07/12/2013
Norman Manea, La cinquième impossibilité
NORMAN MANEA
La cinquième impossibilité
(Le Seuil, 2013)
COLLECTION « Fiction & Cie »
Essai traduit du roumain par Marily Le Nir et Odile Serre
SITE DE L’EDITEUR - http://www.seuil.com/auteur-10399.htm

Norman MANEA
Site Bard College | © Cliquer ICI
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Une lecture de Nathalie Riera
« LA MAISON DE L’ESCARGOT ROUMAIN »
« L’impossible n’est pas seulement la négation simpliste, irrévocable, du possible mais plutôt sa blessure faste, enrichissante, qui valide par contraste et par complicité l’extension maladive, nocturne, de disponibilités inexplorées et secrètes »
Norman Manea, La Cinquième impossibilité, p.249
■■■ Norman Manea, né en 1936, est déporté à l’âge de 5 ans, avec toute la population juive de Bucovine. Sa seule langue d’origine, le roumain, sa « langue intérieure », sa « langue-domicile », « la maison et la patrie de l’écrivain », restera unique, malgré sa connaissance et sa pratique du yiddish, de l’ukrainien, de l’allemand, du russe et du français, et malgré ses divers domiciles linguistiques en exil, comme Berlin-Ouest, où il vit en 1987, et plus tard, New York, la ville Dada, « ce frénétique kaléidoscope du monde » (p.244), où il fera sa première apparition publique, à l’automne 1989 ; New York où il continue d’habiter la langue roumaine « comme Paul Celan habitait la langue allemande à Paris. »
« J’avais tout de même emporté avec moi la langue, ma maison, comme un escargot. Elle continuerait de m’être premier et ultime refuge, domicile enfantin et immuable, lieu de survie.» (p.53)
Si l’être apatride ne peut être dépossédé de la langue dans laquelle il a été « formé et déformé », Norman Manea a dans la cartographie de son destin la violence de l’exil, comparable à un no mans’ land vertigineux.
« La cartographie de mon destin inclurait, sans doute, la Bucovine où je suis né, les camps d’extermination de mon enfance au-delà du Dniestr, le camp communiste de Periprava, qui a changé l’identité de mon père, le Bucarest de ma vie d’étudiant et d’adulte, Berlin, début de l’exil et, finalement, New York où mon exil a été naturalisé. » (p.242)
La Cinquième impossibilité rassemble, en douze textes, les amitiés et les affinités de l’écrivain roumain avec les écrivains Ernesto Sabato, Philip Roth, Paul Celan, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco, Cioran, Antonio Tabucchi, Saul Bellow, Claudio Magris et Franz Kafka. Parmi eux, Magris et Tabucchi figurent parmi les amitiés les plus fécondes. Les éminents écrivains Manea et Magris (ce dernier né à Trieste, la patrie des apatrides, en avril 1939) se rencontrent vers le milieu des années 90, au Festival International des écrivains de Toronto.
« J’enviai une fois de plus la grâce élégante de son style, son érudition naturelle, sa gentillesse conviviale, sa courtoisie de lettré. » (p.195)
« Un aristocrate de la culture, aussi naturel dans sa relation à la réalité de la vie que dans son rapport à la réalité du livre. » (p.196)
Autre rencontre-cadeau de son exil, l’écrivain italien Antonio Tabucchi, récemment décédé à Lisbonne, sa seconde patrie, et connu aussi comme traducteur et passeur de l’œuvre de Fernando Pessoa.
Manea reconnait en la lecture des grands écrivains son caractère formateur, et pour celui qui a vécu l’expérience de la déportation, « exposer ses vieilles cicatrices à la cosmogonie du nouveau rivage relevait d’une pédagogie bénéfique. » (p.11) La souffrance sauvée par la création « se révèle ainsi d’une paradoxale utilité thérapeutique. » (p.35) Manea se consacre alors, sans répit, à la maladie et à la thérapie de la littérature.
La Cinquième impossibilité renvoie aux 3 « impossibilités » de Kafka. C’est dans une lettre à Max Brod, sur la situation des écrivains juifs de langue allemande, que kafka aborde les impossibilités de langage : « l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire dans une autre langue, à quoi l’on pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité : l’impossibilité d’écrire. »
Le possible a ses carences, « l’hospitalité trompeuse et corruptrice du possible », quand l’impossible devient comme un moyen de dédommagement, une réparation, pour Manéa « une sorte de revanche », et que vivre dans l’impossibilité c’est vivre « en tant qu’une des formes paradoxalement vivantes de l’existence. »
Norman Manea propose une cinquième impossibilité omise par Kafka : « On pourrait l’appeler « transfert » ou « radicalisation » ou « carnavalisation de l’impossibilité ». L’exil. L’exil d’avant et d’après l’exil, la perte du chez-soi et ce qui s’ensuit une fois l’allogène expulsé avec tout, y compris sa langue volée, dans un milieu véritablement étranger des points de vue linguistique, géographique, historique et social. » (p.265)
Nathalie Riera, décembre 2013
Les carnets d'eucharis
Les livres constituent un « jeu second » essentiel de la biographie, et la bibliographie une généalogie livresque plus importante, souvent, que celle qui est inscrite dans les archives de l’hérédité.
Les êtres-personnages des rayons de bibliothèque composent une seconde population du monde, qui nous parle de l’esprit et du cœur des recensés de la planète, avec une influence plus durable que le tintamarre quotidien. Ils sont nos indéfectibles « compagnons de route », de désespoir et d’espoir.
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Le « trauma privilégié » de l’exil a suscité chez moi d’importantes analyses du monde extérieur et de mon monde intérieur. Je prends acte, aujourd’hui, avec une conscience accrue de l’universalité, de la cacophonie de l’actualité, du vertigineux mercantilisme de la culture et des consciences dans notre époque de transactions et d’ersatz, d’incessante perversion du Logos.
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Franz Kafka

Franz Kafka
1883-1924
Si l'on pouvait être un Peau-rouge
« Si l'on pouvait être un Peau-rouge, toujours paré, et, sur son cheval fougueux, dressé sur les pattes de derrière, sans cesse vibrer sur le sol vibrant, jusqu'à ce qu'on quitte les éperons, car il n'y avait pas d'éperons, jusqu'à ce qu'on jette les rênes, car il n'y avait pas de rênes, et qu'on voie le terrain devant soi comme une lande tondue, déjà sans encolure et sans tête de cheval. »
(Franz Kafka, in Œuvres Complètes, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1984)
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05/12/2013
Joe Wenderoth - Trois poèmes (traduits par Raymond Farina)
Joe Wenderoth
Trois poèmes

© J. Wenderoth
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Poèmes publiés avec l’aimable autorisation
de Joë Wenderoth
MA VIE
d'après Henri Michaux
Il entra je ne sais comment dans ma chambre.
Je l'y découvris, et il était, naturellement, pris au piège.
Ce n'était rien de plus qu'un animal effarouché.
Alors je le remis debout.
Je le gardais pour moi, le gardais dans ma chambre,
le gardais pour son propre bien.
Je nommais l'animal Ma Vie.
Je lui trouvais sa nourriture et lui la mangeait dans ma main.
Je le laissais entrer dans mon lit, respirer dans mon sommeil.
Et l'animal, dans ma tendresse, mon soin constant,
grandit et devint fort, et capable de maints tours habiles.
Un jour, tout récemment,
en passant ma main sur le flanc de l'animal,
j'ai fini par comprendre
qu'il pouvait me tuer sans peine.
Et je réalisai, aussi, qu'il voulait me tuer.
C'est pour cela qu'il existe, pour cela que je l'ai remis debout.
Dès lors je n'ai plus su que faire.
Je cessai de le nourrir,
seulement pour m'apercevoir que sa croissance
était sans rapport avec la nourriture.
Je cessai de le nettoyer
et je m'aperçus qu'il se nettoyait tout seul.
Je cessai de chanter pour l'endormir
et m'aperçus qu'il s'endormait plus vite sans ma chanson.
Je ne sais que faire.
Je ne fais plus faire à Ma Vie ses tours.
Je laisse seul l'animal, et, à l'heure qu'il est,
il me laisse seul, lui aussi.
Je n'ai rien à dire, rien à faire.
Entre Ma Vie et moi,
un silence s'installe.
Nous ne parviendrons pas à le franchir ensemble.
MY LIFE
After Henri Michaux
Somehow it got into my room.
I found it, and it was, naturally, trapped.
It was nothing more than a frightened animal.
Since then I raised it up.
I kept it for myself, kept it in my room,
kept it for its own good.
I named the animal, My Life.
I found food for it and fed it with my bare hands.
I let it into my bed, let it breathe in my sleep.
And the animal, in my love, my constant care,
grew up to be strong, and capable of many clever tricks.
One day, quite recently,
I was running my hand over the animal’s side
and I came to understand
that it could very easily kill me.
I realized, further, that it would kill me.
This is why it exists, why I raised it.
Since then I have not known what to do.
I stopped feeding it,
only to find that its growth
has nothing to do with food.
I stopped cleaning it
and found that it cleans itself.
I stopped singing it to sleep
and found that it falls asleep faster without my song.
I don’t know what to do.
I no longer make My Life do tricks.
I leave the animal alone and, for now,
it leaves me alone, too.
I have nothing to say, nothing to do.
Between My Life and me,
a silence is coming. Together, we will not get through this.
Traduction de Raymond Farina
© Joe Wenderoth
Les carnetsd'eucharis (décembre 2013)

© (Photo X droits réservés)
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NOTICE BIOBIBLIOGRAPHIQUE
Joë Wenderoth a grandi à Baltimore. Il enseigne à l’Université de Californie.
Ses poèmes ont été accueillis dans des revues comme The American Poetry Review, Granta Magazine, Triquarterly, Seneca Review et Colorado Review et dans de nombreuses anthologies – Poetry 180, The Best American Prose Poems : From Poe to Present, The New American Poets : A Bread Loaf Anthology, American Poetry : Next Generation, Best American Poetry, The Best American Essays 2008.
Il a publié Disfortune aux Editions Wesleyan University Press, en 1995, « It Is If I Speak » , chez le même éditeur, puis Letters to Wendy ( 2000 ), The Holy Spirit of Life : Essays Written for John Ashcroft’s Secret Self (2005), No real Light (2007), Wave Book (2007).
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DOSSIER PDF COMPLET (à télécharger)
Joe Wenderoth_traduit par Raymond Farina_LCE_Décembre 2013.pdf
19:59 Publié dans Joe Wenderoth, LES CARNETS D'EUCHARIS (pdf & calaméo), Nathalie Riera, TRADUCTEURS | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Ossip Mandelstam
Lecture Nathalie Riera
Ossip Mandelstam
LE TIMBRE EGYPTIEN

© O. Mandelstam
Traduit du russe par Georges Limbour et D.S. Mirsky
Préface de Ralph Dutli - Postface de Clarence Brown
Editions Le Bruit du temps, 2009
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Avec Le Timbre égyptien, paru en 2009 aux Editions Le Bruit du temps, lire Ossip Mandelstam c’est trouver jubilation au cœur même de la singulière ferveur d’un poète qui se refusait à toute poésie artificieuse, à tout mysticisme scabreux. Créateur de l’Acméisme, mouvement poétique russe du début des années 10, Mandelstam demeurait soucieux de reconquérir le réel et ses figures reconnaissables, un retour au monde et à l’homme dans ce qu’ils ont de « biologique » et de « primitif ».
Chez Mandelstam, ce qui prédomine, c’est cet espace où se meut la parole, espace structuré d’un réseau dynamique de métaphores, une symphonie d’images, telles que :
« Les portées ne caressent pas moins l’œil que la musique elle-même ne flatte l’oreille. Les noires sur leurs échelles montent et descendent comme des allumeurs de réverbères. Chaque mesure est une petite barque chargée de raisins secs et de muscats noirs.
Une page de musique, c’est d’abord une flottille à voiles rangée en bataille, puis un plan selon lequel sombre la nuit organisée en noyaux de prunes ».
Par ce récit de « fiction », Mandelstam nous stimule et nous dessaisit dans sa virtuose pratique de « rendre autre » ce qui nous est familier. Dans Crises de vers, Mallarmé évoquait cette émotion de n’avoir entendu jamais « tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère ».
Le Timbre égyptien fut rédigé en 1927, avec une première traduction en France, en 1930. La préface de Ralph Dutli, écrite à l’occasion de la présente traduction, précise au sujet de ce texte qu’il était issu de la « période du silence », entre 1925 et 1930, quand Mandelstam n’écrivait plus de poèmes, quand il choisit, en conflit avec son époque, de se taire. Seul le voyage en Arménie de 1930, un des évènements les plus heureux de sa vie, lui fera retrouver sa voix lyrique. Mais Le Timbre égyptien, ce fruit d’une crise, d’une fièvre incontrôlable, est aussi un médicament : « La parole comme l’aspirine laisse un goût de cuivre dans la bouche ». L’amertume de l’amande n’est qu’une étape. Et son fruit est magnifique.
Ossip Mandelstam connaîtra la tragédie de la déportation qui le fera mourir d’épuisement le 27 décembre 1938.
© Nathalie Riera, 19 avril 2009
Parution dans la revue « La Pensée de Midi » octobre 2009
Extrait
p. 59
Messieurs les littérateurs ! Les escarpins de danse conviennent aux ballerines, à vous les caoutchoucs.
Essayez-les, échangez-les : voilà votre danse. Elle s’exécute dans les antichambres sombres, une seule condition étant de rigueur : manquer de respect pour le maître de la maison. Vingt ans de cette danse constituent une époque ; quarante, l’histoire… c’est là votre droit.
Sourires de groseille des ballerines,
balbutiement des escarpins enduits de talc,
complexité martiale et insolente multitude des violons au milieu de l’orchestre caché dans sa fosse lumineuse où les musiciens s’enchevêtrent comme des dryades par leurs branches, leurs racines et leurs archets,
obéissance végétative du corps de ballet,
magnifique dédain de la maternité :
– Avec ce roi et cette reine qui ne dansent pas on vient de jouer à soixante-six.
– Avec son air jeune, la grand-mère de Giselle verse du lait, du lait d’amandes, sans doute.
– Tout ballet est jusqu’à un certain point une institution de servage. Non, non, n’allez pas me contredire sur ce point !
Calendrier de janvier avec ses petites biches, sa laiterie modèle de myriades de mondes, et le craquement du jeu de cartes qu’on décachette…
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17:44 Publié dans Ossip Mandelstam | Lien permanent | Commentaires (1) |
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