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22/06/2009

VIENT DE PARAITRE

Une bande verte verdon

Christine Bauer

Editions Atelier Pictura, mai 2009

 

NOTE DE LECTURE

Par Nathalie Riera 

 

«Rien n’est bon que ce qui vient tout seul. Il ne faut écrire qu’en dessous de sa puissance. »

Francis Ponge, Proêmes

 

 

Une bande verte Verdon : pas de place aux ressacs.

Immobilités, ondulations, jusqu’à parfois quelques enlacements, tout se tient à être détachement, sorte de tranquillité inlassable, indissoluble. Rien qui ne soit réfractaire. Rien dans la langueur. Même les ombres sont calmes.  

 

Ce qui cesse n’est plus, ce qui cesse se transforme.

 

Christine Bauer salue tout ce qui lui fait signe simplement. De la même manière que tout ce qui fait intrusion, comme les saletés, les odeurs fortes

Par ailleurs, elle écrit « scintillement », mais se refuse tout effet de magnificence. Juste une invitation à regarder de près. Prêter l’œil. C’est là qu’elle semble trouver son souffle, sa source. Là où le regard prend des chemins secrets. Où le regard ne sublime rien.

 

Le calme plat peut se perdre, la tempérance à tout moment troublée : ce qui se répète se renouvelle, s’aère.

De quoi est fait le poème ? surtout de refuser toute prostration, et de ce qu’il peut encore parfumer l’air.

 

 

Une bande verte Verdon : le poème est l’espace d’un jardin, d’une eau claire et limpide avec ses galets, d’un sous-bois dense et jaune, d’une rivière invisible. Le poème est l’espace de ce qui est paysageinhabituel.

 

 

Toute cette magnificence, matinée exceptionnelle, ce paysage à couper le souffle, m’insupporte au fond. Une fois arrivée au sommet, je suis apaisée. Pas de vue imprenable, pas de gorges majestueuses, que du paysage « normal ».

 

Ainsi suis-je capable de tourner mon regard vers le sol, vers le petit, vers le non-spectaculaire, vers le détail, vers le fade…oui, vers le fade.

 

 

Lumière pour l’œil, pour le sol, pour l’infime, le quelconque.

 

Se trouver là, dans l’essentiel, dans la promesse des lieux, dans le frôlement des choses. Se laisser modeler par ce qui s’approche ou se resserre, par ce qui s’éloigne ou s’élargit.

 

Lumière pour l’inexprimé.

 

 

 

© Nathalie Riera, 20 juin 2009

 

 

 

Editions Atelier Pictura

Bande verte verdon.jpg

 

 

16/06/2009

Brighton West Pier, Isabelle Guigou par Loyan

 

NOTE DE LECTURE

 

Brighton West Pier, d’Isabelle Guigou

 par Loyan


Editions Le chat qui tousse, 2009


Dans « Mot à mot, l’écriture reconstruit / Pierre à pierre / L’appartement / T’y transporte / Te voilà jeune encore malgré tes cheveux blancs ». En 2007, dans Le parfum des pierres aveugles (éditions Clarisse), Isabelle Guigou avait su trouver le juste équilibre entre l’émotion restituée par la poésie et l’évocation d’une réalité douloureuse. Le Brighton West Pier que vient de publier Le chat qui tousse naît, de nouveau, du rapport entre un lieu et ce qu’en retranscrit la mémoire sensible de l’auteur.

Ce West Pier de Brighton, au sud de l’Angleterre, est une jetée du XIXème siècle sur laquelle se trouvaient échoppes et salles de concerts. Mais depuis plus de trente ans le lieu est fermé au public. « N’habitent / Le West Pier de Brighton / Qu’oiseaux et photographies anciennes / La passerelle métallique / S’incline / À genoux dans la mer/ Le temps rabote l’arrogance / L’approche du rien nous plie à l’essentiel / Là, un squelette / Que la mer démembre ».

Il y eut de la vie en ces lieux, de la joie, des relations tissées entre les êtres. Mais de là, comme de la maison familiale de Pézenas évoquée dans Le parfum des pierres aveugles, la vie s’est retirée, comme une marée descendante définitive. De la méditerranée à la Manche, l’évocation a changé de rivage mais aussi de dimension, passant du cercle familial à un lieu public désormais désaffecté. Le West Pier semble figurer la descente inexorable vers la mort tandis que la passerelle parallèle, la East Pier, « plus moderne / Avec ses grandes roues et autres attractions / qui vous décollent du sol / Rabâche / Nos rêves de dépasser / La terre ». Paradoxe à vouloir ainsi quitter le sol, car aller au ciel peut aussi bien signifier s’élever, spirituellement, que cesser de vivre.

Quelle quête poursuit Isabelle Guigou dans ce poème ? Peut-être « pénétrer la mer / Comme si nous pouvions féconder / l’éternité ». Qu’en espère-t-elle ? « Assise sur le bord / Tu attends que le flot t’insuffle / La semence de l’horizon ». L’eau et ses cycles, porteuse de renouvellement, quand bien même le point d’où on l’observe est vermoulu et laisse apparaître un squelette « que la mer démembre ». Tout ceci est exprimé sans afféterie, dans une juste distance entre le refus du cliché lyrique mais aussi du cliché prosaïque – une poésie à hauteur d’être, qui regarde le ciel et le sol dans un même mouvement circulaire et rend compte des deux plans, terrestre et céleste.

La poésie d’Isabelle Guigou sait poindre sans s’en gargariser. Elle vise juste sans s’en flatter. Cette humilité se retrouverait-elle dans ces vers, allant jusqu’à la négation de soi ? « Les vagues n’auront pas même / À rouler tes os : / Tu ne fus jamais que le débris / D’un toi impossible ». De ces quelques mots doucement assemblés, jaillit une dureté quasi nihiliste. Quasi, car la vague continue de rouler et apporte à la fin du poème, malgré la disparition programmée des bâtiments fermés du West Pier, « Une lueur d’espoir notre phare / Un mot / D’amour / Pour ceux qui voguent ».

Sur des thèmes aussi usés et chancelants que le rivage, la mer, la mort, l’appel du large, Isabelle Guigou place sa voix. Peut-on la dire moderne ? Elle apparaît surtout humaine et intemporelle et cela, sans réfuter l’interrogation contemporaine sur la fabrique du poème : « (L’écriture / Une parole sur pilotis / Que cerne et emplit / Le silence) ». L’aphorisme tombe juste lui aussi ; il a sa raison d’être dans le mouvement de ce texte à la fois ample et condensé (une quinzaine de pages au format carnet, comme l’affectionne Le chat qui tousse en la personne de son éditeur, Franck Cotet). Qu’Isabelle Guigou se rassure : oui, elle réussit à parler « à la mer comme à un dieu ». Oui, elle sait trouver le langage qui lie cœur, corps et esprit.

Un être juste, vraiment, jusque dans son écriture.

LOYAN

■ Lien : http://pagesperso-orange.fr/tiens/chatquitousse/

 

08/06/2009

PASCAL BOULANGER

 

PARUTION 18 juin 2009

Quatrième de couverture

 

Cherchant ce que je sais déjà

Editions de l’Amandier

Collection Accents graves, Accents aigüs

 

Auteur de plusieurs livres de poésie et d’essais sur cette dernière, Pascal Boulanger joue ici du paradoxe, convoquant la bibliothèque et témoignant d’une traversée où les drames de l’existence côtoient les noces du ciel et de la terre.

La délivrance du mal passe par sa connaissance et si la parole poétique commence par une descente aux enfers, elle porte aussi le germe d’une renaissance.

Dans cette quête de l’amour  loin des résignés, loin des naïfs et avec des yeux de chair grands ouverts, le poème interroge avec insistance  -Qui me donnera un baiser de feuille d’or/ pour que l’existence ne soit plus une faute ? - et nous renvoie à nous-même, dévoilant l’obscurité et la lumière, l’opacité et la transparence, la terreur et le salut afin de nous tenir là, dans l’échec et la question et dans la beauté des choses qui ne fait pas question.

 

 

Je sais ce que je sais
Sur la double route
Dans le souffle de ma respiration
Dans le feu que le sommeil abrite

PB.jpg

 

NOTE DE LECTURE

Nathalie Riera

 

« Il faut retirer sa foi de l’abîme. Il faut apaiser son cœur à observer de près une chose n’importe laquelle (…) Il faut surtout fermer l’abîme ».

Pierre-Jean Jouve, Proses, (p.235) Gallimard/Poésie.

 

 

« Ô Bellarmin ! qui donc peut dire qu’il se tient ferme, quand la beauté même mûrit à la rencontre de son destin, quand le divin même doit s’humilier et partager le sort des choses mortelles ! »

Hölderlin, Hypérion  in Hypérion à Bellarmin (volume second, premier livre)

 

 

 

Etre au plus près des œuvres d’un poète, avec toute la distance qu’une telle intimité puisse exiger, c’est-à-dire sans fascination stérile. Concéder au « livre-poème » son pouvoir et sa volonté de faire musique parmi les choses. Décerner à celui qui Cherchant ce que je sais déjà une attention aussi dégagée que soutenue, comme réponse à cette évidence qu’il n’y a jamais rien à ignorer ou à renier, dans un monde où se joue sans cesse et sans concession toute la gamme des temps, dans une suite de contrastes qui font œuvre parmi les choses.

Partitions d’air et de feu, bienveillance et férocité des couleurs : là où Pascal Boulanger se tient, il n’y a pas toujours de ménagement possible. Juste se tenir dans l’extrême, c’est-à-dire là où le poète peut encore avoir désir de dire ce que les lèvres de l’homme peuvent garder d’amer, de froid, de tremblement intérieur.

 

La parole est aussi une forme, et cela dès lors que cette parole même est prononcée. Et ce qui se prononce dans la parole de Pascal Boulanger consiste à faire entendre que la foi, à l’égal du Verbe, dépasse d’abord la foi, au sens où P.J. Jouve préconisait que la foi soit retirée de l’abîme.* Tout grand poète nous rappelle, à sa manière, que le poète (parole jouvienne) « n’appartient qu’à sa parole ». Comme tout être n’appartient à rien d’autre qu’à sa propre histoire.

 

***

 

Au contraire de « Jamais ne dors » (Le Corridor Bleu, 2008) et ses chants amoureux, Cherchant ce que je sais déjà révèle la face douloureuse des séparations et des inquiétudes face aux proches. Est-il alors juste de penser que de la part de Pascal Boulanger ce dernier livre serait tentative de mémoire ? Mémoire dont les fils lumineux font aussi la détresse du chant. Emouvante ébauche qui fait dire : « Touchant l’étoffe qui sépare/- je ne veux plus que la mémoire humaine passe en moi ».

 

D’une séquence à l’autre, c’est le dénuement sans répit, ainsi la section nommée « Les ruines de la ville », qui témoigne d’une traversée en abîme, et où l’auteur lui-même se sent la proie d’un destin d’emblée verrouillé. Est-il par ailleurs besoin de préciser qu’une tentative d’anamnèse ne tient parfois qu’à un profond désir de grand silence. Quatre ans auparavant, dans Jongleur, (Comp’Act, La Polygraphe, 2005), l’auteur nous fait part de cette perspective : « Cependant, la vie que j’avais à vivre je l’avais déjà vécue/et il n’était plus question d’écrire ni de les écouter./Le tranchant du seul instant était devenu un point ».

 

Faut-il entendre par là un point final ? Mais à quoi ? N’y a-t-il plus de routes, plus aucun autre rendez-vous ?

 

Le premier cri – la buée des lèvres – le dernier souffle

 

la lumière et son attente

                                         l’inexistence

 

 

le détour

le retrait

le silence

 

 

Je voisine par un abîme – je le sais – indistinct

cherchant ce que je sais déjà

 

***

 

Au cœur des drames, pas de communication possible, l’homme n’a pas vocation à trouver des réponses, mais au mieux peut-il poursuivre sa propre histoire sans  cesser de faire incantation parmi les choses de la vie et les violences du monde. 

Jusqu’avant les inquiétudes, le cœur a des couleurs aux ailes. Détonateur, il est ce qui nous fait partir sans nous dérober. Mais depuis longtemps déjà, il y a cette sorte de savoir, qu’il nous faut aussi vivre plusieurs autres lieux, ici ou là-bas, espérer possible ou impossible d’autres royaume, centre, espace complet… entre le vivant et le mourant. Vivre, c’est-à-dire affronter son propre exil et sa propre énigme. « Retour parmi les crimes de l’époque, les saisons de mort ». Sorte de chute qui ferme le paradis, et entraîne avec elle tous les sommeils « qui déplaçaient les montagnes ». Et à cela, comment ne pas crier, ne pas prier au sein même du grand silence :

 

Qui sait aimer sachant ne pas mourir ?

 

Je contourne les grabats du chantier

un chant glisse sur le parvis

 

omnia vincit amor

 

***

 

Est-ce faute d’exister ? ne devrait plus faire question, quand on sait cette autre sorte de vérité, pour ne pas dire de nouveau jour, auquel nous pouvons souscrire, même dans le plus haut déchirement, vérité conjointe à toute ruine qui ferme nos joies : éprouver et consentir que la vie nous est souveraine, indomptablement. Même au milieu des ravages elle est encore pourvue de cimes, et à jamais nous initie sa force. Ce n’est pas de la mort que naît le poème, mais de ce qu’il reste sous les décombres.

Pascal Boulanger a cet art non pas de hisser le poème mais de le faire couler, lui faire traverser tous les versants et les rives, jusqu’à ce qu’il se consume sur les sols les plus abrupts ; le sauver en quelque sorte du règne de la boue, où un grand pan de notre humanité contemporaine s’enlise. Fluidité qui assure également au poète de ne jamais cesser son invention.

Art également d’évoquer la relation de l’homme entre le clair et l’obscur, et du risque qui s’impose à notre existence :

 

C’est le risque du périple

 

-         la gale démange celui qui erre dans la tourmente

-         les dieux font tomber les vents

                                              sur l’île qui se réinvente

 

Jamais de place pour la perdition absurde ! L’homme vit ou ne vit pas une vraie bataille.

 

***

 

Etre au plus près d’une voix qui rugit et rougit, parce qu’il y a encore espoir et toujours désespoir, le dire de tout poète est-il justement de ne plus se borner de dire, mais dire autre chose, ce qui ne veut pas dire le dire autrement.

Etre au plus près d’un désir, qui peut ressembler à ce tranchant devenu un point : dire qu’il en est assez, ou alors choisir de se rendre sourd à toutes envolées emphatiques, aux tristes chimères, aux pourrissements et autres attractions morbides, aux fausses batailles, à la vitesse qui a supplanté la contemplation, et à la nuit qui « ne ramène plus la volupté ».

Ecrire Cherchant ce que je sais déjà, comme preuve que de « se rendre au sol » n’est pas une vaine action, et que celle-ci nous rappelle que nous disposons d’un espace qui nous est à tous commun, espace clos à traverser, pour probablement un retour vers autre chose de proche, et qui touche à notre propre grandeur.

 

 

© Nathalie Riera, 30 avril 2009

 

 

 

NOTICE

Bio/Biblio

 

Pascal_Boulanger_7.jpgPascal Boulanger, né en 1957, vit et travaille, comme bibliothécaire, à Montreuil. Parallèlement à son travail d’écriture, il cherche depuis une trentaine d’années, à interroger autrement et à resituer historiquement le champ poétique contemporain qui, pour lui, passe aussi par la prose. Marqué par la poésie rimbaldienne et le verset claudélien, il a donné de nombreuses rubriques à des revues telles que Action poétique, Artpress, Le cahier critique de poésie, Europe, Formes poétiques contemporaines et La Polygraphe. Il a été responsable de la collection Le corps certain aux éditions Comp’Act. Il participe à des lectures, des débats et des conférences en France et à l’étranger sur la littérature et il a mené des ateliers d’écriture dans un lycée de Créteil en 2003 et 2004.

Il a publié des textes poétiques dans les revues : Action poétique, Le Nouveau Recueil, Petite, Po&sie, Rehauts…

Parmi les études qui lui ont été consacrées, signalons celles de Gérard Noiret dans des numéros de La Quinzaine Littéraire, de Claude Adelen dans Action poétique, d’Emmanuel Laugier dans Le Matricule des anges, de Bruno Cany dans La Polygraphe, de Serge Martin dans Europe, de Nathalie Riera sur le site Les carnets d’Eucharis ainsi qu’une analyse formelle de Jean-François Puff (sur le recueil : Tacite) dans Formes poétiques contemporaines.

Certains de ses textes ont été traduits en allemand et en croate.

 

Livres :

 

Septembre, déjà (Messidor, 1991)

Martingale (Flammarion, 1995)

Une action poétique de 1950 à aujourd’hui (Flammarion, 1998)

Le Bel aujourd’hui (Tarabuste, 1999)

Tacite (Flammarion, 2001)

Le Corps certain (Comp’Act, 2001)

L’émotion l’émeute (Tarabuste, 2003)

Jongleur (Comp’Act, 2005)

Les horribles travailleurs, in Suspendu au récit, la question du nihilisme (Comp’Act, 2006)

Fusées et paperoles (L’Act Mem, 2008)

Jamais ne dors (Corridor bleu, 2008).

 

A paraître en 2009 :

 

Cherchant ce que je sais déjà (Editions de l’Amandier)

L’échappée belle (Wigwam)

 

 

 

Anthologies :

 

Histoires, in Le poète d’aujourd’hui par Dominique Grandmont, Maison de la Poésie Rhône-Alpes, 1994.

L’âge d’or, in Poèmes dans le métro, Le temps des cerises, 1995.

Grève argentée, in Une anthologie immédiate par Henri Deluy, Fourbis, 1996.

En point du cœur, in Cent ans passent comme un jour par Marie Etienne, Dumerchez, 1997.

Ça, in 101 poèmes contre le racisme, Le temps des cerises, 1998.

Le bel aujourd’hui (extrait), in L’anniversaire, in’hui/le cri et Jacques Darras, 1998.

L’intime formule, in Mars poetica, Editions Skud (Croatie) et Le temps des cerises, 2003.

Dans l’oubli chanté, in « Les sembles » par Gilles Jallet, La Polygraphe n°33/35, 2004.

Jongleur (extrait), in 49 poètes un collectif par Yves di Manno, Flammarion, 2004.

 

 

 

Parmi ses études et ses entretiens :

 

Henri Deluy, Un voyage considérable, in Java n°11, 1994.

Gérard Noiret, Une fresque, in La sape n°36, 1994.

Marcelin Pleynet, L’expérience de la liberté, in La Polygraphe n°9/10, 1999.

Philippe Beck, Une fulguration s’est produite, in La Polygraphe n°13/14, 2000.

Jacques Henric, L’habitation des images, in Passages à l’acte n°1/2, 2007.

 

 

 

22/04/2009

Psaumes - Paul Claudel (une lecture de Claude Minière)

 

 

 

Paul Claudel, Psaumes, - Traductions 1918-1953

Gallimard, 2008

 

NOTE DE LECTURE………

 

« La manière que j’ai eue de mettre un pied devant l’autre, tout de même il est temps d’y songer, et toute cette écriture que j’ai écrite avec ma langue. » (Ps. 38)  La réécriture des Psaumes telle que la pratique Claudel donne une excellente occasion de « voir » sa poésie.  Répétitions, variations, corrections, épuisement, nouvel élan.  Un pas en arrière pour mieux sauter.  Langue cultivée ou des « simples », réclamations d’enfant têtu, emphase, demande nue, pression, humilité…Claudel mobilise toutes les capacités de sa lyre.  « Regardez mes doigts sans aucun bruit dans le rayon de soleil qui essaient la harpe entre mes genoux : il y a dix cordes » (Ps. 32).  L’instrument est toujours le même mais les changements de clef sont abrupts, selon le jour et l’heure, entre 1918 et 53.  On croit entendre un écho d’Hölderlin : « L’homme, avec tout cet honneur qui lui sied, n’a pas compris » (Ps. 48), et puis c’est Homère : « Dieu va au secours du matin avec l’aurore »(Ps. 45).  Le combattant échappe à ses poursuivants : il est debout sur le verset, converti, envers et contre tout dans les revers.  « Egorge-Moi la glorification ! »(Ps. 49), voilà comme Claudel se permet de faire parler Dieu.  Ou bien : « la beauté de la campagne est avec Moi. ».

                                                                                                    Claude Minière

 

 

 

 psaumes de claiudel.jpg« Les psaumes, ça n'est pas fait pour dormir dans des vieux livres poussiéreux, ni pour être ânonné ou roucoulé sur des airs qui manquent d'air, de beauté, de culot. C'est fait pour vivre aujourd'hui, louer, crier, pleurer, prier, danser ce qui fait le fond et l'arrière-fond de notre présent avec toute la panoplie des douleurs, espoirs, tristesses, joies.

Plutôt que de les retraduire, Paul Claudel a voulu les répondre comme l'écho, en les recréant en toute liberté dans cette langue charnelle, baroque, bruissante qui fait son génie.

Le résultat est explosif. »

Guy Goffette (Préface)

 

à consulter

 

 

 

 

 

16/04/2009

Une lecture de Nathalie Riera

Mathieu Brosseau

 la nuit d'un seul.jpg

la nuit d’un seul

La Rivière Echappée, mars 2009

 


 

(IV )

Ici, disparaître.  Circonscrire ce rien, cet ajout de soi, ce dérèglement du regard. Dans le sort d’être et le déroulement de la formule. Se dénouer dans l’équation. Sa valeur sacrilège dans le ventre de l’Initiale s’exécute, ici, sur le passage des mondes…, ici, by its very absence.

(p.32)

 

 

 

Rêve et chair cherchent alliance. Ils sont vie, sont mouvement, sont ce qui se perpétue sur le sol natal, c’est-à-dire disposés à toutes les métamorphoses.

 

*

 

En soi ne cesse de se conjuguer or et mort, prairie de l’abîme ou « mélodie du labyrinthe ». Rien de mortifère, mais seulement ici, disparaître. Ou en finir, mais en finir avec quoi précisément ? Ce temps humain tout fait de fictions.  Chimères, inventions, narrations de ce que nous sommes, de ce que nous vivons, et de tout ce qui nous vit, nous happe, nous possède.

                                                                      

                                                                       Savez-vous

                                                                  ce qu’il faut de

                                                                  chimères

                                                        pour faire du continu… ?

 

*

 

Il n’y a pas de double de soi, mais le témoin de soi, ou témoin de votre mort, tout contre vous depuis le commencement de votre histoire, Toujours présent comme un astre jumeau. Et puis, il n’y a pas seulement ce qui avance à l’endroit, le chemin pris est toujours un retour. L’essentiel retour, comme essentiel est ce qui meurt, est ce qui ne peut périr... il nous faudra/nous mourir pour nous redevenir il nous faudra/aller en sens inverse.

 

Enigme et dualité de ce qui nous anime et nous divise. Tristesse et lumière. La nuit d’un seul est une invitation à ce qui est chair, sel, éther, à la parole qui ne bavarde pas, aux lèvres qui se veulent libres, ne pas se dessécher, et puis, à ce que l’on peut encore atteindre par le langage à chaque pas, un retour à soi par l’expérience poétique, sans se retourner, c’est-à-dire repartir.

 

Le songe de vivre et le fruit du rêve sont ce rien et ce tout, sont ce qui nous font tourment, mais pour Mathieu Brosseau il faut tristesse pour se redresser, et puis, Le feu pour sortir de l’autofiction. Le feu comme seule issue à la nuit.

 

*

 

Nous sommes ce qui cherche autre chose. Nous sommes ce qui nous lie au temps sans couleur. Nous sommes ce que nous voyons, ce qui est su et qui est inconnu de nous. Ce que je vois et ce que je suis, ce que je m’apparais et ce que je disparais totalement. Ce que j’ai aussi les yeux blancs d’un aveugle.

 

Ce qui nous lie nous mène à la source, hors du centre. Ce qui nous lie : volatil, aérien, coagulation.

 

Il y a être poète pour encore écrire, ne pas écrire, encore dire, ne pas dire. Pour être perméable comme tulle au vent (…) perméable comme gaze au soleil. Comme il y a de rêver pour son âme qu’elle retrouve l’aurore des merveilles. Comme il y a être cet enfant qui pleure de revenir au monde,  et qui dit ce refus de vivre, ce cri de vie.

 

A la page 63 : « L’automne est notre fin, aussi. Légèreté déconcertante des feuilles, moutons de poussière volants entre les édifices, spectacle sans souffle, vision aveugle. Etouffé, le monde se tait. Cet octobre en lieu et place du linéaire, l’arrêt du cœur et de la sève montante. Tissu du continu en dehors des cycles qui ponctuent notre corps de corde. Chambrée de comètes vives, ces enfants sont nos parents, notre arrière en place des astres dormants. Ils ont le rire du fracas et la langue qui devine le dessous des pierres, ce sol, ce tapis de terre. »

 

*

 

Ce recueil, nous dit son auteur, recouvre plus de cinq années d’écriture/étude, dans le tourment et l’absorption de « la question de l’Autre insondable et la volonté de casser l’incassable relation sujet-objet ».

Où se situe la poésie de Mathieu Brosseau ? Lui-même répond, au sujet de ce recueil précisément : « combien je suis livré à interroger la parole comme instance sous-jacente au langage, comme puissance évocatrice non (encore) verbalisée. Et du mouvement qui amène cette parole à s’accoucher d’elle-même, naît une écriture non narrative, structurée comme un au-delà prescient. Là se situe ma poésie. »

 

A la manière d’un Jean Tardieu, Mathieu Brosseau ne se veut-il pas « désert et transparent afin de devenir un piège pour les mots » ? ou, à la manière d’un Georges-Emmanuel Clancier, se demander : « Mais qui dira si je vis ou meurs ? »

 

La poésie est là où le chant se courbe et se recourbe, où l’horizon s’éprouve, là où le poète marche, où lui-même est aventure éperdue. Poésie sous le signe de la chair.

 

 

 

Contribution publiée sur poezibao le 27 février 2009

©Nathalie Riera, Notes de lecture 2009 - Toute reproduction interdite.

 

 

 

 

 

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La Rivière échappée

 

 

 

mb1.jpgNé en 1977 à Lannion dans les Côtes d’Armor, Mathieu Brosseau est bibliothécaire à Paris. Il a publié deux ouvrages : L’Aquatone et Surfaces : Journal perpétuel. Plus récemment et en collaboration avec Thierry Le Saëc, il a publié Dis-moi, un livre d’artiste aux éditions La Canopée/La Rivière échappée. En 2006, il fonde la revue en ligne plexus-s.net et depuis 2008 il codirige avec François Rannou la collection L’Inadvertance sur le site publie.net. Il a également publié dans de nombreuses revues : Action Resteinte, Ouste, Dock(s), Boudoir & autre, L’étrangère, etc.

09/03/2009

Sermons aux oiseaux - (Lecture de Brigitte Donat)

François Cassingena-Trévedy :

Sermons aux oiseaux

Cinquante homélies pour le temps qui demeure

sermons aux oiseaux.jpgPréface de Sylvie Germain

Ad Solem , Genève (Suisse)

         Parution : décembre 2008

 

Nous aurions tort de devenir des oiseaux de mauvaise grâce, sourds, rétifs aux sermons. Car le sermon, plus précisément l’homélie est un genre d’expression musicale : un rondeau de la Parole qui revient sur elle-même en ouvrant un espace infini.

François Cassingena, moine bénédictin, retourne inlassablement aux Ecritures et s’abouchant à la Parole, s’en fait l’instrument. Descendant sans fin de la Montagne, elle prend son essor, se déploie, nous exhorte d’aimer et louer Dieu. Brillant exégète, l’auteur possède cependant l’art de transcender une nécessaire rhétorique au bénéfice d’une poétique. N’est-elle pas essentielle au Verbe afin qu’il s’éprenne de notre chair, pousse le lecteur à s’alléger, à s’enchanter davantage ? Séminale, subversive, elle est sœur de la foi qui opère des déplacements, étant bien entendu que le premier arbre qu’elle déracine comme la première montagne qu’elle transporte, c’est nous-même. Invité à l’habitation du désert, c'est-à-dire le dedans, nous serons amenés à découvrir que cette région de l’homme est immense. Elle délie le regard pour voir que les Trois Noms sont écrits sur toutes les fleurs des champs.

Sermon aux oiseaux rappelle que la Parole s’espace de silence. Laisse immense de Jésus en son retirement. Laisse marine. Jésus est une mer et sa laisse est l’amour.

 

 Brigitte Donat

28/02/2009

Mathieu Brosseau

cliquer ici : Une lecture de Nathalie Riera sur le site Poezibao

 

la nuit d'un seul.jpgNé en 1977 à Lannion dans les Côtes d’Armor, Mathieu Brosseau est bibliothécaire à Paris. Il a publié deux ouvrages : L’Aquatone et Surfaces : Journal perpétuel. Plus récemment et en collaboration avec Thierry Le Saëc, il a publié Dis-moi, un livre d’artiste aux éditions La Canopée/La Rivière échappée. En 2006, il fonde la revue en ligne plexus-s.net et depuis 2008 il codirige avec François Rannou la collection L’Inadvertance sur le site publie.net. Il a également publié dans de nombreuses revues : Action Resteinte, Ouste, Dock(s), Boudoir & autre, L’étrangère, etc.

La Nuit d’un seul

Mars 2009 - Editions La Rivière Echappée

 La Rivière Echappée

21/02/2009

L'Apparition - Yves Goulm

(LES ENCRES D’ISAAC CELNIKIER)

Editions Albiana, 2007

 

-Quatrième de couverture-

Jamais il n’écrivit sur Piotr dans son hebdomadaire. Il n’en fit jamais le portrait. Comment aurait-il pu ? Qui pouvait écrire sur ses Têtes ? Personne. Personne n’écrivait comme il gravait. Personne n’avait jamais écrit comme il gravait. Qui écrirait un Visage pour l’hachurer ensuite, pour le strier de suie ? Qui bâtirait le poème de la Face pour le raturer ? Qui rimerait la littérature de la Face pour la biffer avec frénésie une fois l’harmonie atteinte ? Qui parviendrait à faire apparaître une Révélation, à faire se révéler une Apparition pour l’encombrer de gribouillis, pour la charger, la surcharger ? Qui traquerait le beau en mots tissés pour mieux le rayer, le dérayer par les sillons du laid, les souillures de l’effacement ?

 

L'apparition Yves Goulm.jpg-En un mot…-

Par Nathalie Riera

 

Puisque peindre c’est transcender le monde avait-il dit à Edouard, alors le monde sera ma toile.

 

Piotr peint des têtes, rien que des têtes, mais pas n’importe quelles têtes. Trente gravures, la Tête I, la Tête II… « Trente Têtes saturées comme pièces maudites » que son ami Edouard, dont l’amitié précieuse l’aide à vivre, veut les confronter au public, lui faire rencontrer ces Têtes, et permettre en même temps au peintre de sortir de son atelier et de sa solitude. Une exposition est organisée dans une galerie, mais Edouard ne peut s’empêcher de remettre en cause ce projet qu’il considère inepte :

 

Comment avait-il pu insister, et insister encore, et encore, à le sortir de sa réclusion volontaire pour l’entraîner dans cette fange ? Et, surtout, pire que tout comment avait-il pu envisager par quel miracle les œuvres de Piotr supporteraient le choc d’être confrontées aux non-regards, aux regards éteints et aveugles, aux regards vides d’yeux ? Comment avait-il pu concevoir cette rencontre de têtes ?

 

Dès les premières pages, le ton est donné. Une situation singulière, avec un Edouard en culpabilité, un Piotr pris d’hébétude et de panique, tous deux versés au milieu d’une cacophonie, d’une masse de gens aux conversations futiles et verbeuses, si peu attentifs aux horribles créatures de Piotr : plus personne n’y prêtait attention, si tant est que quiconque en eût seulement l’intention. Ces Têtes gâchaient presque le plaisir des conviés.

(…)

Comment avait-il osé croire que ces sublimes laideurs, ces laides beautés, ces Têtes extirpées de la tribu des damnés recevraient autre chose que le dédain d’un temps où le factice et le clinquant triomphent ?

 

Un livre qui, pour l’éditeur des Editions Albiana, se confronte à de vraies questions.

 

www.albiana.fr

 

 

-Extraits-

 

Ci-dessous : Tète 1, 1996 gravure, 1981, pointe-sèche, 11 x 11

tete1.jpgIls pleurèrent un mélange d’eau et de sang, d’eau de sang, de rage et d’écoeurement, d’eau d’étang saumâtre, de mare flasque, de flaque aux eaux mortes et fangeuses où le moustique abonde, eaux de marécages, eaux dormantes où règne la touffeur. Chacun son royaume, chacun son trône et son spectre. Roi des flaques d’eau sales, roi des mares d’eaux de boue, roi des étangs d’eaux stagnantes, roi des écoulements huileux, les eaux de haut-le-cœur, roi des eaux de rage, roi des eaux de sang, suceur de sang, vampirique diktat, nécrophilique édit.

(p.35)

 

C’était un regard de désert, une terre d’yeux à l’aridité calleuse, un regard aux yeux de sécheresse, un regard de sable, un regard de tempête de sable, un regard de dunes, un regard ardent, un regard d’erg. C’était une immensité calcinée et grillée, un regard sans autre végétation que des arbustes épineux, un regard sans autre faune que lézard et scorpion, le serpent pour animal, le cactus pour végétal. C’était un regard de dard et d’épine, un regard des contrées immenses aux épouvantables chaleurs diurnes et froideurs nocturnes, un regard flou d’horizon incertain, la netteté de la ligne troublée, vaincue, distordue par les torrides torsions de la canicule, un regard dur de croûtes misérables, un regard calleux de crevasses et de gerçures. C’était un regard sans sources, sans puits, sans pluies, sans oasis, sans mirages et sans rêves, un regard sans trêve de soif, une soif que plus aucune ondée n’aurait épanchée, une soif que l’eau n’apaise plus. C’était un regard de traversée de désert sans nul but, sans boussole. C’était un regard dur d’une dureté muette.

(p.100)

 

Les gravures sont d’Isaac Celnikier, né à Varsovie en 1923, enfermé au ghetto de Byalystok de 1941 à 1943, et qui a reçu le Prix Mémoire de la Shoah de la Fondation Jacob Buchman en 1993.

 

 gladys.jpg

Isaac Celnikier

 

 

Gladys, 1985   huile sur toile, 81 x 65

 

 

« La poésie pour réconcilier les âmes »

sur le site Paysages bretons

 

 

 

Isabelle Zribi

Vient de paraître

Tous les soirs de ma vie

Ed. Verticales, février 2009tous les soirs de ma vie.jpg

Note de lecture de Pascal Boulanger

 

Il est beaucoup question, dans ce très beau récit d’Isabelle Zribi, de désolation, de voix négatives et pessimistes, d’idiotie et de malchance, de nuits qui tombent en plombant l’existence…autant de scènes répétées qui révèlent, chez la narratrice, un désespoir lucide et profond. Il y a du Antoine Roquentin chez elle – rien jamais n’arrive, rien n’est nécessaire – chaque événement se voile ou bien, quand il pourrait surgir, il est déjà au bord de sa disparition nauséeuse.

Face à un réel qui ne se manifeste que par son absence ou sa défaillance, ce sont les attentes, les indécisions et les faillites qui résonnent à chaque page de ce récit. Et pourtant, des possibles autour de la fenêtre hölderlienne de l’enfermement survivent dans les lointains de l’amour. Et pourtant, Tous les soirs de ma vie est sans doute le récit le plus apaisé de Zribi car il propose aussi une rencontre et une fugue, avec une mystérieuse C., épiphanie offrant soudain un ressaisissement et une espérance. Ce livre brûle de ce qui fait obstacle à la présence. L’enjeu d’écrire consiste alors à questionner, dans un humour grinçant, une existence – la nôtre – monotone et vide. Face à la neutralité exacerbée, à la maladie de la répétition et de la tiédeur, nous ne sommes plus que des ombres muettes, plongées dans l’indifférence du monde. Plus d’immanence, encore moins de transcendance, mais le relevé froid et lucide de notre passion – notre souffrance – puisque rien ne peut excéder l’existence et sa banalité affligeante.

Flannery O’Connor, en bonne catholique, l’a exprimé : plus vive sera l’exigence de vivre plus évident risque d’apparaître le vide qu’on a sous les yeux. Zribi, triste par excès d’optimisme, traverse le négatif, y séjourne même, pour mieux déjouer nos illusions.

 

Pascal Boulanger

07/02/2009

Marco Ercolani, Lucetta Frisa - Courts-circuits

Réponses possibles à des questions imaginaires…………………………

 

Traduction de Sylvie Durbec

 

 

Extrait

 

Provoquer des courts-circuits

 

Quelques écrivains actuels, assez désinvoltes pour se détourner des origines et des racines de la littérature, écrivent des choses qui ont déjà été écrites des années auparavant, avec la présomption de renouveler de fond en comble l’écriture, d’être les premiers à voir la force et l’originalité d’un style, le leur. Une originalité qui se caractérise par l’amnésie, peut-être volontaire, du travail des générations précédentes. Au lieu d’être conscients de leurs choix personnels, ils se posent en prophètes de leur petite Weltanschuung sur le monde. Ils se construisent leur propre lexique dans une langue vidée à force de pauvreté, sereine par omission. Le péché originel de ces écrivains est bien leur manque de curiosité envers leurs prédécesseurs et leur absence désolante d’imagination. Se sont-ils jamais demandé si le fil rouge qui unit les générations est seulement la petite madeleine personnelle, la magique Rosebud de Welles et pas plutôt ce «fragment en forme de cube de la conscience haletante » dont parle Pasternak et qu’il recherchait dans tout livre ?

 

 Télécharger le texte : courts circuits.pdf

Gaston Bachelard

Lettres à Louis Guillaume

(Editions La part commune, décembre 2008)

 

 

Extrait

 

Un petit traité d’émerveillement

Préface de Jean-Luc Pouliquen

 

 

La correspondance de Gaston Bachelard (1884-1962) est à ce jour, dans sa plus grande partie, encore inconnue de tous ceux qui sont attentifs à son parcours exceptionnel dans la philosophie des sciences et de l’imaginaire. Avec le temps, elle remonte peu à peu à la lumière, s’échappant des tiroirs, des dossiers, des archives de ses nombreux interlocuteurs, quittant ainsi la sphère privée pour devenir accessible à tous. Tel est le processus qui se met en route après leur mort, autour des grandes figures de la création intellectuelle, littéraire et artistique ; une curiosité irrépressible pousse la collectivité à mieux connaître ce qui a entouré l’oeuvre, en constitue son soubassement.

 

Télécharger le documentlogoPDF.jpg Préface Lettres à Louis Guillaume.pdf

02/02/2009

Philippe Sollers

Les Voyageurs du Temps

Editions Gallimard - Collection Blanche - Roman

256 pages - 17,90 €

A77977 - ISBN : 9782070779772

 

 

NOTE DE LECTURE

Claude Minière

 


                            

                  Conditions de la critique

 

Il est au fond assez rare que soit dite l’expérience extatique (poétique) du temps comme surgissement.  Cette expérience ne se place pas dans la continuité des affaires ordinaires mais marque un saut qualitatif, une espèce de décrochage où vous devenez rassemblé au cœur de l’intelligence et de la Bête. Quand c’est dit – et ce l’est magnifiquement dans Les voyageurs du temps – les critiques professionnels réagissent avec gêne (il serait instructif d’établir le relevé des divers contournements auxquels ils s’emploient).Les journalistes alors tatillonnent, cherchent la petite bête (« faux roman » !), ressortent les mêmes routines (« masques » !).  Il faut pour eux que cette expérience ne soit que relative, à diluer au cours de tables rondes, alors qu’elle est proprement indiscutable.  D’où la nécessité pour l’écrivain d’une guérilla aux méthodes semblables à celles que T.E. Lawrence définissait.  Rimbaud, Hölderlin, Zhuangzi (« La Perfection »), Pound,…sont-ils passés ?  Voyez Sollers.

 

Qu’à travers les siècles un poète ressuscite est dans « la nature des choses » (De rerum natura).  Sollers cherche les lois et phénomènes de cette Nature et la forme-roman lui permet d’exposer au quotidien, sans posture idéologique, un parti-pris de l’Etre. Visiblement le style ici perturbe le ron-ron journalistique.

                                                                                                

 

 

 

En librairie depuis le 8 janvier 2009

 

« Je viens du Centre de tir. Quelques bavures pour commencer (fatigue, souffle court), et puis précision. Je ne sais plus quel poète américain a écrit ces deux vers : "Paradis calme/Au-dessus du carnage". C'est mon état d'esprit à l'entraînement. En haut, si j'arrive à penser le moins possible, ciel bleu, calme lumineux. En bas, explosion et larmes.

Je me concentre sur le mot "mot". Je le vois là-bas, dans la ligne de mire. Il respire un peu, il grandit, c'est lui que je vise, que je veux toucher et trouer. MOT. Avec une lettre de plus, c'est MORT. En anglais, ça ferait WORD et WORLD. Je tire sur la mort, je tire sur le monde. Petite plaisanterie, mais qui fait du bien. Ma voisine de stand, Viva, me félicite d'avoir mis dans le mille. Je ne sais rien de ses activités, ni elle des miennes. On se sourit, ça suffit. » Extraits Gallimard

 

 

7 questions posées à Philippe Sollers

Qui sont ces « Voyageurs du temps » du titre ?

Quel sens donner à la formule « Le temps il ne passe pas, il surgit » ?

...

Entretiens Vidéo Gallimard

 

 

 Lire l'article de Jacques Henric

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12/01/2009

la huitième écorce - Gil Pressnitzer

Dans le cercle de l’arbre

(note de lecture)

 

« les éclairs se sont cachés dans l’arbre

et attendent que le tonnerre ait fini de compter

en bas dans un courant d’air les visages des hommes

ils entourent l’arbre

ils maudissent celui qui est dans l’écorce

où je vis à double tranchant… »

 

 

 

 
 

 

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Cathy Garcia

 

 

 

 

« la huitième écorce »

Gil Pressnitzer

Trident neuf éditeur, 2005

 

Peau de l’arbre dans l’expression la plus courante, dont la transparence se perd au fil du vieillissement des cellules, rhytidome chez les botanistes pour désigner la partie morte de l’écorce… écorces à épines, fleurs, fruits, écorces papyrifées… écorces aux couleurs et aux textures multiples, dont les rôles ne nous sont pas totalement inconnus même si notre méconnaissance nous fait oublier leur fonction fondamentale, entre autre celle de nourrir protéger purifier.

Les blessures de l’écorce sont fréquentes. Dans  la huitième écorce de Gil Pressnitzer,  il est question de dire que nous ne vivons pas que de nos blessures mais aussi de nos échappées hors des blessures. Dire aussi ce trop de nuit pour dire nos blessures, ce pas assez de jour, des mots qui vous prennent la gorge, des mots tus qui suffoquent en moi et ne trouvent pas la sortie (…) attention s’ils ressortent sauvages ils maudiraient les herbes. Mais autant d’échappées qui consistent à nous défaire de quelle écorce ? et de combien de peaux mortes ?

 

L’arbre et ses écorces comme autant de pages tournées, consumées.

 

Chez Gil Pressnitzer il y a aussi la violence de l’Histoire : des cendres ne restent que les insomnies, et plus loin : il se love dans la peur des champs de barbelés.

 

 

je suis le témoin interne de l’arbre

j’écris son journal intime sur la huitième écorce

nul n’y lira rien

moi-même on va me crever les yeux au dernier mot

 

(…)

 

la huitième écorce

vous rentre la vie au fond de la gorge

le rouge à lèvres du sang déteint sur nos bouches

 

 

La vie avec ses écorces noirâtres, ses écorces brun-rougeâtres. Nos vies à ne pas être en dehors de l’écorce, à vouloir (ou aspirer) sortir de l’écorce. Pour quel savoir ? Pour quelle vérité ? ah sortir de l’écorce/pour enfin savoir/comment les feuilles tremblent/d’être simplement dans l’air.

 

Du vert chlorophylle vient se loger dans l’évidence de ce qu’il a bien fallu vivre/au nom de la parole.

 

j’entasse dans la huitième écorce

en plein mitan

tous les noms de mes morts

bien rangés

au frais de l’oubli à venir

l’écorce jette un cri

la haine de la nostalgie

 

 

entrer dans le cercle de l’arbre… de la première écorce à la huitième écorce… dans l’écorce où doigt et âme se laissent prendre.

 

Mots à la rugosité des écorces, à la fragilité de ce qui est sur le point de se détacher par plaques, écorces de mots qui s’effritent (poussière, sciure, usure) … mots des éclats de bois… mots des lichens qui envahissent les bois mort…

 

à vif.

 

 

Nathalie Riera

12 janvier 2009

 

 

« un jour un jour

nous serons l’un contre l’autre

dans la même goutte d’eau

(…)

un jour un jour nous vivrons ensemble dans

cette goutte d’eau

la vie vue de ce vitrail sera jeune

et fera trembler nos peaux… »

 

 

la bouche d’où sort la nuit

 

nous étions là avant l’histoire

toi qui t’étends sur l’arbre comme texte de mémoire

tatouage de prières sur rumeurs du jadis

moi enlisé dans tous mes noms

qui me creuse en bas dans la chair

les larmes sont souffles quand la terre se tourne

nous nous guettons chacun dans ses insomnies

nous épions le commencement de l’autre

 

la bouche d’où sort la nuit nous dénonce

nous pousse à faire amitié comme fougères

à devenir lien pour la complicité des tueurs d’oubli

tes conquêtes montent haut au-delà du bruit

toi la huitième écorce tu auras fait de moi une rumeur

mes écritures me rejettent jusqu’à l’absence

me frotter sang contre mousse a fait de moi ton ombre portée

tu te suffis à toi-même

avec moi enclos dans mes tremblements

 

depuis longtemps

nous étions là avant l’histoire

qui va céder le premier

qui va commencer l’oubli

qui va lire l’autre jusqu’au blanc

la confiance s’est perdue dans les météores

le premier qui s’endort est mort

nous partageons un seul miroir

une seule peau

vieux couple lié par la ténèbre

dans le même lieu

par le seul mot

la même patrie de ciel

 

à quelle distance intérieure dois-je me tenir de toi ?

rends-moi l’ombre d’où je viens

laisse-moi instant de passage

je ne veux plus être durable

meurs avant moi

14/11/2008

Note de lecture

Gilbert Bourson

 

« Congrès »

Editions Imp Act d'Ici&ailleurs 

 

 

 

Le mystère du langage est que son rapport au monde est dérobé.

            Conversions     Poèmes de la Presqu’île

Michel Deguy  

 

 

Brigitte Donat (note de lecture)

 

Gilbert Bourson avec Congrès  orchestre un monde poétique à partir d’une figure aimée qui s’est retirée. Est-ce pour oblitérer le manque, conjurer la perte que la langue prolifère « congresse dans ses concavités » ?

Si le thème de l’absence à son habitude désertifie le monde, ici, bien au contraire, il entraîne à sa suite une profusion de signes dont la langue amoureuse s’empare.

La strophe seule délimite l’espace, elle crée l’ordonnance des circulations inouïes, où tout bruit, se multiplie, se détache sans fin. A l’image d’un ciel spéculaire, l’œil de verre du ciel, l’écriture reflète le grouillant mouvement des formes, les turgescences, les métamorphoses par concaténation mais aussi parfois, les ellipses lorsque l’abondance vient à buter sur la disparition.

La langue de G.Bourson exulte et dans cette exultation, elle élit le mot rare, précieux, le plus souvent déconcertant .Dans son élan, le poète réussit à réunir le disparate (archaïsmes et bestiaires s’accouplent aux néologismes) multipliant  le sens.

 Nos phrases, nos vues, nos viols, ce jeu de l’oie

 Les égouts de l’orage au bas mot qui remugle

 Un hydraulat d’écarts -, et cette exultation

 Stokastique et criarde au crible indifférent.

Ce qui compte, c’est de creuser l’écart ; à l’écoute du retrait que cause le départ, se découvre l’amour du nom qui donne chair à l’absente. Pour l’amant n’existe pas la perte car sa langue est habile à parfaire les richesses de la mémoire. Rien ne meurt, ni les réminiscences livresques, Homère, Virgile, Keats, Shakespeare, Rimbaud…, ni les infimes sensations de la langue, corps amoureux.

Le poète rend compte des traces. Sensible à leurs flux, leurs courbes, leurs enchevêtrements, il épouse leurs contours dans l’oubli du sens acquis. Elles font signe et dans leurs proximités comme dans leurs éloignements, elles créent une épaisseur foisonnante, mouvante qui signent  Les actes d’un congrès qui fut ici le nôtre.

La langue amoureuse s’est substituée à la perte, là voici prodigue.

 

Brigitte Donat   

 

 

 

gilbert bourson CONGRES.jpg

Imp Act
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