31/07/2011

Les carnets d'eucharis n°29 - juillet&août 2011

Les carnets d’eucharis n°29

Juillet/Août 2011

 

[SOMMAIRE………]

Les carnets d'eucharis n°29_juillet&aout 2011.jpg

Lilya Corneli

Photographe contemporaine

 

Thierry Michau - Eric Perrot

« Mon journal de ton voyage » LA GALERIE LE REALGAR

 

DU CÔTÉ DE…

Jacques EstagerLa nuit, Pierrot et Pierrot

Boris PasternakMa sœur la vie & autres poèmes

 

EDITIONS CHAMP VALLON ETIENNE FAURE Horizon du sol

EDITIONS TARABUSTE CLAUDE MINIERE JE HIEROGLYPHE

 

 

AUPASDULAVOIR

JOS ROY Ilbide

 

■■■Nadja Einzmann

Traduction inédite de Chantal Tanet■■■

 

George Oppen … Henri Cole

 

DES LECTURES

Sylvie Durbec La huppe de Virginia  Une lecture de Nathalie Riera

 

REVUE

DIPTYQUE N°2

 


Au format livre numérique/CALAMEO

Les nouvelles servitudes volontaires


LES NOUVELLES SERVITUDES VOLONTAIRES. Annie Lebrun par Poldoran

28/07/2011

Etienne Faure, Horizon du sol

HORIZON DU SOL

Etienne Faure

 etienne faure.jpg

(EDITIONS CHAMP VALLON, 2011)

UN ARTICLE DE JACQUES JOSSE : remue.net

UN ENTRETIEN AVEC TRISTAN HORDé : Littérature de partout

 

 

 

EXTRAITS

 

 

 

Et le peintre extasié par les labours mauves,

les ocres verts, sur le papier cherchait

le point de fuite, que la vue portât loin,

y marquait d’un mot la couleur projetée

pour le prompt tableau vespéral

ébauché vite entre chien et loup

sur un motif bientôt éteint, presque noir,

qu’il achèverait au clair-obscur enfumé

d’une flamme,

le tableau au grand jour révélant plus tard

une manière ou vision un peu sombre,

et l’éclaircie qui fit sortir le peintre

un beau soir d’amour jaune soufre

- tant il est vrai, dixit le poète, que le crépuscule

excite les fous –

dans l’herbe azurite.

 

soirs de soufre

 

(p. 43)

 

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DANS LE MOTIF

 

Le bruit de l’eau féru en souvenirs

par jour de pluie, temps ligneux,

tisse le paysage égoutté des toits,

de chanvre ou lin, autre plante textile,

en un tableau humide où le veaux

rabougris dans les nues broutent

les prés luisants.

Derrière la vitre où l’eau ruisselle,

les cheminées, trois mâts d’usines

et la voile enfumée d’un navire

rentrent de mémoire à hauteur des pommiers

de la terre neuve au loin représentée

un jour de mer mauvaise à la peinture

quand de plus près à scruter l’horizon

pourtant ne rentre aucun point qui grossisse

en forme de bateau, sauf à midi,

d’abord hésitant, minuscule, puis chalutier entier

surgi du fond de la toile – non

ce n’est pas lui.

 

où l’horizon hésite

                                                                                                                                             (p. 78)

 

 

 

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Parmi les potirons, citrouilles, autres courges,

les coloquintes avec les fleurs

font en commun l’énigme du jardin,

assujetties à ce même régime

ou privilège

de n’être pas mangeables

- hors l’exception amère du chicotin –

et tirant d’un statut voisin du décor

l’unique raison d’être en ce jardin

où tout est inutile, qui demeure en dehors

du champ d’application de la loi potagère.

 

mœurs potagères

 

(p. 97)

 

 

 

AUTRES SITES A CONSULTER

 

Vive Les Couleurs (Le blog des Ateliers Dominique Hordé)

Terres de femmes (Angèle Paoli)

La Maison des Ecrivains et de la Littérature m-e-l

 

 

 

img022.jpg

 

Editions Champ Vallon 

 

 

27/07/2011

George Oppen

George OPPEN,Poésie complète
éditions Corti, (à paraître le 3 novembre 2011)
Traduit de l'anglais par Yves di Manno 

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Site de l'éditeur

 

 

 

 

SURVIE : INFANTERIE

Et le monde changea.

Il y avait des arbres et des gens,

Des trottoirs et des routes

Il y avait des poissons dans la mer.

D’où venaient tous ces rochers ?

Et l’odeur des explosifs

Le fer planté dans la boue

Nous rampions en tous sens sur le sol sans apercevoir la terre

Nous avions honte de notre vie amputée et de notre misère :

nous voyions bien que tout était mort.

Et les lettres arrivaient. Les gens qui s’adressaient à nous, à travers            

            nos vies

Nous laissaient pantelants. Et en larmes

Dans la boue immuable de ce terrible sol

 

 

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& AUTRE (extrait de NOTES ON PROSODY)

In L’art de la faim, Paul Auster, « Le multiple et le singulier », éd. Actes Sud, « Babel », 1992 (p.207)

 

 


Il est impossible de se tromper sans le savoir, impossible d’ignorer qu’on vient de gâcher quelque chose. Les mots non mérités sont, dans un tel contexte, tout bonnement ridicules…

Telle conscience que l’on peut avoir de l’univers, telle préoccupation de l’existence – nul mot ne les exprimait encore. Et le poème n’est PAS fait de mots, on ne peut pas fabriquer un poème en y accumulant des mots, c’est le poème qui fabrique les mots et contient leur sens… Quand un homme a peur d’un mot, il peut avoir commencé…

24/07/2011

Annie Le Brun (Du jour au lendemain par Alain Veinstein)

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Alain Veinstein reçoit Annie Le Brun pour ses essais Les châteaux de la subversion (Gallimard) et Vagit-prop (Editions du Sandre)
http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-3529421#reecoute-3529421
ICI

22/07/2011

Annie Le Brun, Ailleurs et autrement (une lecture de Nathalie Riera)

AILLEURS ET AUTREMENT – Annie Le Brunle_brun_annie.jpg

 

(Editions Gallimard, “Arcades”, 2011)

 

 

Bien sûr, il s’agit toujours de trouver « le lieu et la formule » dont parle Rimbaud. Mais que savons-nous encore de cette quête, aujourd’hui que l’émiettement de nos désirs à travers  une multitude de satisfactions immédiates nous dissuade autant de voir au loin que de prendre de la hauteur ? Que pourrions-nous en savoir, depuis que la presque totalité de ce qui prétend penser se fait rabatteur du réel pour accélérer l’écrasement de toute perspective imaginaire ?

 

 

Annie Le Brun n’aime pas se tenir tranquille. Dans son dernier ouvrage, Ailleurs et autrement, au-delà même d’y entendre sa verve redoutable contre toutes les bouffonneries des instances poético-littéraires en place – ces finalement « paradis culturels peu différents des paradis fiscaux » (p.34) – faut-il y reconnaître sa toujours plus grande complicité avec Alfred Jarry, grand chantre du grotesque et de l’absurde ; ainsi qu’avec Sade, Raymond Roussel, Hans Bellmer… comme autant de voix subversives, mais dont la langue sans auditeur, sans public, nous révèle à quel point la société technicienne s’emploie délibérément à nous rendre chaque jour plus triomphants dans nos cécités et nos surdités.

 

Ailleurs et autrement compte une vingtaine de chroniques – publiées entre 2001 et 2002 dans La Quinzaine Littéraire – et autres textes rassemblés comme autant de détonateurs prompts à desservir tout ce qui tend vers toujours plus d’incarcération, d’artificialisation, d’angélisme, d’idéologisme, et surtout ne faut-il pas entendre chez Annie Le Brun son seuil de tolérance décroître, tant ne cesse de se profiler à nos horizons communs le toujours plus sombre ghetto du « nouvel esprit du capitalisme ». Force étant de constater les réelles intentions du néolibéralisme, à savoir : absolument rien de ce à quoi l’être humain peut prétendre, mais plutôt tout pour qu’il y ait « mort du sujet », ou alors « sujet flottant, sans attache, qui se définit par son indétermination sexuelle, affective ou intellectuelle, telle que rien ne l’empêche d’être traversé par le flux d’une marchandisation généralisée ». Qu’en est-il en effet de ce monde qui nous donnerait notre chance de vivre, de nous rapprocher du monde naturel et du monde sensible, si ce n’est rien de tout cela, mais de précisément nous enfermer dans la médiocrité et l’indigence, et nous en gaver jusqu’à l’horreur. Et dans pareil monde, qui brille des falsifications de tous genres, comment entendre un Novalis, un Lautréamont, et plus proche de nous, des figures combatives comme René Riesel

 

Annie Le Brun s’insurge contre « la langue stretch », contre le « langage de synthèse » qui participe à notre formatage, contre « la technicité qui vise à liquider ce qui nous reste de singularité », contre le « réalisme sexuel », contre l’idéologie du néoféminisme ou de l’actuel « féminisme pragmatique », contre le terrorisme et l’hégémonie « Du trop de théorie » incarné sous le label « French Theory », s’imposant « comme le dernier chic culturel – en ce que, pour la première fois, la théorie y proposait la possibilité d’innombrables jeux de rôles pour amateurs de subversion verbale » (p.164). Annie Le Brun décortique, décharne, répond à l’urgence d’un « Ailleurs et autrement ». Car pour elle, notre « immense chance qui ouvre toutes les autres » est de commencer par dire non. « Car si la servitude est contagieuse, la liberté l’est plus encore » (p.187). Citant Georg Grosz : « Ne cessez jamais d’être un critique féroce de la société », Annie Le Brun s’y emploie le plus férocement, non sans cesser de nous poser la question : de quelle sorte de résistance est-il encore possible ? dans un monde où règne ce qu’elle-même qualifie de « rationalité de l’incohérence ».

 

Ne nous contentons pas de croire que notre société atrocement anesthésiée puisse se vanter  de sa capacité à la profondeur et au sérieux d’une véritable critique sur l’état des choses actuel. Lire Annie Le Brun c’est se rallier à une observation sociale réellement pertinente, sans feinte et sans épate. Car au même titre qu’un Jaime Semprun, l’art de la réflexion n’est-il pas de « déceler les approximations, les coups de bluff et réflexes conditionnés théoriques qui, depuis des années, se substituent à toute réflexion véritable » (p.276) ? Retrouver la « cohérence passionnelle », opter pour la « contrebande de la mémoire » (Jacques Hassoun), cela ne doit pas nous faire porter le masque de l’indigné (tel qu’il se porte actuellement à quelques endroits de l’Europe), mais de garder la plus haute vigilance quand on sait « l’ampleur des grandes épidémies de servitude volontaire, dont l’humanité est périodiquement affectée » (p. 244)

 

 

Nathalie Riera, Les carnets d’eucharis

Juillet 2011

 

 

 

ailleurs et autrement.jpgAnnie Le Brun a publié aux éditions Gallimard « Les châteaux de la subversion », « Soudain, un bloc d’abîme, Sade », « Du trop de réalité », « Ombre pour ombre », « De l’éperdu », « On n’enchaîne pas les volcans », « Si rien avait une forme, ce serait cela ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Entretien accordé au Magazine Littéraire

 

Propos recueilli par Benoît Legemble

 

Annie Le Brun : « L'actuelle bonne conscience se veut à la fois subversive et normative »

Poétesse aux accents surréalistes, figure intellectuelle à l’esprit incisif et polémique, exégète notamment de Sade, Alfred Jarry et Raymond Roussel, Annie Le Brun n’a de cesse d’explorer les marges comme d’autres sondent les lignes de faille. Son dernier livre, Ailleurs et autrement (paru récemment chez Gallimard), revient, au fil de chroniques publiées dans La Quinzaine littéraire durant la dernière décennie, sur ses engagements littéraires et idéologiques. L’occasion d’une rencontre avec l’auteur des Châteaux de la subversion.

Bon nombre des textes d’Ailleurs et autrement s’inscrivent dans la dénonciation d’une époque de la «fausse conscience» à la «subversion subventionnée», une période où la poésie même paraît menacée. Dans ce contexte, faut-il selon vous repenser le lien historique qui l’unit à la Résistance ?

 Annie Le Brun.Dans ce livre, il n’y a rien de délibéré concernant l’articulation dont vous parlez puisqu’il s’agit de la réunion d’articles portant sur les sujets les plus divers mais dont la succession chronologique sur une dizaine d’années n’en rend pas moins compte d’une critique se développant à l’encontre  d’une sorte de simulation critique qui est désormais une posture comme une autre. Ainsi me paraît-il insupportable qu’à tout propos on parle de «Résistance», en se référant implicitement ou non à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. C’est encore une de ces approximations, au bout du compte monstrueuses, qui en dit long sur la fausse conscience devenue norme. Et, à l’évidence, la littérature en participe, sans parler de la mômerie intitulée «Printemps des poètes», dès lors qu’elle ne se propose pas d’abord d’échapper à la confusion, mieux de la combattre en se tournant vers de tout autres horizons.LIRE LA SUITE

 

 

 

Annie Le Brun publie Ailleurs et autrement, et lit De l’Érotisme de Robert Desnos

Dans La Quinzaine littéraire du 16 au 30 juin dernier, Maurice Nadeau s’incline devant Annie Le Brun (ainsi est-ce annoncé en couverture [4] :

« Annie Le Brun, écrit-il, réunit les chroniques mensuelles qu’elles a tenues à La Quinzaine littéraire en 2001-2003 [5]. Elle y joint d’autres textes, préfaces et conférences [6], sous le titre général qui n’étonnera pas ceux qui la connaissent : Ailleurs et autrement [7]. Déjà, les chroniques de La Quinzaine littéraire paraissaient sous la rubrique : A distance. [...] On connaît son intérêt pour quelques grandes figures du passé, fort mal à l’aise, elles aussi, dans le monde où elles vécurent : Jarry, Sade, Roussel [8]. Pour chacun elle a étudié « l’écart » qui nous les rend contemporains. De ce que le Surréalisme a laissé de vivant elle est l’ultime représentante. [9] »

Le lecteur, ancien ou nouveau, mesurera en effet une fidélité intacte à un mouvement qui s’était attaché à repenser l’homme dans sa globalité, à son énergie, à sa révolte, comme s’y était essayé le premier romantisme allemand. L’un de ces textes pourra peut-être en donner plus particulièrement la mesure, tant il reflète les intérêts de l’auteure, sa manière, tant l’écriture que la forme de la pensée. Je n’en livrerai que quelques éléments significatifs, alors que grande serait la tentation de le reproduire in extenso !LIRE LA SUITE (La Lettre de la Magdelaine/Ronald Klapka)

 

18/07/2011

YANNIS RITSOS

 

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Yannis RITSOS

Poète grec

(1909-1990)

 

 

■ LIEN : Ypsilon éditeur

 

 

 

Il est né en Grèce, à Monemvasia, le 1er mai 1909 et mort le 11 novembre 1990 à Athènes.
Cadet d’une famille de grands propriétaires terriens, sa vie est marquée par la mort de la mère et du frère aîné, la folie de la sœur et du père qui provoquera leur ruine économique, et la maladie personnelle qui lui vaudra de fréquents séjours en sanatorium. Il adhère au Parti Communiste Grec à la fin des années 1920.

De 1948 à 1952, époque de guerre civile, Ritsos est déporté pour ses convictions politiques dans les îles de Limnos, Makronissos et Aï-Stratis, en même temps que toute une génération qui y fut emprisonnée, battue, torturée, exécutée. Mais il écrit toujours, tant bien que mal, secrètement, des poèmes tels que ceux du Journal de déportation, de 1948 à 1950, interrompu en 1949 par l’écriture de Temps pierreux. Les poèmes sont enfermés dans des bouteilles et enfouis dans la terre.
En avril 1967, c’est le coup d’État des Colonels. Ses amis conseillent à Ritsos, de retour d’un voyage à Cuba, de se cacher mais il ne quitte pas sa maison d’Athènes. Il est arrêté le matin même et envoyé à la fin du mois sur l’île de Yaros, un grand rocher sans arbre et sans eau, infesté de rats. Il sera ensuite transféré sur l’île de Léros puis placé en résidence surveillée à Samos. Pendant tout ce temps, il continue d’écrire plusieurs séries de poèmes, toujours en cachette, regroupés sous le titre Pierres Répétitions Grilles. (Ypsilon éditeur)

 

 

 

PIERRES REPETITIONS GRILLES (extrait)

http://ypsilonediteur.com/fiche.php?id=81

 

 

 

 

ÉPILOGUE

 

La vie, – une blessure à l’inexistence.

 

Yaros, 27.07.68

 

 

 

NUIT

 

Grand eucalyptus sous une large lune.

Une étoile tremble dans l’eau.

Ciel blanchâtre, argenté.

Pierres, pierres écorchées jusqu’en haut.

On entendit tout près dans les eaux basses

le deuxième, le troisième saut d’un poisson.

Extatique, vaste orphelinage – liberté.

 

Léros, 21.10.68

Camp de déportés politiques de Parthéni, île de Léros.

 

 

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Yannis Ritsos
Pierres Répétitions Grilles
Editions Ypsilon, 2009
Traduit du grec par Pascal Neveu
Préface de Bernard Nöel

 

 

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 Temps pierreux
Makronissiotiques
(extrait)

 

 

 

RECONNAISSANCE


Un soleil de pierre a voyagé à nos côtés

brûlant l’air et les ronces de la solitude.

L’après-midi, il s’est tenu à la lisière de la mer

comme un globe jaune sur une vaste forêt de mémoire.

Nous n’avions pas de temps pour ces choses-là – malgré tout,

nous jetions un œil de ci de là – et sur nos couvertures

entre les taches d’huile, la poussière et les noyaux d’olives,

restaient quelques épines de pin, quelques feuilles de saule.

 

Ces choses-là aussi avaient leur poids – rien d’important

l’ombre d’une fourche dans un enclos, lente au crépuscule,

le passage d’un cheval à minuit,

un reflet rosé qui meurt dans l’eau

laissant derrière lui le silence plus seul encore,

les feuilles mortes de la lune parmi les roseaux et les canards sauvages.

 

Nous n’avons pas de temps – nous n’en avons pas,

quand les portes sont comme des bras croisés

quand la route est comme celui qui dit « Je ne sais rien ».

 

Pourtant, nous le savions, nous, que plus loin, au grand croisement

il y a une ville et ses lumières colorées,

des hommes se saluent là-bas d’un seul mouvement du front –

nous les reconnaissons à la position des mains,

à la façon dont ils coupent le pain,

à leur ombre sur la table du dîner,

à l’heure où s’endorment toutes les voix dans leurs yeux

et qu’une étoile unique les signe sur l’oreiller.

 

Nous les reconnaissons à la ride du combat entre les sourcils

et plus que tout – le soir, quand le ciel grandit au-dessus d’eux –

nous les reconnaissons à ce geste mesuré du partisan

lorsqu’ils jettent leur cœur comme un tract illégal

sous la porte close du monde.

 

Yannis RITSOS : "Poème, n'abandonne pas mon corps aux loups"

Yannis RITSOS

 

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Sur une corde

 

 

(poèmes traduits du grec

et présentés par Dominique Grandmont)

Solin Editions, 1989

 

 

 

 

 

331

 

Son de tambours, voix lointaines, fumées. Et les statues dans les couloirs des hôpitaux.

 

332

 

Dans cette transparence infinie se balance une tenaille de fer.

 

 

333

 

Voyelles et consonnes, leurs voix sonnent, tombent d’accord et se taisent dans une profonde impartialité.

 

 

334

 

Et maintenant qu’on lui a retiré le bâillon, comment va-t-il faire pour parler ?

 

 

335

 

Toi, Grèce, qui me crucifies mon pain et mes papiers.

 

 

336

 

Sache-le, - ces mélodies sur une corde, ce sont mes clés. Prends-les.

 

 

 

 

 

14/07/2011

Sanford Roth

James Dean photographié par son ami Sanford Roth.jpg

James Dean : photography by his friend Sanford Roth

Source : youngzeus.blogspot.com



La Galerie Le Réalgar - Mon journal de ton voyage

« Mon journal de ton voyage »

 

Photographies de Thierry Michau et Texte d’Eric Perrot

Vous pouvez participer à la souscription lancée à cette occasion

(19€ au lieu de 24€ jusqu’au 31 Aout 2011)

 

 

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Les autres livres disponibles édités par  la Galerie :

 

Talus : poème de Michel Butor et reproduction des gravures de François Mourotte, 16€

Vue du train : texte de Frédéric Pont et reproduction des peintures de Jean Luc Brignola, 4€

La nuit Obscure : poème de Jean de la Croix et reproduction des dessins de Sandra Sanseverino, 4€

 

 


Contacts : Le Réalgar

                  23 rue Blanqui

                  42000 Saint Etienne

                  Tel : 0687602234

                   www.lerealgar.com

 

13/07/2011

Sereine Berlottier, "Attente, partition" (une lecture de Tristan Hordé)

 

 

ATTENTE, PARTITION – Sereine Berlottier

 

(éditions Argol, 2011)

(Editions

Une lecture de Tristan Hordé

 

           

            Le poème récit qu’est Attente, partition a adopté la forme du journal, propice pour noter les mouvements intimes. Genre qui permet également au récit de s’insérer dans un ensemble : ici, un nouveau carnet est commencé, dont la narratrice précise les dimensions (14 sur 9), et placé dans une série, manière de dire que ce qui est à écrire — les jours de la vie — est inachevable ; le dernier vers sans ponctuation finale («  et qui est une main levée ») laisse explicitement suspendu le récit.

            Comme c’est souvent le cas, le journal ne mentionne pas les années : 2 avril, 8 avril, etc. (1). Deux dates précises seulement apparaissent, mais à l’intérieur d’une notation. La première (« Je crois que c’était le 13 février 2004. / J’ai le souvenir d’une page », p. 102) renvoie à l’ouverture du carnet : « Tu te demandes comment ça commence, ce qui commence au juste pour toi […] » (p. 11) (2), liée à l’écriture dont la nécessité est évoquée à plusieurs moments par la suite, soit en marquant qu’écrire exige un travail continu, peut-être sans fin (« Il faut écrire longtemps pour écrire », p. 45), soit parce qu’écrire n’est pas à dire vrai inventer un récit mais a sa propre fin (« L’illusion d’avoir à écrire une histoire qui serait arrivée alors que l’écriture est tout ce qui peut m’arriver écrivant », p. 146). Le journal n’est pas tenu chaque jour — mais parfois la narratrice le reprend plusieurs fois le même jour — et il peut se passer un long temps entre deux notations : par exemple, rien n’est inscrit entre le 27/4 et le 20/6, entre le 5/7 et le 7/8, etc., et ces lacunes sont d’ailleurs relevées une fois : « 16 août / Ici même le lieu délaissé [= le carnet]. Quand il faudrait nourrir le temps chaque jour. Creuser chaque jour sur la page un geste net comme la tranchée d’une pelle menée sous le pied. (p. 75) »

            La seconde mention d’une date précise se rapporte explicitement à ce qui construit aussi le récit, l’enfant à venir : « 15 déc. / L’enfant n’est pas la question du 15 décembre 2005. Seul le livre. Charnel. Givré de secrets. // Le tenir. Ne pas le lâcher quand il sera, oiseau faible, l’habitant de tes paumes nues. » (p. 46) La liaison entre "enfant" et "livre (écriture)", si forte ici, organise d’une certaine manière tout le livre ; non pas qu’un parallèle soit présenté entre l’un et l’autre — on est très loin de la métaphore de l’"accouchement" d’un livre — , les deux motifs existent, chacun évoqué à sa place ou parfois dans la même phrase comme on l’a vu ; citons encore : « dans le ventre du bruit qui n’est pas du langage » (p. 71).

             Attente, partition peut s’entendre en effet de deux manières ; "attente" renvoie aussi bien à l’espoir qu’au fait que l’on demeure quelque part jusqu’à ce que quelque chose se produise, et "partition" s’entend au sens de « séparation » (« tenir et pourtant / se quitter », p. 22) et de « composition musicale » ; les différents emplois s’associent, que l’on pense à la part(ur)ition ou au livre, l’attente de l’enfant étant elle-même un récit : « On colle l’oreille à ce ventre / comme si on cherchait pour de bon // si on a mal / on fait comme / si c’était une façon d’avoir une histoire encore. » (p. 99)

           Composition musicale, si l’on accepte la métaphore, avec son alternance de très courts récits (« Elle est debout sous la douche [etc.] ») et d’ellipses, de mots comme jetés dont la référence au réel n’est pas ce qui importe (« Tandis que / (Ça bouge.)/ Dessus, dessous. / Son front de miel. / Un cil d’or. », p. 17) ; avec le mouvement subtil des moments de prose-poésie et de vers ; avec le jeu très réglé des pronoms : à côté de "je", un "tu" et un "elle" qui peuvent être aussi la narratrice, également un "on" quand se vit une distance avec soi (p. 127-128). Seul "il" n’est pas ambigu, et l’on note l’écart entre le "je" et le "il" dans l’attente quand la diariste n’emploie pas le possessif attendu ("son visage, le mien"), mais le pronom personnel : « Quelque chose est dans le silence entre le visage de lui et de soi » (p. 61). On peut encore ajouter les récits récurrents des rêves de chute, la relation à la série des Alien, le retour des motifs de la perte, de la disparition, de la déception, de la solitude aussi (« On est sans force et seule au milieu de la nuit, comme quelqu’un dont la maison brûle et dont le troupeau a fui sans retour », p. 63).

                       

            Attente, partition… On a peu dit de ce récit complexe (mais la lecture est-elle achevable ?) qui travaille sans cesse le dedans-le dehors du corps, les mouvements de retournement y compris dans la langue avec, par exemple, l’anagramme « du sien au sein » — et le très beau motif de l’attente(3) :

 

9 février

            l’attente — et si

            l’attente ne meurt pas

            et qu’il faille

l’ensevelir de force

vivante

son cri dans loin

ne pas se préparer

ne pas consentir

            À lire et relire…

 

 

Tristan Hordé

Les carnets d'eucharis

Juillet 2011

 

 

 



1  Une seule fois mention est faite du jour de la semaine : « Dans le soir du vendredi 1er juin » (p. 136) — il s’agit donc de l’année 2007 si l’on se reporte aux autres indications.

2  On pourrait rapprocher ce début de L’innommable de Samuel Beckett où, par une série de questions, est amorcée la question du récit : « Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? sans me le demander. Dire je. […] » Quant à la dernière phrase, elle annonce que l’écriture ne peut être interrompue : « […] il faut continuer, je vais continuer. »

3Abordé d’une autre manière, on retrouvera le motif de l’attente dans un autre récit de Sereine Berlottier, Nu précipité dans le vide (Fayard, 2005) autour de Ghérasim Luca.

Sereine Berlottier - Attente, partition

Editions Argol
40, rue Godefroy-Cavaignac
75011 Paris

http://www.argol-editions.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=69

 

SEREINE BERLOTTIER.jpg

 

« Tu ne sais pas si tu sauras garder longtemps vivante cette question en toi, ou s’il te faudra un jour la prendre, l’atteindre, la décrocher, la bercer, lui fermer les yeux doucement et l’enterrer au pied d’un arbre, noisetier ou prunier, près d’une vieille ruine aux pierres épaisses, aux caves noires. » S. B.

 

On dit que quelque chose commence. On écrit dans des carnets noirs, péripéties, silence, ou bien la neige. Ce qu'on attend est sans évidence, ne se laisse pas atteindre d'un seul jet de mots. On tourne la tête, le corps en sourdine, l'enfant s'écarte. Ça dure longtemps. Ça dure plus longtemps qu’on ne l’aurait cru, espéré. De ce voyage, ce qu’il en reste, ce qu’on en sauve, vient par éclats, brisures, chuchotements. Une main posée sur le ventre, l’autre sur le stylo, pour l’équilibre.

 

Dominique Quélen, Finir ses restes

Editions Rehauts
105, rue Mouffetard - 75005 Paris

 

 

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tu regardes le bras qui suinte

tu penses que ton bras est le bras qui suinte

le regard de l’oeil est ici sur le suintement

l’oeil droit fixé sur le bras gauche

05/07/2011

Sylvie Durbec, La huppe de Virginia, éditions Jacques Brémond, 2011

Une lecture de Nathalie Riera

©

 

 

LA HUPPE DE VIRGINIA – Sylvie Durbec

(Editions Jacques Brémond, 2011)

 

 


 I could not bear to live – aloud –

The Racket shamed be so –   

 

Je ne pouvais supporter de vivre – à voix haute –

Le Tapage me gênait tant –


 

Emily Dickinson, Poème 473 (Poésies complètes, 1862) édition bilingue Flammarion, 2009, p.447)

 

 

 

 

il y aurait une femme

il y aurait un homme

ce seraient leurs voix qui diraient

et il n’y aurait plus pour traduire

que les oiseaux la terre et le pain

 

 

De belles singularités de voix et d’images parcourent La huppe de Virginia, le dernier recueil de Sylvie Durbec, aux éditions Jacques Brémond.

Tout poème ne surgit pas d’un monde intact mais de l’imparfait du monde, qui donne l’impulsion à nos voix ou qui les laisse à jamais se tarir, « puits englouti/à sec ». Il faut des fontaines à nos voix, ces fontaines qui sont les berceaux des mots pour « nous faciliter l’élan du verbe et nous permettre de nous exclamer ». Dans la première section du recueil, Sylvie Durbec nous offre un « poème bilingue » que sont « la voix des hommes/la voix des femmes ». Ils sont des voix que l’on regarde, des portraits de voix. Et d’où vient la voix des hommes ? Elle « vient d’un centre/leurs mères l’ont creusé dans leur ventre/et pour s’élever la voix des hommes doit/enjamber la prairie déserte de l’enfance ».

 

Nous en passons par la langue héritée, mais il est également une autre voix à placer, comme celle de « l’enfant trop grandi ne sait où glisser son corps ses fesses et surtout les mots dont il a l’usage mais dont il sait l’inconvenance c’est-à-dire qu’ils ne pourraient venir s’asseoir au sein de la famille et toujours ouvrant avec violence mâchoire à broyer la voix lui luttant pour tout de même installer sa présence invisible comme moi le fais sans en connaître vraiment l’enjeu si ce n’est que j’ai besoin de la voix sans corde ni fil/ juste ».

 

La voix de la poète s’essaye à « la voix de silence », « la voix du sourd », « la voix écrite », « la voix qui se tait », « la voix qui se perd ». Cependant, la voix ne se réduit pas à seulement un organe sonore ou insonore, mais c’est aussi « les yeux aveuglés comme la voix ».

 

« Regard, le mien, collé aux grincements des choses », écrivait Pizarnik dans son « Journal, 1962 ». « Monde de silence. Besoin de m’inventer dans la nuit, avec des mots qui me coûtent tellement ». Tenter d’habiter ce monde en poésie, mais pour quelle fin, si ce n’est comme, selon encore Pizarnik : « je sais, d’une façon visionnaire, que je mourrai de poésie ».

 

Sylvie Durbec nous dit que en soi la voix a un corps, « inconnu continent », ou alors évoquant la voix du chef de gare : « la bête dans sa voix celle qui fut la première à dire/ECCE HOMO/ECCE VOX ». Inversement, le corps et son trop plein de voix, un étouffement.

 

Ecrire est inscrire une voix, est chanter « une éternité de voix ». J’aime alors à entendre « La voix matinale », « La voix des images », des voix à lire :

 

 

LA VOIX MATINALE

 

la voix c’est aussi cette feuille trouvée

sur la table au petit déjeuner alors que

tristesse s’était assise à la table inquiète

et puis feuille rousse dépliée un baiser

allège de son poids petit l’ajournée

devenue le temps de l’action et de dire

un jour à construire dans le désir

 

 

La voix a pour géographie ce qui est vie ce qui est mort. Paysages de voix déterminés par le vent, sa langue brutale, par le vert qui dans la voix s’enchante, par l’encre coulée noire, par le mot monde, moi qui ne sais pas l’écrire, par le mot mort :

 

« la vieille Virginia déclare : quand ça vient entre

c’est une vilaine affaire quand ça vient

entre les familles ça les coupe ce serait mieux

de ne pas

ou d’avoir simplement un an ou deux de différence

entre les mères et leurs filles les pères et les fils

ce serait plus facile que la mort n’entre pas ».

 

Capture de pensées et d’images saisies au passage : « cornes aigües des mots », « esquissant la parole/esquissant encore le geste de la vie », « cette bouche jeune s’essayant à dire/est la fenêtre d’un monde ancien prêt à finir ».

 

***

 

Venons-en à la deuxième section de ce recueil, une fugue : La huppe de Virginia. On y croise des noms d’insignes poètes : Leopardi, Thierry Metz, Fernando Pessoa, Celan, Bonnefoy, James Sacré…, des noms qui nous disent que « c’est d’une voix pauvre que la présence en nous s’exercera ».

 

D’un vers de Leopardi, tentant de lui faire

traverser le détroit usé de la gorge,

avec seulement un peu de sable en guise de ponctuation

 

 

 

Nathalie Riera, Les carnets d’eucharis

Juillet 2011

 

 

 

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Sylvie Durbec a récemment publié « Marseille/éclats&quartiers » (Jacques Brémond, 2009) suivi de « PRENDRE place, une écriture de Brenne » (Collodion, 2010)

 

Sylvie Durbec, Apparitions/disparitions

 

 

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Roberto Bolano, au Chili, 1970

 

 

l’enfant a petite taille et grandes enjambées

petit géant des livres disent les  grands

le savant-savant  si sage enrage :

voler si vite avec jambes si petites

alors que lui si pressé en pensée

rien plus jamais ne le délivre

 

 

 

Pourquoi commencer de cette manière en invoquant un enfant dans un poème plus ou moins raté si ce n’est à cause de l’écrivain chilien Bolano ?

Je n’écris pas. Je lis. Bolano. Et de Bolano à d’autres, il n’y a qu’un pas.

En le lisant/relisant, je découvre qu’il avait lu Daudet enfant et regrettait que cet auteur qu’il avait aimé soit tombé dans un total oubli, parlant de Tartarin de Tarascon comme d’une sorte de traité du plaisir de vivre qu’il avait justement apprécié et dont il dit certaines choses qui me paraissent d’une lucidité telle que nous n’en avons jamais eu conscience, nous, le lisant enfants ou adultes, à part peut-être le texte éclairant de la Doulou  dans lequel Daudet évoque la maladie qui finit par le tuer. Dans cet oubli qui frappe bon nombre d’auteurs, hispaniques ou étrangers, Bolano range évidemment Daudet, mais aussi parmi ces auteurs qui s’éloignent, Artaud le géant, Sophie Podolski que nous avons tant aimée, Henry Miller, Macedonio Fernandez. Demandant à des amis libraires ce que les gens lisaient (ou achetaient), j’ai su qu’on ne lisait plus (ou très peu) Walser, Faulkner, Sarraute et tellement d’autres, auteurs aimés et figurant sur les étagères de nos maisons comme autant d’amis aux paroles bruissantes et vivantes mais que le monde éphémère dans lequel nous vivons oblige au silence.Invendables. Souvenirs pour étudiants. Littérature morte.  

Bolano est un compagnon actif.

Il ne désarme jamais.

Se moque des jeunes écrivains qui se vantent de ne pas lire.

Fait l’éloge de Swift.

Ne décolère pas.

Même mort.

La preuve ? Il me fait courir au premier étage et ressortir de la bibliothèque du palier (celle qui attend toujours une vitre) le roman de Javier Cercas dans lequel justement, outre Rafael Sanzas, figure la ville de Blanès. Donc également Bolano lui-même mais aussi un personnage, sorte de héros républicain, dont le nom, Mirallès, est le même que celui du poète Yann Mirallès.

Le personnage du roman de Cercas (Les soldats de Salamine) disparaît. Le poète Yann Mirallès apparaît.

 

 

 

Le livre de Cercas est maintenant sur la table de la cuisine, là où on écrit comme on mange, bien.

Il n’y a pas encore le livre de Yann Mirallès. Mais il sera là, bientôt.

Pour l’instant, deux livres qui ouvrent à eux seuls une bibliothèque : Entre parenthèses et Les soldats de Salamine.

Entre eux, rien.

La cafetière, la voiture qui passe sur la route, la grisaille, le chant du coq.

Cette immense fatigue devant la tâche de mettre en mots la colère.

Et même plus simplement la ville de Blanès où Bolano et Cercas mangent une paëlla.

Et qui n’existe plus et n’existera plus jamais.

 

Plus loin, à Mexico, dort Karla Olvera, autre poète.

Vivant cette fois, ce qui est une joie à cause de tous ses livres à venir.

Comme elle est en train d’écrire, j’espère que ce livre qui n’existe pas encore et donc ne peut disparaitre, un jour sera dans la bibliothèque du palier, celle à qui il manque une vitre, et rejoindra ainsi non seulement Cercas et Bolano, mais aussi Vila-Matas qu’elle admire tant, sans oublier Mirallès.

 

Ce que j’aime, dit Bolano, ce sont les raisons que l’on n’exprime pas vraiment et qui font qu’on s’installe à Gerona ou à Blanès, loin de Barcelone ou Madrid, et qu’on y écrit. Des livres qui ne disparaissent pas, puisqu’ils parlent la langue des vivants.

 

C’est tout.

 

 

 

 

 

 

 

 

A Boulbon, 4 juillet,

SD

04/07/2011

Thierry Valencin

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TV 9

tirage argentique sur papier baryté

Pascal Boulanger, le lierre la foudre (une lecture de Brigitte Donat)

Comment la poésie rencontre-t-elle l’histoire et permet-elle à la littérature de dévoiler l’envers d’un monde que ronge le nihilisme ? Pascal Boulanger poursuivait déjà cette question dans un précédent recueil poétique, Tacite (Flammarion, 2001) : il révélait l’histoire comme une reconduction de l’enfer. Cette vision s’approfondit avec le Lierre la foudre ; elle met à nu le fondement anthropologique de toute société selon lequel chaque communauté se fonde sur un crime commis en commun, dresse la généalogie d’un effondrement qu’inaugure le siècle des Lumières, met en abîme le déclin du père symbolique que creuse une insondable absence. Le dévoilement est accablant, notre modernité n’en finit pas de s’enliser au sein d’un mécénat maternel qu’accompagne un retour au paganisme et à sa violence généralisée.

« Mollesse / débordement / Quand le monde offert à la prise / à la consommation / efface les limites / qui paie sa dette / qui paie le prix d’être soumis au langage ? »

 S’il est impossible d’échapper à la comédie sociale, l’aliénation cesse pourtant dès qu’un être s’éveille au jeu désintéressé de l’amour quand il est sans négoce et sans ressentiment. La vie de chaque homme peut alors s’opposer à la totalité hégélienne et, dans ce retrait, annoncer : je suis l’esprit qui toujours affirme. Son langage alors souverain, dans l’écart et la solitude, s’arrache à la fatalité du malheur et renverse la malédiction en exultation. Quand le poème se pense et s’écrit, l’existence d’un être n’est plus saturée ni close, puisque le langage excède le monde. Le vers apparaît comme un trait, chaque parole se détache, fait saillie dans l’art de la notation sèche. Composé comme une fresque, ce recueil n’en n’est pas moins diffracté afin que chaque poème, avec son titre et souvent sa dédicace, s’impose comme un îlot. Pascal Boulanger, de cette manière, rend hommage, de personne à personne, de livre en livre, dans et par le langage, à de nombreux noms – Marcelin Pleynet, Pierre Legendre, Jacques Henric, Claude Minière, Philippe Muray – qui, dans leurs singularités, sont autant d’expériences incomparables et de vérités pratiques qui permettent d’accéder à la connaissance du pire sans exclure le chant de l’affirmation. C’est dans ce continuum du poétique comme du politique que le poème déploie un dispositif chant/critique. À l’horizontalité de la série et du nombre se dresse la verticalité de l’oeuvre, qui s’ouvre au deuil fécond de l’héritage. En effet, la bibliothèque s’oppose au dressage social et permet au poète d’être écrit par ce qu’il lit. Les visions de l’écriture appellent une exigence éthique où la poésie est envisagée comme l’essence même d’un langage qui prophétise, rayonne et résonne.

Dans un contexte de relectures théologiques et en prenant appui sur les pensées de Chestov et de Kierkegaard, Pascal Boulanger rétablit la suprématie d’une pérennité christique à contre-courant du contexte poétique, qui, l’ayant refoulé, s’est attaché essentiellement au monde grec et à la pensée heideggérienne. Ce n’est donc pas anodin si les éditions Corlevour, dont les travaux tournent autour du christianisme, publient ce livre. À notre temps qui, sous prétexte de « lumière », s’est engagé dans l’ignorance, Dieu apparaît comme l’unique signifiant capable d’opposer sa transcendance à l’immanence de la barbarie communautaire.

« Le Nom au centre de tout / qui assume tout / porte tout / souffre tout… croit encore à l’échec des échecs. »

L’expérience du défaut de Dieu n’est pas celle de sa radicale absence. Soutenir son deuil, au contraire, renforce son attrait, et du Dieu sans visage, de son regard invisible, s’impose un éloignement qui trace un chemin. Le retrait de Dieu ne signifie pas que l’amour passe hors-jeu, mais indique le visage actuel de son insistance, de sa fidélité à travers son refoulement même. L’histoire, parce qu’elle est endurée, sera ainsi traversée, soutenue par l’espérance qui croit dans la promesse de l’impossible.

« Qui frappe là où il n’y a pas de porte… pour nous faire entendre / que l’impossible devient possible / quand Isaac est rendu à Abraham… »

Puisque la foi ne repose sur rien, sur l’insensé, elle est le levier qui suspend un instant les fracas de l’histoire, la violence de son mouvement. À l’interruption momentanée de l’histoire, à l’histoire devenue un instant l’impossibilité de l’histoire, se produit le vide où la catastrophe hésite à se renverser en salut, où, dans la chute, s’opère la remontée et le retour.

 

« Quand tout est impossible, alors la parole prophétique affirmant l’avenir impossible, dit aussi le “pourtant” qui brise l’impossible et restaure le temps » (Maurice Blanchot).

 

Le Lierre la foudre recompose un monde dans son ultime poème qui a pour titre emblématique Prophétie. « Des chants monteront des voûtes / des rebelles vivront cachés et goûteront l’esprit d’un monde jamais perdu / des bibles vivront dans des échoppes / des soleils éblouis d’herbes et de fleurs renverseront le paysage. » Brigitte Donat

 

 

 

Cette recension vient de paraître dans la revue art press n°380

 

 

 

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le lierre la foudre - éditions Corlevour, 2011 

Oleg Batrakov

Galerie Roy Sfeir
6 rue de Seine - 75006 Paris
Tel : +33 (0)1 43 26 08 96
art@galerie-du-fleuve.com/www.galerieroysfeir.com

 

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 "Jardin des Tuileries"

Huile sur toile -Oil on canvas

61 x 46 cm

 

Hommage à Bernard Noël

Deux expositions + une rencontre

cet été en Provence (Forcalquier et St-Étienne-les-Orgues)

 

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Par ses poèmes, ses récits, ses pièces de théâtre, ses livres historiques ou politiques, ses textes sur la peinture, Bernard Noël (1930, en Aveyron) est un écrivain de première importance dont le nombre de lecteurs, en France mais aussi à l'étranger, ne cesse de croître.

1. Exposition à Forcalquier LES YEUX DANS LA COULEUR

Vernissage samedi 9 juillet à partir de 11h30.

Peintures de Robert Brandy, Jean-Jacques Cecarelli, Olivier Debré, Bernard Moninot, Jean-Marc Scanreigh, Hervé Télémaque, Jan Voss, Zao Wou Ki,

 

• À Forcalquier, quelques artistes qui ont été l’objet de textes de Bernard Noël lui rendront hommage au Centre d’art contemporain Boris Bojnev, du 2 juillet au 15 août. Tous les jours sauf le mardi de 11 à 13 et de 16 à 19 h.

 

Livres d’artistes de Bernard Noël réalisés avec : Jean-Jacques Ceccarelli, François Deck, Colette Deblé, Olivier Debré, Fred Deux, Magali Latil, Jean-Michel Marchetti, Henri Michaux, Gilbert Pastor, Serge Plagnol, Cécile Reims, Jan Voss, Youl, Zao Wou Ki

 

2. Exposition à St-Étienne-les-Orgues des DESSINS DE BERNARD NOËL

Vernissage samedi 9 juillet à partir de 18h.

 

• Au Coin de la rue de l’Enfer, du 2 juillet au 15 août les samedis, dimanches et jours fériés de 15 à 19H. Les autres jours sur rendez-vous.

 

RENCONTRE AVEC BERNARD NOËL

dimanche 10 juillet de 9 à 19 h. dans le jardin du Couvent des Cordeliers à Forcalquier, où se réuniront écrivains, philosophes et artistes autour de Bernard Noël pour une journée de conversation et de plaisir à propos de son oeuvre, avec Édith Azam, Jean-Luc Bayard, Robert Brandy, Jean-Jacques Ceccarelli,Yves Charnet, Jean Daive, Monique Dorsel, Jean-Marie Gleize, Bernard Moninot,Jean-Marc Scanreigh, Jean-Pierre Sintive, Jacques Sojcher, Christian Tarting

 

Tous renseignements, dossiers, ou photographies au 04 92 73 06 75 - Cristine Debras ou yves.bical@orange.fr

 

 

AU COIN DE LA RUE DE L’ENFER

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