotone, interminable,

en est délicatement orné.

 

Trente urubus au moins descendent lentement, lentement,

vers un cadavre repéré dans le marécage,

en cercles pareils à des flocons de sédiment agités

s’enfonçant dans l’eau

La fumée des feux de bois filtre de fins solvants bleus.

Sur les souches et les arbres morts, le bois calciné est du velours noir.

Les moustiques

vont en chasse au son de leurs féroces pizzicati.

La nuit tombée, les lucioles dessinent au sol la carte du ciel

jusqu’au lever de la lune.

D’un blanc froid, mat, elle brille en une trame lâche

et cet Etat putride, négligent, n’est que points noirs

trop espacés, et laides blancheurs : sa plus médiocre

carte postale.

La nuit tombée, les étangs semblent s’être enfuis.

L’alligator, qui possède cinq cris distincts :

amitié, amour, accouplement, guerre et menace –

geint et parle dans la gorge

de la princesse Peau-rouge.                                         

 

-------------------------  (p. 70/73)

 

 

(FLORIDA)

 

 

 

 

**

 

The state with the prettiest name,

the state that floats in brackish water,

held together by mangrove roots

that bear while living oysters in clusters,

and when dead strew white swamps with skeletons,

dotted as if bombarded, with green hummocks

like ancient cannon-balls sprouting grass.

The state full of long S-shaped birds, blue and white,

and unseen hysterical birds who rush up the scale

every time in a tantrum.

Tanagers embarrassed by their flashiness,

and pelicans whose delight it is to clown;

who coast for fun on the strong tidal currents

in and out among the mangrove islands

 

and stand on the sand-bars drying their damp gold wings

on sun-lit evenings.

Enormous turtles, helpless and mild,

die and leave their barnacled shells on the beaches,

and their large white skulls with round eye-sockets

twice the size of a man’s.

the palm trees clatter in the stiff breeze

like the bills of the pelicans. The tropical rain comes down

to freshen the tide-looped strings of fading shells :

Job’s Tear, the Chinese Alphabet, the scarce Junonia,

parti-colored pectins and Ladies’ Ears,

arranged as on a gray rag of rotted calico,

the buried Indian Princess’s skirt;

with these the monotonous, endless, sagging coast-line

is delicately ornamented.

 

Thirty or more buzzards are drifting down, down, down,

over something they have spotted in the swamp,

in circles like stirred-up flakes of sediment

sinking through water.

Smoke from woods-fires filters fine blue solvents.

On stumps and dead trees the charring is like black velvet.

The mosquitoes

go hunting to the tune of their ferocious obbligatos.

After dark, the fireflies map the heavens in the marsh

until the moon rises.

Cold white, not bright, the moonlight is coarse-meshed,

and the careless, corrupt state is all black specks

too far apart, and ugly whites; the poorest

post-card of itself.

After dark, the pools seem to have slipped away.

The alligator, who has five distinct calls :

friendliness, love, mating, war, and a warning –

whimpers and speaks in the throat

of the Indian Princess.

                                                

 

-------------------------  (p. 70/73)

 

 

 

 

 

CIRCÉ ÉDITIONS

1996

 

05/06/2013

Nathalie Riera - Marché de la Poésie - Samedi 8 juin 2013

MARCHE DE LA POESIE_8 juin 2013.jpg

 

 

Une lecture de Richard Skryzak

CLIQUER ICI

 

 

Nathalie Riera

« Paysages d’été »

Editions Lanskine, 2013

 

 

Extraits de Paysages d’été

 

SITES :  

LITTERATURE DE PARTOUT  

& 

TERRES DE FEMMES

 

 

 

 

 

 

EDITIONS LANSKINE

SITE - http://www.editions-lanskine.fr/

 

01/06/2013

Nathalie Riera, "Paysages d'été, Ed. Lanskine, 2013 - Une lecture de Richard Skryzak

 

NATHALIE RIERA

Paysages d’été

 (Editions Lanskine, 2013)

 

 

EDITIONS LANSKINE

SITE - http://www.editions-lanskine.fr/

 

 

 JUILLET 2012 012.JPG 

 

© Nathalie Riera – Autoportrait, 2012

 

 

 

 

 

UNE LECTURE DE 

Richard Skryzak

__________________________________________________________________________________________

 

   Il y a finalement peu de vrais cris dans la littérature contemporaine. Celui que Nathalie Riera fait entendre avec Paysages d’été résonne haut et fort, entre chant d’amour et incantation du désir.

   Ce roman en forme de flux saisit d’emblée le lecteur dans un vertige poétique dont il a peu de chance de sortir indemne. Véritable manifeste de la sensualité, il souligne l’engagement de l’auteur pour une littérature qui de nos jours fait figure de résistance. Pour cela, Nathalie Riera construit un idiolecte, basé sur une écriture fluide, multiple, kaléidoscopique, où s’imbriquent les niveaux de perceptions, de sensations et de narrations ; jaillissement du sens, fêtes des sens,  jouissances. Il ne s’agit plus ici de raconter de façon calme et linéaire, mais de pénétrer par les mots la matière même des êtres. De saisir le tremblement des corps,  l’électricité des affects, le fourmillement énergétique à l’œuvre à la fois dans les émotions et l’acte d’écrire. Quelque chose comme l’insoutenable instabilité des particules. On pense ici  aux qualités de l’image électronique et à l’art vidéographique dont le fondateur Nam June Paik disait : « Nous aimerions avoir trois vies. Une vie pour créer. Une vie  pour vivre et aimer - c’est la même chose. Une vie pour étudier, chercher. Mais nous n’en avons qu’une. Alors nous alternons comme dans un montage vidéo. » Il s’agit ainsi d’apprendre de l’écriture ce qu’est la vie et réciproquement.

    A la musicalité du style, Nathalie Riera ajoute la picturalité. Présente dès le titre Paysages d’été qui évoque Poussin ou Renoir, elle imprègne le texte dans le mélange des chairs, la chatoyance des tissus, tout ce jeu subtil des sentiments et des couleurs, des atmosphères et des intensités qui rappellent tant  le 18ème siècle des Watteau, Boucher ou Fragonard.  Bonnard n’est pas loin. Le déjeuner sur l’herbe de Manet non plus.  Mais c’est dans l’écriture même que la peinture agit. Dans le rendu cubiste de l’emboîtement des corps. Dans le phrasé impressionniste des fragments et des vibrations. Dans l’approche expressionniste des pulsions et des fantasmes. «  Où commence l’écriture ? Où commence la peinture ? » se demande Roland Barthes dans L’empire des signes.  

   L’une des qualités de l’auteur, presque introuvable aujourd’hui, est d’aborder l’érotisme sans jamais être vulgaire, l’autobiographie sans sombrer dans le narcissisme. La richesse de son écriture vient sans aucun doute de là, de cette tension, de ce savant dosage entre la retenue et l’écart, entre la délicatesse et la violence des passions. Le récit n’est plus procédé d’énonciation, mais d’Annonciation : « Je ne suis plus visitée »  dit-elle comme a du dire Marie à l’Ange Gabriel.

   Monet voulait peindre comme l’oiseau chante. Nathalie Riera, elle, écrit comme le cheval galope - métaphore assumée et récurrente - bondissant d’une ligne à l’autre, ne laissant aucune prise aux obstacles ni aux ponctuations. Il y a urgence et elle le sait. Impatiente dans une époque où  barbarie et  bêtise gagnent chaque jour du terrain,  elle sème sur ce qui reste des livres ses odes et ses épiphanies.

   L’écrivain inscrit sa démarche dans une généalogie littéraire et cinématographique (Sarraute, Casares, Resnais) qui n’a que faire des modes et des stratégies esthétiques. Seul importe ce qui pousse à créer. Et rien d’autre. Sinon continuer. Car ce qui se joue ici, c’est l’acte poétique comme geste de survie. Se souvenir de ce qui sera. Quand la promesse des mots se métamorphose en Beauté, que nulle définition ne peut atteindre. Quand le désir d’écriture redevient tout simplement l’écriture du Désir.

 

 

 

Les Carnets d’Eucharis © Richard Skryzak

 

 

                               

 

 

 

 

 

 

 

Extraits de Paysages d’été

 

SITES :

LITTERATURE DE PARTOUT

&

TERRES DE FEMMES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

***

 

 

Nathalie Riera vit en Provence. Elle est l'auteur notamment d’un essai sur la contribution positive du théâtre et de la poésie dans l’espace carcéral : La parole derrière les verrous (éditions de l'Amandier, 2007), de livres de poésie : ClairVision (Publie net, 2009), Puisque Beauté il y a (Lanskine, 2010), Feeling is first/Senso é primo (Galerie Le Réalgar, 2011 – Collection "1 et 1" : un artiste et un écrivain – sur les peintures de Marie Hercberg), puis récemment aux éditions du Petit Pois : Variations d'herbes (collection Prime Abord, 2012). Elle dirige par ailleurs la revue numérique Les Carnets d'Eucharis depuis 2008 (37 numéros), et publie régulièrement en revue (Diptyque, The Black Herald…). Vient de paraître aux Editions Lanskine : Paysages d’été (2013). Création et lancement en février 2013 de la revue-papier Les Carnets d’Eucharis, Année 2013 (Hommage à Susan Sontag). (Source : http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com)

 

 

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■ SITE A CONSULTER :

 

Les Editions Lanskine

 http://www.editions-lanskine.fr/livre/paysages-dete

Cole Swensen, Le nôtre (Ed. José Corti, 2013) par Tristan Hordé

Une lecture de

Tristan Hordé

 

 

 

Cole Swensen

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Cole Swensen © Photo : Carl Sokolow

Source : https://jacket2.org/podcasts/where-real-exceeds-ideal-poemtalk-52

 

 

 

Le nôtre

Editions Corti, 2013

Traduit de l'américain par Maïtryi et Nicolas Pesquès

 

 

 

   Après L'Âge de verre en 2010 et Si riche heure en 2007, Maïtryi et Nicolas Pesquès proposent la traduction d'un troisième ensemble de Cole Swensen sur la "matière" française. Le plus ancien prenait pour prétexte Les très riches heures du duc de Berry, livre d'heures achevé à la fin du XIVe siècle, et le second livre s'attachait aux tableaux de Pierre Bonnard ; Le nôtre — jeu sur le nom pour le titre en anglais Ours — est construit à partir de la création par André Le Nôtre de nombreux jardins au XVIIe siècle. Le livre s'apparente à un livre d'histoire, avec ses divisions ("Histoire", "Principes", "Vaux-le-Vicomte", etc.) ; on suivrait donc l'invention du jardin à la française avec d'abord la création de Vaux-le-Vicomte en 1666 — « les femmes jaillissaient des carrosses, en plumes d'autruche et en rivalités / chatoiements / inclinaisons » — qui entraîna la disgrâce du surintendant Fouquet. Il y aurait ensuite Versailles, sommet de l'art de Le Nôtre, mais aussi Saint-Cloud, Chantilly, Les Tuileries, Saint-Germain-en-Laye, d'autres encore. À côté de la figure de Louis XIV, d'autres personnages apparaissent, comme Charles Le Brun, et, en remontant le temps, Marie de Médicis, Colbert. Ajoutons, quand sont évoquées les orangeries construites au XVIIe siècle, des réflexions sur l'évolution générale des sociétés (« L'histoire des fruits exotiques est parallèle à celle de l'ascension des classes moyennes »).

   Cependant, même si les faits rapportés sont exacts, ils ne constituent qu'un matériau et, très rapidement, ce n'est pas la partie historique, volontairement lacunaire, qui retient le lecteur : il s'aperçoit que dans Le nôtre le temps est comme déréglé,  qu'il y a glissement dans une phrase d'une époque à une autre. Tout se passe comme si, ouvrant une porte, un personnage traversait les siècles ; ainsi pour Marie de Médicis au Palais du Luxembourg :

                        Sortant au premier jour de l'été 2007, Marie

                        voit des centaines de gens jouer sur les pelouses et dans les allées

                        qui ont été entièrement redessinées, et les chaises métalliques vertes,

                        leur bruit particulier quand on les traîne sur le gravier [...]

   Marie hurle, sans que les gens se soucient d'elle — mais s'agit-il bien de Marie de Médicis, puisque « [c]hacun a un geste ou une expression qui le montre hors du temps » ? Et pourquoi ne pas croire ces deux anglaises qui, au début du XXe siècle, s'égarant dans les allées des jardins de Versailles, se retrouvèrent vivre pendant quelques moments au lendemain de la Révolution de 1789 ?

   L'art du jardin consisterait à reconstruire le monde, ou peut-être même à le contenir : le jardinier doit parvenir à « ouvrir l'espace » pour que le jardin n'ait plus de limite et procure une « illusion d'infini ». L'espace est totalement transformé, de manière bien plus vive que « peint sur une tasse de porcelaine » : on reconnaîtra toujours la tasse pour ce qu'elle est, alors que le jardin de Le Nôtre avec ses multiples allées, pièces d'eau, bosquets, plans lointains, est un monde en lui-même ; les sous-titres le suggèrent, "Un jardin est un visage", "une marée", "une approche infinie", etc, c'est-à-dire « tout un jeu / dans lequel les pièces s'ajustent ».

   Les temps et les espaces se mêlent, et s'engouffrent dans la fiction d'autres jardins éloignés du jardin à la française, ceux vus par Montaigne en Italie et celui lié, après la Passion, à la mort et à la renaissance — qui pourraient définir le jardin —, quand une autre Marie s'approche du jardinier :

                       

                        On nous avait promis

                                               et Marie tend les bras au jardinier

                        que par l'humilité du toucher

                                               qui recule d'un pas

           

   Cole Swensen parle d'anamorphose, et le mot rend compte des jeux d'illusion qu'elle propose, y compris dans le poème titré "Paradis" : l'homme et le jardin n'existeraient pas l'un sans l'autre et ils disparaîtraient sitôt séparés, mais leur liaison ne serait-elle pas aussi une perte de soi, ce que suggèrent les derniers vers : « On appelait oubliettes les premiers jardins publics de l'histoire. Sitôt entré, on ne vous distinguait plus des animaux ».

   Ce ne sont pas seulement les repères spatio-temporels qui, ici et là, sont atteints et mis à mal. Le dessin que forme souvent le poème sur la page s'éloigne de l'image toute faite du jardin à la française transparent, sans mystère : les vers peuvent être alignés en milieu de page, les blancs tronçonnent la syntaxe, les enjambements désarticulent le vers, la phrase qui s'est développée, reste inachevée, seul le début d'un nom est écrit, des phrases s'interpénètrent, "nous" renvoie aussi bien à des contemporains de Le Nôtre qu'à des personnages du XXIe siècle, etc. On suit dans le livre la confusion des temps et des espaces, le passage parfois inattendu d'une réalité reconstruite à  un monde imaginé, le jeu du continu et du discontinu, on reconnaît le passé comme énigme autant que le présent... Le dernier poème a pour titre "Garder la trace de la distance" : si le lecteur y consent, il prendra au mot ce que proposent les deux derniers vers : « Tu pourrais revenir / le long d'une voie inconnue. »

 

   Il faudrait s'attarder sur les réflexions croisées de Nicolas Pesquès et de Cole Swensen à propos de ce qu'est traduire, ce serait un autre article — je retiens de l'auteur : « Si écrire, c'est présager sa propre mort, et dépasser l'horizon de cette limite, alors traduire c'est entrer dans la mort d'un autre, et devenir deux fois étranger. »

 

© Tristan Hordé

LES CARNETS D’EUCHARIS N°37, 2013

 

JOSE CORTI : http://www.jose-corti.fr/titresetrangers/le_notre_cole_swensen.html

 

 

 

 

 

 

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Entretien avec Marc Quaghebeur réalisé par Marie Etienne

[Entretien]

Marc Quaghebeur

Les Grands Masques – Editions Renaissance du Livre

Waterloo, Belgique

Collection « Le grand miroir », 2O12

 

 

 

 

 

UN PROJET ORIGINAL et ambitieux

Entretien avec Marc Quaghebeur

réalisé par Marie Etienne

 

        

 

 

A l’occasion de la parution de son roman Les Grands Masques (Editions Renaissance du livre, Waterloo, Belgique), j’ai eu le désir d’un entretien avec Marc Quaghebeur. Un poète n’écrit pas de la prose et surtout de la prose romanesque comme un romancier. Il éprouve le besoin de condenser ses propos, d’éliminer ce qui lui paraît inutile. Ce qui donne, dans le cas de ce livre-là une forme tout à fait originale. Voyons rapidement en quoi elle consiste, avant de donner la parole à l’auteur. Le roman, malgré les coupes sévères dont il fut l’objet au moment de son élaboration, comporte tout de même quelques 300 pages. C’est qu’il met en scène une cinquantaine de personnages, qui évoluent et se rencontrent dans un grand nombre de lieux. Pour brosser un portrait de chacun d’eux, indiquer les liens qui les unissent (ou les désunissent), l’auteur a imaginé de les présenter rapidement en fin de volume. Il faut donc se reporter à ces biographies pour savoir qui ils sont. Reste l’essentiel, c’est-à-dire certains évènements croqués comme de courtes nouvelles, et des dialogues, souvent elliptiques, toujours nerveux, portés par une érudition et une connaissance peu communes de l’art, de la peinture et de la politique, à quoi s’ajoute une réflexion de moraliste sensible mais dénué de complaisance sur le mal qui taraude et qui ronge notre monde.

 

 

 

Marie Etienne. Vous occupez depuis 1980 le poste éminent de Directeur des Archives et Musée de la Littérature à Bruxelles. Comment conciliez-vous cette charge écrasante avec votre travail littéraire ?

 

Marc Quaghebeur. En un sens, ce sont deux mondes séparés, mais sauf à être schizophrène, ils ne sont pas complètement étanches. La vie de voyageur qui est la mienne a nourri la description ou l’évocation des nombreuses villes ou pays d’Europe, d’Afrique ou d’Amérique, entre lesquels circulent mes personnages. D’autre part, l’usage d’archives dans le récit provient certainement de mon métier,  et tout autant de la passion de l’archive qui était celle de mon père. Mon travail contraignant a, en revanche, pesé sur le tempo de la genèse du roman, écrit essentiellement en juillet et août.

 

M. E. Vous êtes par ailleurs l’auteur de nombreux essais  et vous dirigez les collections “Archives du futur” et “Documents pour l’histoire des francophonies”. Je suppose que ce volet de votre activité a nourri votre roman ?

 

M. Q. La hantise de l’Histoire, repérable dans toute mon activité critique, se retrouve dans la matière et dans le questionnement des Grands Masques, une sorte de roman du XXe siècle. L’ancrage et l’engagement dans son siècle du personnage central du roman, le peintre et résistant Ernest De Cormois, procèdent de la même conviction mais l’actualisent tout autrement que dans des écrits consacrés à la littérature d’autrui.

 

M. E. Vous avez publié des recueils de poésie qui constituent le Cycle de la Morte (1) et des proses proches de la poésie (2). Pourquoi ce passage récent au roman ?

 

M.Q. L’écriture des Grands Masques ne signifie pas que je n’écris plus de poésie ou de textes brefs ; simplement la prose romanesque s’est imposée à moi en 2004. Les Grands Masques engrangent les mutations de mes trois livres importants qui les précèdent. Les proses méditatives des Carmes du Saulchoir (2) tournaient autour du visage, de l’art et de la mort, avec en arrière-fond, Tournai, ville détruite par les nazis.

La Nuit de Yusteest faite de trois récits brefs d’un très vieil homme, l’empereur Charles-Quint, qui rebrasse et finit par expliciter sa vie à travers la peinture du Titien. Et, le personnage central de mon roman, Ernest De Cormois, est un peintre qui meurt lui aussi très âgé, qui synthétise dans sa peinture les affres et les espérances du siècle. La diffractation des « petites proses » que sont mes Clairs obscurs se retrouve dans la forme des Grands Masques mais avec un liant, le narratif. Les tableautins de Clairs obscurs ne le permettaient pas.

 

M. E. Pouvez-nous nous parler du sujet de votre livre ?

 

M. Q. Le récit brasse les grands constituants du XXe siècle (nazisme et shoah ; guerre mondiale et décolonisation ; capitalisme et social-démocratie, etc.) mais ne les laisse entrevoir qu’à travers les choix des personnages, les événements qui les ont marqués et l’entrecroisement de leurs destins. Il constitue une forme d’enquête, menée parallèlement par Suzanne Andrieux et Paul de Cormois. Si elle y trouve la matière de son roman, lui découvre le chef-d’œuvre inconnu de son oncle : Les Juifs de Vienne.

L’intrication profonde entre Art et Histoire noue cette fiction. La peinture y occupe une place centrale, mais en abîme. Elle a constitué pour De Cormois la réponse concrète à l’impensable et au Mal absolu sans l’amener jamais à autonomiser l’Art pour autant. S’ils comportent des aspects de roman familial, de roman historique, de roman policier, de roman épistolaire ou de roman d’amour, voire de récit initiatique, Les Grands Masques ne correspondent à aucun de ces genres, qu’ils emmêlent. Il s’agit en effet de restituer, par bribes, traces et trous, en dehors de toute linéarité, un siècle, et des vies à travers lui.

 

M. E. Compte tenu de la variété et de l’importance des sujets brassés, votre roman est relativement court. Ce qui, à notre avis, tient à la forme que vous avez adoptée. Pouvez-vous nous en parler ?

 

M. Q. J’ai fini par choisir la condensation, réduit de moitié le roman initial mais doublé le nombre de chapitres. J’étais toutefois allé trop loin dans l’élagage. Je me suis remis à l’ouvrage, j’ai recréé des liens, facilité certains aspects de la lecture, et abouti à une forme baroque avec une écriture janséniste.

C’est la parole vivante plus que l’extradiégétique qui accouche des morceaux du puzzle, et permet de reconstituer les destins essentiels du livre dont celui de De Cormois, lequel n’intervient jamais dans le récit. Ses tableaux, que j’ai inventés, donnent un liant secret à cet ensemble, patchworkisé mais recomposable en partie par le lecteur. Une forme donc, où la modernité et l’historique, l’individuel et ce qui le mine ou le dépasse vont de pair – ce que préparaient peut-être mes poèmes mais qu’ils n’étaient pas capables d’atteindre.

 

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Quelques titres de recueils poétiques  et de proses

(1) À la Morte,  Montpellier, Fata Morgana, 1990. Oiseaux, Bruxelles, Jacques Antoine éd, 1988. L'Outrage,  Montpellier, Fata Morgana, 1987. Chiennelures,  Montpellier, Fata Morgana, 1983. L’Herbe seule, Lausanne, L’âge d'homme, 1979.

(2) Clairs obscurs, Cognac, Le Temps qu'il fait, 2006. La Nuit de Yuste,  Bruxelles, Le Cormier, 1999. Les Carmes du Saulchoir, Toulouse,  L'Ether vague, 1993.

 

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Note biographique

Né à Tournai en 1947, Docteur en Philosophie et Lettres, critique doublé d’un écrivain, Marc Quaghebeur dirige depuis 1980 les Archives & Musée de la Littérature à Bruxelles. Ses travaux qui ont trait aux rapports entre langue, esthétique et histoire concernent essentiellement les lettres belges et les littératures francophones – et cela, tant au plan de ses recherches que des collections qu’il dirige, « Archives du futur » et « Documents pour l’histoire des Francophonies », notamment. Auteur de nombreux essais, de plusieurs recueils poétiques, puis de proses marquées par le resserrement poétique, il publie son premier roman Les Grands Masques (La Renaissance du Livre, Waterloo, Belgique, 2012) qui met en abyme un peintre immergé dans l’histoire du xxe siècle.

 

Les Carnets d’Eucharis N°37 (Printemps 2013) © Marie Etienne

 

 

 

 

 

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23/05/2013

Les Carnets d'eucharis N°37 - Printemps 2013

●●●●●●Poésie/Littérature Photographie

Artsplastiques●●●●●●●●●●●●

En ligne

 

 

 

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Les carnets d’eucharis n°37

PRINTEMPS 2013

Les Carnets d'eucharis N°37_PRINTEMPS 2013.jpg 

 [Tracteur « Fordson » au Mas des Oliviers] © Nathalie Riera, 2013

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25/04/2013

Jean-Christophe Bailly - le parti pris des animaux - Christian Bourgois Editeur, 2013

 

 

 

 

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Illustration de couverture :

Gilles Aillaud, Mangouste

Planche extraite du tome I de l’Encyclopédie de tous les animaux,

y compris les minéraux

Franck Bordas Editeur

 

 

Jean-Christophe Bailly

Ecrivain, Poète, Philosophe

(Né à Paris en 1949)

 

 

 

 

■ LIEN :http://www.christianbourgois-editeur.com/fiche-livre.php?Id=1387

 

 

 

[…]

 

            Vivre en effet, c’est pour chaque animal traverser le visible en s’y cachant : des animaux, la plupart du temps, on ne voit qu’un sillage et l’espace de nos rencontres avec eux, lorsqu’ils sont sauvages, est toujours celui de la surprise et de la déception. Ils surgissent, ils sont dans l’ordre du surgi, mais rarement pour qu’à partir de là un déploiement soit rendu possible et s’enclenche. L’affect de la rencontre avec eux reste lié aux régimes de l’irruption, du suspens bref et de la fuite. Au caché, d’où ils viennent, ils retournent, et souvent le plus vite possible, avec une incroyable et élégante dextérité. Avant même que la chasse ne s’informe des modes infiniment variés et des vitesses de cette dissimulation, il semble que la véridicité du monde animal ait eu à s’établir, pour elle-même, sur ce fond glissant de fuites et de refuges : les territoires, qu’on peut définir comme des surfaces arpentées et, donc, comme des surfaces où chaque animal s’expose, peuvent en même temps être considérés comme des réseaux de cachettes et comme l’espace même de la dissimulation. Un territoire, c’est une aire où se poser, où chasser, où errer, où guetter – mais c’est aussi et peut-être premièrement une aire où l’on sait où et comment se cacher. C’est ce qui est si intensément et si scrupuleusement décrit dans Le terrier de Kafka.

Ne plus avoir la possibilité de se cacher, être soumis sans rémission à un régime de visibilité intégrale, c’est à cela que le zoo condamne les animaux qui y sont enfermés. La cage est le contraire absolu du territoire non seulement parce qu’elle ne comporte aucune possibilité de fuite et d’évasion, mais d’abord parce qu’elle interdit le libre passage de la visibilité à l’invisibilité, qui est comme la respiration même du vivant.

           

 

-------------------------    (p.26/27)

 

[…]

 

            Etre bœuf ? Etre loup, thon, hanneton, buse, raton-laveur, chauve-souris… Mais comment faire ? Et par quels chemins passer, et pourquoi ? Et pourquoi non ? Essayer d’être (de suivre) chaque animal, d’aller se lover dans l’ailleurs d’où leur forme nous parvient, c’est-à-dire par exemple être très lourd, ou très léger, voler peut-être, dans la surprise de l’immensité de l’espace, dans l’éphémère : on ne le pourra pas. C’est une pensée, juste une pensée, une évasion hors de l’étroitesse spirituelle. Mais par contre ce qu’elle implique, et qui est que toute existence, toute provenance, toute formation soit maintenue dans son accès à l’ouvert et donc préservée, cela, nous pouvons peut-être le tenir autrement qu’en passant.

 

-------------------------    (p.52)

 

 

le parti pris des animaux

Jean-Christophe BAILLY

Christian Bourgois Editeur, 2013

http://www.christianbourgois-editeur.com

 

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Jean-Christophe Bailly dirige la collection « Détroits ». Ecrivain, poète, philosophe, Jean-Christophe Bailly est également proche de la peinture et du théâtre. En lui passant commande d'un texte pour la scène, en 1981, le metteur en scène Georges Lavaudant l'a entraîné dans une aventure qui depuis s'est transformée en collaboration : les Céphéides, 1983, le Régent, 1986, Pandora, 1992, El Pelele 2003. Depuis quelques années, Jean-Christophe Bailly enseigne à l'Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage à Blois.

 

lhttp://www.christianbourgois-editeur.com/fiche-auteur.php?Id=3

 

S. Corinna Bille

 

 

PIERRE-FRANCOIS METTAN

Théoda de S. Corinna Bille

 (Infolio/Le cippe, 2012)

 

 

LE CIPPE – ETUDES LITTERAIRES

Collection dirigée par Patrick Amstutz

SITE DE LA COLLECTION - http://www.lecippe.ch

 

 

 

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 Corinna Bille

 

 

Lecture

 

Corinna Bille

« écrire : une urgence et un sursis »

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Professeur de français et d’anglais au Collège de Saint-Maurice, Pierre-François Mettan se consacre à l’œuvre de la nouvelliste et romancière S. Corinna Bille : « Qui veut embrasser l’œuvre de Stéphanie Corinna Bille se trouve face à un massif ample et diversifié : poésie, théâtre, romans, nouvelles, proses courtes, écritures de soi, articles de journaux.».  C’est du premier roman « Théoda » que P.- F. Mettan esquisse le profil d’une écrivain profondément attachée à ne pas renier les sources premières de ce qui est moteur de l’écriture. Chez elle, la réflexion ne peut être la garantie du plus ouvert ou du plus vivant. Plutôt privilégier la non-réflexion contre toute forme d’abstraction et d’intellectualisme. Revendiquer cette liberté et s’y tenir offre à l’acte d’écrire sa juste place : non seulement d’être une urgence et un sursis, mais surtout un équivalent de l’acte d’amour.

 

On ne peut se sentir étranger à Corinna Bille. Et c’est bien là tout l’intérêt de cet essai. Sur une centaine de pages se déploie un regard sensible à un art d’écrire et à une femme pour laquelle : « La vie ne valait  la peine d’être vécue qu’en fonction d’une créature et d’une création : la première à aimer, la seconde à construire ».

 

Dans un hors-série, à l’occasion du centenaire de la naissance de S. Corinna Billa, la collection « Cippe », dirigée par Patrick Amstutz, propose également un recueil d’hommages, écrit par 35 auteurs et illustré par 14 artistes.

 

 

Nathalie Riera, avril 2013

Les carnets d'eucharis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Nathalie Riera_S. Corinna Bille par Pierre-François Mettan.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                     

Théoda de S. Corinna Bille

Pierre-François Mettan

Infolio, Etudes Littéraires, Le cippe, 2012

 

p. 34.

 

 

Après l’orage, la corolle en forme d’étoile des joubarbes s’ouvrait, sur sa tige charnue, à mille places dans les murs et les gravières de Terroua. On s’étonnait devant cette plante, que personne ne pouvait cueillir et mettre en bouquet, les doigts étant gênés par l’épaisseur de sa hampe semblable à un serpent dressé qui aurait porté dans sa gueule une fleur. Elle se fanait avec une lenteur subtile, passant du rose ardent au rose cuivré, pour devenir de plus en plus pâle avant la mort. On disait d’elle : « C’est la fleur du Tonnerre. »

Et comme d’autres fleurs, nés du tonnerre aussi, les serpents se montrèrent.

 

 

 

 

***

 

Cippe à Corinna Bille

Un recueil d’hommages

HORS-SERIE II

Infolio, Etudes Littéraires, Le cippe, Acel 2012

 

p. 111.

 

 

Elle portait la blouse de grosse toile blanche sous son caraco qu’elle ouvrait pour mieux respirer. Une mèche noire tombait sur sa joue, elle la laissait… Elle ne voyait rien. Elle écoutait chanter son corps. De ses deux mains, elle saisissait l’air, l’attirait à elle, s’en entourait. Elle savait qu’il était chargé du désir de Rémi. A la lumière de cet homme, son corps fleurissait. Elle devenait plus que belle : vivante. Et cette vie l’exhaussait, la projetait hors d’elle-même. Chacun devait le sentir ; partout où elle allait, les gens s’écartaient pour lui laisser place, comme si ce fût une femme immense qui s’avançait. Elle ne leur donnait pas un regard. On la haïssait parce que ce bonheur provoquait chacun, le heurtait dans ce qu’il avait de plus secret, de plus cher : sa tranquillité.

 

 

In « Une magicienne des lettres » de Claudine Houriet

 

 

 

 

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Armand C. DESARZENS

Gravure burin technique mixte sur cuivre (16 x 11 cm)
Tirage 12 ex. sur papier Fabriano et japon encollé
Août 2012

 

Source : http://www.acdesarzens.ch/

 

 

***

 

 

Stéphanie Bille naît à Lausanne, le 29 août 1912. Elle est la fille d’Edmond Bille, peintre qui vit en grand seigneur dans un castel baroque, le Paradou, où il reçoit des célébrités : C.-F. Ramuz, Jouve, Istrati… Stéphanie choisira le prénom Corinna en référence au village de Corin cher à sa mère. Elle est élève chez les sœurs à Sierre puis à Lucerne, étudiante à l’école de commerce à Sierre, puis en littérature à Zurich. En 1934, elle épouse le comédien Vital Geymond, rencontré sur le tournage de Rapt, et s’installe à Paris. Elle quitte Paris et Vital Geymon en 1936 et retourne en Valais. Sa vocation d’écrivain est née en 1927. Atteinte de pleurésie en 1936, lente à guérir, elle passe plusieurs années entre Sierre et Chandolin, écrit. Ses premiers textes sont publiés en 1937 dans l’Anthologie des jeunes poètes de Romandie. En 1938, elle rencontre Georges Borgeaud avec qui elle aura une liaison difficile jusqu’en 1942. Borgeaud lui fait alors rencontrer Maurice Chappaz, avec qui elle s’installe à Geesch l’année suivante. Ils auront trois enfants. Le couple vivra longtemps sans pouvoir se fixer, d’une maison à l’autre. En 1953, un erythème attaque gravement la tête de Corinna Bille, et la fera souffrir le restant de ses jours. En 1958, la famille s’installe à Veyras, que Corinna quittera souvent pour des voyages (Afrique, Allemagne, Russie, Grande-Bretagne). Elle meurt le 24 octobre 1979. La mort et l’amour, la passion et le désir, sont les thèmes le plus souvent abordés par Corinna Bille. Le rêve tient chez elle une grande place. Beaucoup de ses rêves, qu’elle note, inspireront ses histoires. Corinna Bille choisit l’art concis et ramassé de la nouvelle pour dire l’explosion du désir et sa violence destructrice. Ses textes témoignent d’une sensualité vécue jusqu’au tragique en même temps que d’une grande attention au monde vivant – flore et faune – du Valais. (Source : http://www.plaisirdelire.ch/bille-s-corinna)

 

 

 

 

■ SITES A CONSULTER :

 

Bibliothèque nationale suisse
Archives littéraires suisses ALS

http://www.nb.admin.ch/sla/03131/03443/03927/04110/index.html?lang=fr

 

Culturactif

http://www.culturactif.ch/ecrivains/bille.htm

 

Zhou Shichao par Claude Darras

Portrait Claude Darras

 

Zhou Shichao

Le nouveau monde d’un peintre lyrique

 

 

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 Avril 2013 © Claude Darras

 

 

 

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17/03/2013

Les métamorphoses d'Eucharis par Patrice Beray / MEDIAPART

Les métamorphoses d'Eucharis

16 mars 2013  par Patrice Beray

Edition : Revues & Cie

 

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Les Carnets d’Eucharis, 2013, 208 p., 17 €.

 

 

L’album numérique des Carnets d’Eucharis de Nathalie Riera s’enrichit dorénavant d’un volume annuel, décliné sous forme papier. Le premier numéro vient de paraître, centré sur la figure et l’œuvre de Susan Sontag.

Même si nombre de revues (à l’instar d’Europe, mais aussi bien Les Hommes sans épaules de Christophe Dauphin, entre autres exemples) continuent de dédier leur espace exclusivement au texte, et ce indépendamment de leurs préoccupations, la revue est sans conteste un lieu privilégié pour interpeller, « mimer les arts voisins » selon la formule de Michel Deguy. LIRE LA SUITE / MEDIAPART

 

 

 

 

14/03/2013

Les Carnets d'Eucharis n°36 (Hiver 2013)

●●●●●●Poésie/Littérature Photographie

Artsplastiques●●●●●●●●●●●●

En ligne

 

 

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Les carnets d’eucharis n°36

HIVER 2013

Les carnets d'eucharis n°36_Hiver 2013.jpg

GRAPPES DE LIERRE © Nathalie Riera, 2013

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Au format PDF

Les carnets d'eucharis n°36_Hiver 2013_2.pdf

 

Les Carnets d'Eucharis, par Pascal Boulanger (article mis en ligne sur le site "Recours au Poème")

Les carnets d’Eucharis

 

Par Pascal Boulanger

SITE : Recours au Poème

 

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Nathalie Riera est une lectrice infatigable. Egalement Poète, elle a publié Puisque beauté il y a (Lanskine, 2010), un recueil qui, en se gardant de tout solipsisme, couronne le jour qui passe et sait jouer des saisons de l’homme sur la terre Depuis 2008, elle diversifie, dans sa revue numérique Les carnets d’Eucharis, les approches et les contenus littéraires. Sans sectarisme mais ouvert aux tendances esthétiques les plus novatrices, son site est devenu incontournable.

 

Voici aujourd’hui la publication d’une première version papier de ces carnets.

 

Ma décision d’en venir, une fois par an, à une version papier, est une manière de ne pas négliger un pan du lectorat qui s’avère peu attaché à la seule lecture numérique (…) Claude Minière m’a fait part de cette pensée : « dans le passage à l’édition papier, il y a un geste significatif. Par là, vous allez vers ce qui se donne à la main, ce qui peut se lire dans la main (dans la méditation) – et donc n’est plus sous l’impression binaire « informatique », se déroulant pour l’œil seul. (Réponse de Nathalie Riera à une question de Richard Skryzak dans l’avant-propos). LIRE LA SUITE

 

 

Susan Sontag par Valérie Le Cardinal

 

[Gravure]

Valérie Le Cardinal

LES CARNETS D’EUCHARIS, ANNEE 2013

 

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 [Susan Sontag Elucide les mEtaphores]

 

Eau forte sur vélin

68 x 50

 

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VALERIE LE CARDINAL

Peintre graveur, née en 1966, vit et travaille à Toulon. Depuis 2008, elle travaille à une série de visages de femmes. Visages gravés dans le sillon de l'eau forte (KAHLO. CLAUDEL. VIEIRA DA SILVA. VARDA. SCHNEIDER. RAMPLING. BAUSCH. LI. SONTAG. BETTANCOURT. O’KEEFFE. MODOTTI...). En 2009, aide à la création du Collectif de graveurs Encred'Art. Intervient en Arts Plastiques auprès d'enfants autistes et de personnes handicapées.

 

 

 

 

 

02/03/2013

Ariane Dreyfus, La lampe allumée si souvent dans l'ombre (une lecture de Tristan Hordé)

Une lecture de

Tristan Hordé

 

 

Ariane Dreyfus

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Source photo : ICI 

La lampe allumée si souvent dans l'ombre

« en lisant en écrivant »

Editions José Corti, 2013

320 p., 19 €

 

Le livre s'ouvre sur une lecture, toujours reprise, jamais achevée, de Colette, et sans doute y a-t-il des points communs entre Ariane Dreyfus et l'auteure de La Naissance du jour, ne serait-ce que la place que toutes deux donnent au corps et à la voix — le chapitre est titré "Le cri chanté". Ce n'est pas cela qu'Ariane Dreyfus retient, mais une leçon pour vivre : « c'est avec elle que j'ai appris, et réapprends, qu'on ne meurt pas de perdre. » C'est peut-être ce qui domine dans les analyses et réflexions, publiées de 1986 à 2011 (hors quelques inédits) et retravaillées ; l'écriture, toujours étroitement liée au vécu — ce qui n'implique en rien d'ailleurs l'épanchement, un moi abondant dans les poèmes —, rejette toute négativité comme tout souci strictement formel. On découvre cette position aussi bien dans les lectures réunies dans le premier chapitre (Nabokov, Degroote, Dostoïevski, Kaye Gibbons, Rouzeau), dans les essais de l'avant-dernière partie (J. Lèbre, C. Lamiot, Giovannoni, Pesquès), dans ceux consacrés à deux proches (Éric Sautou, Stéphane Bouquet) qui occupent le tiers du livre et le ferment, dans l'hommage à James Sacré, sous le titre "Celui qui m'a montré", et dans le chapitre "La poésie quand nous la faisons", plus directement consacré à la fabrique du poème.

C'est à quelques aspects de cette question du "faire" (« Je vis dans le faire »), si présente dans l'ensemble des essais, que je m'attacherai. Il y a eu, d'abord, les découvertes dans l'enfance, notamment le plaisir que procure l'assemblage des mots, et tout autant l'analyse des phrases, leur démontage et remontage, en un mot la grammaire ; ce qu'écrit Ariane Dreyfus à ce sujet se dirait sans peine de sa poésie : « Toute phrase était un pays où les mots apprenaient à vivre ensemble » — c'est ce "vivre ensemble" des mots qu'elle cherche toujours à obtenir. L'enfance, ce sont aussi les contes : le premier chapitre d'essais débute par un bref conte en vers "Les trois soeurs", et "Le Petit Poucet" offre encore un modèle de vie par sa ténacité : le personnage est par excellence celui qui « ne renonce jamais ». Cependant, les oeuvres « fondatrices », ce sont L'enfant et Poil deCarotte, qui lui apprirent ce qu'était une « douleur contenue », et c'est dans ces deux livres une « sorte de peine sur le qui-vive » qui l'a « réellement formée pour écrire ». L'écriture est liée à l'enfance d'une autre façon : comme pour d'autres qui n'éprouvent pas ensuite la nécessité de poursuivre, elle a été pour elle un refuge, un « espace de projection » qui l'a aidée à « sortir de la peur et de la honte qui ont dominé [son] enfance, [son] adolescence », un moyen donc de se construire contre ce qui l'en empêchait. L'enfance, « ce moment de l'attente sans bords », est toujours là, surtout par ce qu'elle représente, ce qui est clairement analysé : comme elle est « à la fois l'irréparable et l'espoir », note Ariane Dreyfus, « je ne vois pas comment j'écrirai dans un esprit qui ne serait pas d'enfance ».

Après les oeuvres qui ont donné l'élan, ce sont surtout Lewiw Carroll, Brontë, Denis Roche et le cinéma qui lui ont permis d'être « traversée par d'autres vies : des voix intérieures, [ses] fées consolatrices ». De longs développements à propos des films vus et revus explicitent le rôle qu'ont pour elle les images et les voix — s'il fallait choisir, écrit-elle, mieux vaudrait écouter les voix que regarder les images. Les visages de femmes la fascinent en ce qu'ils sont un « miroir magique » qui la délivre « de [son] propre visage », mais plus largement, notamment dans les westerns, les images magnifient les gestes quotidiens, ce qui n'est pas sans lien avec les choix dans le poème, qui doit proposer des « pensées communicables », et non s'éloigner de tout réel : on lira les pages consacrées de manière détaillée à l'élaboration du poème "Iris", qui s'achèvent par une mise au point de ce qu'est le "motif" (et non le "sujet"), à l'origine d'un poème, « fragment inentamable du monde, (...], aussi (...) tout éclat, de quelque nature qu'il soit, attaché à la vie humaine pour l'incarner, y compris dans ses manifestations les plus courantes ».

C'est là un des points essentiels de la poétique d'Ariane Dreyfus, il s'agit à chaque fois dans un poème de parvenir à « l'évidence du vivant », restituer quelque chose de sa dynamique, pour qu'écrire puisse « construire, d'une façon ou d'une autre, un lien », faire partager au lecteur une émotion. De cette manière, le poème « réveille » autant qui le lit que celle qui l'écrit. Quand on parle d'émotion, ce n'est pas le "moi" et ses sentiments qui apparaissent dans le poème ; Ariane Dreyfus écrit très justement que l'amour, quoi qu'on dise, n'est pas un thème poétique, que c'est le fait d'écrire qui « devient de l'amour », « le poème [étant] ce lieu où ni [le lecteur] ni moi ne sommes, mais où nous sommes ensemble ».

Le poème est aussi un lieu de construction du présent, un « présent multiplié », un lieu qui donne le moyen d'éloigner un moment le réel, non pour l'oublier mais « pour ne pas constamment le subir », pour l'interpréter, le réinventer. C'est dire encore que ces essais sont pour son auteure et visent à être pour le lecteur, une manière de penser ce qu'est vivre autant qu'une poétique — les deux ne se distinguent pas toujours. Il y a d'ailleurs, tout au long du livre, avec le refus aussi bien de la poésie-sentiment que de l'"avant-garde", l'affirmation que le poème vivifie et « n'a de sens que par le souffle moral qu'il nous donne, et non par une accumulation de belles trouvailles ».

 

© Tristan Hordé

LES  CARNETS D’EUCHARIS, Hiver 2013, N°36

15/02/2013

Les Carnets d'Eucharis (Année 2013) - Livraison le 1er février 2O13

Les Carnets d’Eucharis

●●●●●●Poésie/LittératurePhotographie/Arts plastiques●●●●●●●●●● 2013

 

 


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COMMANDER A L'ADRESSE

L'Association L'Atelier des Carnets d'Eucharis

L'Olivier d'Argens - Chemin de l'Iscle - BP 44

83520 ROQUEBRUNE-SUR-ARGENS

 

 

JOINDRE LE BULLETIN DE COMMANDE

(à télécharger ci-dessous)

FLYER SONTAG_2.pdf

 

 

 

  

Les Carnets d’Eucharis, Année 2013

(HOMMAGE A SUSAN SONTAG)

Format : 170 x 250|206 pages| ISSN : 2116-5548

ISBN : 978-2-9543788-0-0

France : 17 € (rajouter 3 € frais de port)

En vente : 1er février 2013

 

 

01/02/2013

Lancement de la revue "Les Carnets d'Eucharis, année 2013"

 

Université Paris 1

 

PANTHEON-SORBONNE

 

Lancement de la revue

 

 

 

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HOMMAGE à Susan Sontag

 

Essayiste & romancière américaine (1933-2004) 

 

 

 

EN présence de Nathalie Riera & Sabine Péglion

  

Un café-poésie sera proposé et organisé par Sabine Péglion, en soutien de la Revue et de son premier numéro annuel consacré à Susan Sontag. Une présentation sera faite par la créatrice de la revue : Nathalie Riera.  A cette occasion, lecture par les écrivains, poètes et artistes invités dans ce premier numéro

 

 

 

Au sommaire de ce numéro ANNÉE 2013 sont invités :

 

Virgil Brill / Pierre Alechinsky/ Bruno Le Bail / René Barzilay / Patricyan / Claude Minière / J-G Cosculluela / Gérard Cartier / Georges Guillain / Béatrice Machet / Jos Roy / Gilbert Bourson / Roland Dauxois / Jacques Estager / Gérard Larnac / Angèle Paoli / Richard Skryzak / Sylvie Durbec / Mario Urbanet / Patricia Dao / Jean-Marc Couvé / Nathalie Riera / Claude Darras / Pascal Boulanger / Michaël Glück / Sabine Péglion / Mathieu Brosseau

 

 

 

...

 

 

 

Vendredi 8 février 2013

 

de19h à 22h

 

____

 

Salle du Conseil de l'IAE de Paris

 

21, rue Broca, 75005 Paris

 

Salle 21 - 7ème étage

 

 

Métro 7 : Censier-Daubenton

Bus 91 : Les Gobelins

Bus 83 : Pascal ou Les Gobelins

Bus 27 ou 47 : Monge-Claude Bernard ou Les Gobelins

 

Contact :

[sabinepeglion2@orange.fr]

& [nathalieriera@live.fr]

 

30/01/2013

Lorine Niedecker, "Louange du lieu" par Tristan Hordé

Une lecture de

Tristan Hordé

 

 

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Louange du lieu

« Série américaine »

Editions José Corti, 2012

 

 

   Après Poésie complète de George Oppen et en même temps que L'Ouverture du champ de Robert Duncan, les éditions Corti publient dans leur "Série américaine" une partie importante de l'œuvre poétique de Lorine Niedecker (1903-1970) — les poèmes de sa dernière période (1957-1970) et une sélection d'un recueil précédent. Elle était jusqu'à aujourd'hui quasiment inconnue en France (comme l'ont été longtemps beaucoup de poètes américains), présente seulement par quelques traductions en revues, par Abigail Lang, notamment dans Vacarme en 2006 et 2008, et Sarah Kéryna dans Action poétique en 2001. Les traductions d'Abigail Lang, Maïtreyi et Nicolas Pesquès, qui donnent une idée très juste de la poésie de Lorine Niedecker, sont précédées d'une préface mêlant biographie et étude précise de l'œuvre.

   Découvrant en 1931 dans la revue "Poetry" Louis Zukofsky, Lorine Niedecker a adopté ensuite dans son écriture quelques principes de ceux qui furent réunis sous le nom de poètes objectivistes : le refus de la métaphore, l'attention aux choses quotidiennes de la vie, le choix de l'ellipse (jusqu'à aboutir parfois à des poèmes difficiles à déchiffrer). Elle a rencontré les poètes (George Oppen, Charles Reznikoff, Carl Rakosi) qui se réclamaient peu ou prou de l'objectivisme théorisé par Zukofsky, mais c'est avec ce dernier qu'elle s'est surtout liée et qui sera jusqu'au bout un interlocuteur privilégié.

 

   Le titre Louange du lieu a été retenu pour l'ensemble traduit parce que ce recueil, « synthèse de précision et de fluidité », « hymne et flux et autobiographie poétique », est bien, soulignent les traducteurs, la « somme de son œuvre ». La louange, c'est celle de la région natale, le Wisconsin, où Lorine Nediecker est restée l'essentiel de sa vie, sans pour autant vivre en recluse. Elle présente ainsi son environnement : « Poisson / plume / palus / Vase de nénuphar / Ma vie » et, dans un autre poème, elle évoque de manière un peu moins lapidaire sa vie dans ce pays de marécages et d'eau : « Je suis sortie de la vase des marais / algues, prêles, saules, /vert chéri, grenouilles / et oiseaux criards ». L'émotion est toujours retenue, mais présente cependant dans de nombreux poèmes à propos des saisons, notamment de l'automne (« Brisures et membranes d'herbes / sèches cliquetis aux petits / rubans du vent »), de l'hiver avec ses crues (« Assise chez moi / à l'abri / j'observe la débâcle de l'hiver / à travers la vitre ».

   Les poèmes à propos de son environnement laissent percevoir une tendresse pour ces terres souvent couvertes d'eau, et l'on relève de multiples noms de plantes et de fleurs, une attention vraie aux mouvements et aux bruits de la nature :

                                   Écoute donc

                                                en avril

                                                         le fabuleux

 

                                   fracas des grenouilles

 

(Get a load / of April's / fabulous // frog rattle)

   Ce sont aussi des moments plus intimes qui sont donnés, sans pathos, dans des poèmes à propos de ses parents ou de son propre mariage ; il y a alors en arrière-plan, sinon quelque chose de douloureux l'expression d'une mélancolie : « Je me suis mariée / dans la nuit noire du monde / pour la chaleur / sinon la paix ». Cette mélancolie, toujours dite mezzo voce, est bien présente quand Lorine Niedecker définit la vie comme un « couloir migratoire » ou quand, faisant de manière contrastée le bilan de ses jours, elle écrit : « J'ai passé ma vie à rien ».

   Dans des poèmes "objectifs", elle note de ces événements de la vie quotidienne qui ne laissent pas de trace dans la mémoire : « Le garçon a lancé le journal / raté ! : / on l'a trouvé / sur le buisson ». Cependant, il n'est pas indifférent qu'elle soit attentive à de tels petits moments de la vie ; elle est, certes, proche de la nature, mais cela ne l'empêche pas d'être préoccupée par la vie de ses contemporains, par le monde du travail. À la mort de son père, dont elle hérite, elle constate : « les taxes payées / je possèderai un livre / de vieux poètes chinois // et des jumelles / pour scruter les arbres / de la rivière ». On lira dans ces vers quelque humour, il faut aussi y reconnaître son indifférence à l'égard des "biens" (« Ne me dis pas que la propriété est sacrée ! Ce qui bouge, oui »), qu'elle exprime à de nombreuses reprises sans ambiguïté : « Ô ma vie flottante / Ne garde pas d'amour pour les choses / Jette les choses / dans le flot ». Sans être formellement engagée dans la vie politique, elle écrit à propos de la guerre d'Espagne, du régime nazi, sur la suite de la crise économique de 1929 (« j'avais un emploi qualifié / de ratisseuse de feuilles ») ou sur Cap Canaveral et sur diverses personnalités (Churchill, Kennedy). Elle se sait aussi à l'écart de son milieu de vie, sans illusion sur la manière dont elle serait perçue si l'on connaissait l'activité poétique qu'elle a en marge de son travail salarié : « Que diraient-ils s'ils savaient / qu'il me faut deux mois pour six vers de poésie ?».

 

   C'est justement une des qualités de la préface de reproduire des documents qui mettent en lumière la lente élaboration des poèmes, depuis la prise de notes jusqu'au poème achevé. Il s'agit toujours pour Lorine Niedecker de réduire, de condenser encore et encore : elle désignait par "condenserie" (condensery) son activité. Son souci de la « matérialité des mots » l'a conduite à privilégier des strophes brèves (de 3 ou 5 vers) qui ne sont pas sans rappeler les formes de la poésie japonaise — Lorine Niedecker rend d'ailleurs plusieurs fois hommage à Bashô. Il faut suivre le cheminement des premiers poèmes proposés dans ce recueil (le premier livre publié, New Goose, 1946) n'a pas été repris) aux derniers, à la forme maîtrisée : c'est une heureuse découverte.

Un poème :

 

                        Jeune en automne je disais : les oiseaux

                        sont dans l'imminente pensée

                        du départ

 

                        À mi-vie n'ai rien dit —

                        asservie

                        au gagne pain

 

                        Grand âge — grand baragouin

                        avant l'adieu

                        de tout ce que l'on sait

 

 

 

© Tristan Hordé

LES  CARNETS D’EUCHARIS, Automne 2012, N°35