11/03/2012
Patti Smith, Auguries of Innocence

■ Patti Smith by Linda Smith Bianucci
Patti Smith
American singer, poet & visual artist
(Née à Chicago en 1946)
■ LIEN : http://www.pattismith.net/
Née en 1946, Patti Smith grandit dans le New Jersey et s'intéressa très tôt à la musique, écoutant les Rolling Stones, The Velvet Underground, Jimmy Hendrix, James Brown... A son arrivée à New York, elle rencontre le photographe Robert Mapplethorpe encore débutant. Ils se soutiennent mutuellement à leurs débuts. C'est également à cette époque qu'elle rencontre William Burroughs. D'abord tournée vers la poésie, son premier enregistrement important fut une version d'un poème de Jim Morrison. Au cours des années 1970, elle fut progressivement amenée à faire fusionner de tels écrits avec son expérience du rock. En 1971, elle donna ainsi une lecture à l'église St Mark, accompagnée à la guitare par Lenny Kaye; cette liaison informelle se poursuivit pendant trois ans, le duo fut rejoint par Richard Sohl (piano) pour former le premier Patti Smith Group.
■ http://www.christianbourgois-editeur.com/une-nouvelle.php?Id=46
MUMMER LOVE
[…]
oh stolen book my salvation no crime sweet no scent mesmeric no snow so light than the simple knowledge of you rimbaud sailor face words hidden in mu blouse so close to my breast
–piss factory draft
The years saw me grow long-limbed awkward inexplicably maverick. I sought my kind and found none. How you rescued me. Your peasant hands reaching through time wrapping my young heart. Your poems, found in a stall by the greyhound station I dogged dreaming of escape, were my ticket out of my cloistered existence. Words I could not comprehend and yet, deciphered by blood, illuminated adolescence. Armed with you I fled the rural suffocation of southern New Jersey past the streets of our forefathers to New York City of poet rats and public transit. I wrote with the image of you above my worktable, vowing to one day trace your steps dressed in the watch cap and coat of my present self.
------------------------- (P.127)
MASQUES D’AMOUR *
[…]
ô livre de mon salut pas de crime plus doux pas de parfum plus entêtant
pas de neige plus légère que ton livre volé toi rimbaud
face de marin dont je cachais les mots sous mon corsage contre mon sein
–brouillon de l’Usine à Pisse
Les années me virent grandir tout en longueur bras et jambes devenir gauche et inexplicablement à part. Je cherchai ma famille sans la trouver. Ah ! comme tu m’as délivrée ! Tes mains de paysan plongeaient à travers le temps pour étreindre mon jeune cœur. Tes poèmes, trouvés dans un kiosque près de la gare des bus Greyhound où j’allais traîner et rêver de fuite, furent le billet qui me délivra de mon existence cloîtrée. Tes mots que je ne saisissais pas, déchiffrés à la lecture du sang, illuminèrent mon adolescence. Armée de toi je m’échappai de la suffocante campagne du sud du New Jersey, quittant les rues ancestrales pour le New York des rats poètes et du trafic public. J’écrivais, ton portrait au-dessus de ma table de travail, me jurant qu’un jour j’irais sur tes pas, habillée de ma casquette et de mon manteau du moment.
------------------------- (P.127)
* Mummer : dans le monde rural anglais, personnage costumé et masqué lié à des rites célébrant le retour des saisons.
PRESAGES D’INNOCENCE/Auguries of Innocence
Patti SMITH
Christian Bourgois Editeur, 2007
Textes traduits de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Darras
-------------------------
SHE LAY IN THE STREAM DREAMING OF AUGUST SANDER*
You, I write beloved black ace Ophelia
extravagantly pierced dread pale moon.
Negatives inflame your immutable eye,
hands face feather soaked in love.
Cast your pearls pen the pink fat night.
Comb ashes from the garden asylum,
the white cliff of ambition shedding.
Shoot baby shoot, powers can alter.
Her human cathedral hung with tassels
of hair threaded with golden string.
And the sang as she slid dangerously alive
through long arms of trailing algae.
I have collected children. I have felt
the museum fled that mountain–viewed
with suspicion memories snowing.
the white cliff of ambition
in those soft trine
She unfastened the strings and fruit erupted.
The flayed mule became one with her,
they lay uncorrupted in the deep grass
pecked palm to palm by ebullient fowl.
You are my summer knight she whispered.
The spokes of the wheel bear witness.
A barren heart is a heart that does not choose.
Beloved, come down fluid like naked convinced
a heart has stopped floating orchid child.
Horns of angel turned in virulent dust,
being to feel found shelter in fire.
The first roar dry and blood brown
crisscrossing the Kingdom of a wrist.
------------------------- (P.60)
ALLONGEE DANS LE COURANT, ELLE REVAIT A AUGUST SANDER*
Toi à qui j’écris, figure d’as noir mon amour Ophélie
ma terrible lune pâle percée de trous extravagants.
Les négatifs enflamment ton œil immuable,
mains, visages, plumes baignées d’un bain d’amour.
Jette tes perles dessine l’épaisse nuit rose.
Peigne les cendres à l’asile du jardin,
effeuille la falaise blanche de l’ambition.
Tire, mon amour, tire, les puissances parfois varient.
Sa cathédrale humaine était ornée de festons
de cheveux passementés de fils d’or.
Vivante elle chantait quoique glissant périlleusement
entre les bras des longues algues traînantes.
J’ai rassemblé les enfants. J’ai senti
que le musée avait fui la montagne – j’ai vu
avec méfiance les souvenirs qui neigeaient.
les falaises blanches de l’ambition
en cette tendre trinité
Elle dénoua les fils et les fruits explosèrent.
La mule écorchée ne fit plus qu’une avec elle,
toutes deux gisant dans la haute herbe incorruptible
où des volatiles leur picoraient fiévreusement les paumes [une à une.
Tu es mon chevalier d’été, murmura-t-elle.
Les rayons de la roue en témoignent.
Un cœur stérile est un cœur qui ne choisit pas.
Ma chérie, laisse-toi glisser fluide et nue convaincue
qu’un cœur a cessé de flotter mon enfant orchidée.
Les trompettes d’anges se changèrent en poussière [virulente,
l’être sensible trouva refuge dans les flammes.
Premier claquement sec, du sang marron
quadrilla le royaume d’un poignet.
------------------------- (P.60)
* August Sander (1876-1964), photographe allemand spécialiste du monde rural autour de Cologne.
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10/03/2012
Robert Duncan
Robert Duncan
Poète américain
(1919-1988)

Berkeley, 1947
■ LIEN : http://jacketmagazine.com/28/dunc-bert-10poems.html
■ ■ ■ Robert Duncan born on January 7, 1919 in Oakland, California, Robert Duncan began writing poetry as a teenager in Bakersfield, when a high school teacher encouraged his creative endeavors. In 1938, after two years at University of California, Berkeley, Duncan moved to New York and became involved in the downtown literary coterie that had sprung up around Anaïs Nin… POETS.ORG : http://www.poets.org/poet.php/prmPID/186

■ LIEN : http://www.english.illinois.edu/maps/poets/a_f/duncan/duncan.htm
JUST SEEING
Sept. 27, 1980
takes over everywhere before names
this taking over of sand hillock and slope
as naming takes over as seeing takes over
this green spreading upreaching thick
fingers from their green light branching
into deep rose, into ruddy profusions
takes over from the grey ash dead colonies
lovely the debris the profusion the waste
here — over there too — the flowering begins
the sea pink-before-scarlet openings
when the sun comes thru cloud cover
there will be bees, the mass will be busy
coming to fruit — but lovely this grey
light — the deeper grey of the old colonies
burnd by the sun — the living thick
members taking over thriving
where a secret water runs
they spread out to ripen
ON ROBERT DUNCAN
by Michael PALMER
Modern American Poetry
■ http://www.english.illinois.edu/maps/poets/a_f/duncan/palmeronduncan.htm
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ÉPREUVES
Remplacer « chute d’herbes » par
« chante le verbe partir »
puisque la fuite des nuages
nous laisse le paysage hivernal.
Remplacer « violet » par « violent »
juste après
« les plis de ton visage s’appliquent
à contrarier mon désir »
PROOFS/EPREUVES
(SITE) Terres de femmes
■ http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2011/05/robert-duncan-proofs.html
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CHANT-LUMIERE
; époux la main les clés une libre imp-
rovisation qui garde le constant serment,
une musique,
à conjugaisons fixes, notes, les plus lég-
ères estimations de ravissement d’oreille
naturellement calculées. Le dispositif
disparaît en lui-même.
Donc, loi :
C’est cette musique à quoi le compositeur se risque,
joue, percutamment,
l’état que j’aime. Une
volition.
S’emparer, dans l’air, de ses figures.
2 POEMES DE Letters
Traduit de l’américain et introduction par Auxeméry
23:03 Publié dans ETATS-UNIS, Robert Duncan | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Claude Minière - Poèmes inédits

■ Claude Minière
CLAUDE MINIERE
PoÉsie
Des Dieux et des Hommes
Inédit
2012
■ Extrait
Vues sur L’Acropole
dans la juxtaposition
plus haut la haute cité
Akros-polis
plus bas la façade du Parlement
dans l’absence muette de liaison
dans la révolte
ils se heurtent à un mur
à la surface
la parole coupée de l’histoire
Usura
le « dossier grec »
dans la négociation de l’oubli
le temple en ruines
dans l’éclat de sa blancheur
Athéna la tourneuse de chars
dans leur séparation leur partition
je ne les vois pas séparés
ils sont côte-à-côte
parés de splendeurs et défauts
tels dieux hommes et femmes
(les mortels et les immortels)
Terre et ciel
de la même substance tenue dans une ligne
côte-à-côte ou trait à trait
à partir de ce que j’ai sous les yeux commence l’ascension
commence la plongée
à partir de ce que j’ai avec les dieux
ils demeurent
ils chantent à l’orée à l’oreille
les voix rayées et claires
et puis il y a longtemps à l’instant
la bataille s’engagea sur la plaine violette
dans les rues
c’est à l’ordre du jour
à l’ordre et au désordre du jour
vous y êtes
vous y étiez déjà
et je porte des guerres anciennes dans mon sang
ici et assis sur les dalles polies
ici les roses centifolia aux soixante pétales
au-dessus des jardins s’élève une montagne
comme elles s’ouvrent dans leur naïveté
diverses sont les lignes de la vie
si je me souviens bien
les choses sont venues d’un trait
un étrange séisme
plus proche le jaune-vert des oliviers aux feuilles talentueuses
les jupes du lierre
je m’en souviendrai comme si c’était hier
les fleurs se ferment sur le soir
les faits renferment une leçon
quelle histoire ?
Thucydide voulait « la cause la plus vraie et la moins avouée »
quelle langue quelle liberté ?
certains peuples trouvaient plus de charme à la tyrannie
ils ont été endormis par un charme
(disons un charme)
ils reprennent ce qui leur appartient
et l’air d’un bleu poudreux
l’agitation des pointes
les flèches argentées
dans les poudres anciennes de la ville
une statue sur la Grand-Place à Lille
une colonne
ils l’appellent « la déesse »
mais les dieux sont plus proches en retrait
à hauteur d’homme
à Marseille une tête d’Homère
passage derrière les paupières
■■■ © Les carnets d’eucharis
■ NOTICE
Né en 1938 à Paris, Claude Minière vit aujourd’hui entre Lille et Londres. En une vingtaine de recueils et essais il a développé une œuvre qui traverse la crise de la poésie (de la pensée), de la pensée du divin en notre temps. Il parle donc « des dieux et des hommes ». A paraître : Barnett Newman, retour vers l’’éden (essai).
21:37 Publié dans Claude Minière | Lien permanent | Commentaires (1) |
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LES FOUS DU LOUP du jeudi 22 mars au dimanche 25 mars 2012
PROGRAMME

■
Contacts - Infos
Site web de La Colle sur Loup : www.lacollesurloup.fr
Office de Tourisme de La Colle sur Loup :
04 93 32 68 36
Site web des Fous du Loup : www.lesfousduloup.org
André Chenet : O6 61 24 69 64 (programmation)
Dom Corrieras : O6 59 37 14 90 (communication)
Patrick Emeriau : 06 07 41 96 79 (organisation-logistique)
20:42 Publié dans André Chenet, FRANCE, LECTURES PUBLIQUES, Nathalie Riera | Lien permanent | Commentaires (0) |
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08/03/2012
SALVADOR DALI par Claude Darras (N° Spécial, mars 2012)
Lectures critiques de Claude Darras
Je vous salue Dali…
Un contemporain
entre classicisme et avant-garde

Mars 2012 © Claude Darras
■■■Un jour de 1932, dans les toilettes de l’hôtel Saint-Régis, à New York, alors qu’il s’emploie devant un urinoir à « changer l’eau des olives », selon une expression catalane dont il ne dédaigne pas la trivialité, un usager voisin l’interpelle poliment et lui demande son métier. « Artiste », répond-il. « Êtes-vous un bon artiste ? », surenchérit son interlocuteur : « Le meilleur du monde », assure-t-il. C’est ainsi, le nez dans la céramique de l’édicule, que l’Américain A. Reynolds Morse est devenu le plus grand collectionneur de Salvador Dali (1904-1989) ! Fondateur en 1982 à Saint-Petersburg (Floride) du Salvador Dali Museum, cet industriel de Cleveland (Ohio) a transformé l’institution en une fondation Salvador Dali. Lorsque le maître catalan meurt le lundi 23 janvier 1989, deux conservatoires muséaux portent déjà le glorieux patronyme, le deuxième étant le théâtre-musée Dali de Figueras, sa cité natale, en Espagne. Près d’un quart de siècle après sa disparition, un ouvrage d’exception, « Dali, l’invention de soi » (éditions Flammarion), permet de le redécouvrir, au-delà du mythe populaire et trompeur forgé par son talent et ses excentricités. En lisant son auteure, Catherine Grenier, historienne de l’art et directrice adjointe du Centre Pompidou à Paris, le lecteur comprend mieux comment l’œuvre dalinien a transgressé les codes habituels de la vision esthétique et pourquoi il a ouvert de fécondes perspectives aux artistes du XXIe siècle.
L’ « Angélus » de Millet obsède l’enfant
Collines mauves d’herbe sèche et lande couleur de pain grillé, la campagne natale d’Ampurdan peuple l’horizon de ses toiles : la silhouette des maraîchers affairés aux étals du marché de Figueras, le goût de l’eau ferrugineuse puisée au Moli de la Torre, l’église coiffant les maisons de Cadaqués comme un tricorne, les pêcheurs de Port Lligat inlassables à astiquer leurs lamparos, les rochers gothiques du cap Creus. Cette portion de Catalogne dont Louis Pauwels, un des rares familiers de Dali, prétend qu’elle « engendre quantité de lunatiques au caractère fort, fanatisme hérité des Arabes, goût de l’homérique venu des Grecs », cette région ibérique entre mer et montagne reste la patrie dalinienne par excellence où chaque printemps le ramène après qu’il ait campé dans les palaces de Paris et de New York, de Tokyo ou de Rome. Car c’est là, précise encore Louis Pauwels, « qu’il a construit son amour, sa personne, son œuvre, sa demeure ».
Salvador Dali est né deux fois. Le père qui porte le même prénom a 29 ans le 21 octobre 1901 quand naît son premier fils, Salvador Dali, lequel meurt le 1er août 1903. Huit mois plus tard, le vendredi 11 mars 1904, le second Salvador (Felipe Jacinto) Dali, troisième du nom, vient au monde à Figueras. Les parents restent inconsolables, et le fils supportera toute sa vie la culpabilité d’avoir pris la place de l’aîné. En 1963, il confie au journaliste et historien André Parinaud : « Ce frère mort, dont le fantôme m’a accueilli en guise de bienvenue, était, si l’on veut, le premier diable dalinien. Mon frère avait vécu vingt-et-un mois. Je le considère comme un essai de moi-même. »
Ses parents comptent leurs ascendants parmi la bourgeoisie catalane. Notaire de son état, le père est un libre-penseur, fantasque et colérique, qui ressemble, physiquement, à Benito Mussolini, le Duce de l’Italie fasciste. La mère, Felipa Domenech Ferrés, encourage le talent précoce de leur fils pour l’art décoratif au point de soumettre son initiation à la peinture dès l’âge de six ans à une famille d’artistes fortunés, les Pichot, et plus spécialement Ramon, qui lui révèle Claude Monet et Auguste Renoir. À treize ans, son professeur de l’école de dessin de Figueras, Juan Núñez, lui enseigne les clairs obscurs des eaux fortes de Rembrandt. L’enfant montre une habileté troublante à dessiner et manifeste des dons précoces de… médium. Ainsi, dans le corridor conduisant à la salle de classe, la reproduction de « L’Angélus » de Jean-François Millet le fascine et fomente des rêveries à la faveur desquelles il extrait du sac de pommes de terre du couple paysan en prière le cercueil d’un enfant mort. Vision dramatique et prémonitoire, tant il ignore alors que les conservateurs du musée du Louvre à Paris aboutiront plus tard, grâce aux rayons ultraviolets, à la même trouvaille, une découverte que pressentira le peintre et écrivain russe Kazimir Malevitch en 1911. « L’Angélus de Millet, écrit Salvador Dali en 1933, est aussi beau que la rencontre fortuite sur une table d’opération d’une machine à coudre avec un parapluie » : la formule comme beaucoup d’autres issues de la rhétorique dalinienne fait florès.
Humanités madrilènes avec Luis Bunuel et Garcia Lorca
Des cheveux longs et des favoris qui lui mangent les joues, un savant maquillage, un nœud ou une lavallière, une veste de velours, parfois une ample et longue cape : le fils du notaire a de qui tenir lorsqu’il est admis, à dix-sept ans, à l’institut San-Fernando, l’école des beaux-arts de Madrid en quelque sorte. Extravagant et brillantissime, l'élève étonne ses camarades, et il les surprend plus encore par les toiles cubistes qu’il peint le soir dans sa chambre. Très tôt, il admire Dürer, Goya, Le Greco, Léonard de Vinci, Michel-Ange et Vélasquez ; ces « modèles » l’inclinent à délaisser l’impressionnisme des premières toiles pour un pur classicisme. L’académisme de l’institution madrilène ne l’empêche pas d’étudier simultanément le futurisme, Giorgio de Chirico, Juan Gris, Pablo Picasso et Sigmund Freud, neurologue et psychiatre autrichien qu’il rencontre à Londres en 1917. Barcelone accueille sa première exposition personnelle en 1925.
« L’ombre de Picasso s’est profilée très tôt au-dessus de sa carrière artistique, considère Catherine Grenier. Dali a le sentiment de marcher sur ses traces lorsqu’il est reçu chez les Pichot, puis lorsqu’il installe son atelier à Cadaqués. » « De 1921 à 1927, analyse-t-elle, le jeune artiste entreprend la conquête des mouvements modernes, qu’il aborde conjointement sous leurs différents fronts. Déjà sensible dans ses essais de jeunesse, l’éclectisme est une des caractéristiques de l’esprit entreprenant de Dali. »
Dans la Résidence étudiante de Madrid, il se lie d’amitié avec Eugenio Montes (futur journaliste et écrivain, 1900-1982), Federico Garcia Lorca (1899-1936) et Luis Bunuel (1900-1983) avec lequel il tournera, en 1928, L’Âge d’or et Un chien andalou, l’une des œuvres les plus étonnantes du cinéma d’avant-garde. Le poète du Romancero gitano le connaît sans doute mieux que personne à ce moment-là. Garcia Lorca sait percer ses motivations les plus intimes lorsque, libéré de ses extases singulières, son camarade donne du monde des songes et du maquis de ses fantasmes une interprétation énigmatique et complexe au gré d’une finition plastique parfaite. En octobre 1926, lorsqu’il est exclu de l’institut San-Fernando pour avoir contesté à trois professeurs la capacité de noter ses croquis, il a devancé depuis belle lurette l’appel des surréalistes au panthéon desquels il place résolument Max Ernst, René Magritte et Yves Tanguy.
1929, l’année de Gala
Adopté par le groupe surréaliste en 1928, il expose à Paris l’année suivante : il figure déjà au premier rang des créateurs de grand format. Il a rencontré Pablo Picasso à Paris en 1927 (« Je viens chez vous avant de visiter le Louvre », lui a-t-il lancé) et Joan Miro s’est déplacé à Figueras pour mieux le connaître. En cette année 1929, André Breton lui rend visite à Cadaqués accompagné de René Char, de Paul Eluard et de son épouse Helena Devulina Diakonoff (1895-1982). C’est le coup de foudre : il croit reconnaître dans la femme d’origine russe, de dix ans son aînée, la « Galutchka » de ses rêveries adolescentes. Quatre ans plus tard, il épouse celle qu’il nomme Gala, la « Gradiva » (« celle qui avance »). « Je n’existais que dans un sac plein de trous, mou et flou, toujours à la recherche d’un béquille, reconnaît-il. En me collant à Gala, j’ai trouvé ma colonne vertébrale. »
Amante et cerbère à la fois, Gala est sa muse, son argentier, son modèle, son manager. Elle négocie avec les galeristes, les marchands, les journalistes et les collectionneurs. C’est elle qui a l’idée de mensualiser son mari, en réunissant dans le Cercle du Zodiaque une dizaine de mécènes dont le marquis de Cuevas et l’écrivain Julien Green. Ils lui versent une rente en échange de l’acquisition d’une œuvre par an.
Sa fascination pour Hitler et son ralliement à Franco lui valent d’être évincé du groupe des surréalistes en 1939. Il n’en continue pas moins ses provocations intempestives en soutenant que Jean-Louis-Ernest Meissonier vaut mieux que Picasso, que la gare de Perpignan est le centre du monde et que le franquisme a sauvé l’Espagne !
La fortune médiatique d’Avida Dollars
Salvador Dali possède un sens inné des médias. Il les a tous utilisés du reste, la publicité, l’estampe, le disque, le ballet, le théâtre, la conférence, la céramique, la mode, le cinéma (avec Walt Disney et Alfred Hitchcock). Rien d’étonnant à ce que sa célébrité new yorkaise (il réside aux États-Unis de 1939 à 1948) incite André Breton à l’affubler, en 1940, du surnom anagrammatique d’Avida Dollars. Il lance des parfums, vend des posters et des affiches, fabrique des bijoux et des crucifix, grave de la vaisselle et des bouteilles de liqueur, sculpte des Vénus à tiroirs et des éléphants à pattes d’araignée, utilise la technique photographique et l’image stéréoscopique. Moustaches gominées au miel défiant les lois de la pesanteur, il prononce des conférences fumeuses, parfois clownesques, à des auditeurs épatés d’avance. Pourvu de son étrange canne couronnée d’une tête de canard bleu et orange, il répète sur les plateaux de télévision, ses lèvres minces détachant les syllabes dans une diction abracadabrantesque : « Je suis fou du chocolat Lanvin ! ». Il dialogue avec des scientifiques sur le rayon laser, la cryogénisation, l’holographie et l’ADN. De l’acronyme de cet acide, il s’ingénie à prononcer de façon hilarante le mot « désoxyribonucléique ». Après son admission à l’Académie (française) des beaux-arts en 1978, il se préoccupe de la quatrième dimension (celle du temps) et de la théorie des catastrophes, énoncée par le mathématicien René Thom.
Gala meurt le jeudi 10 juin 1982 ; son corps est inhumé dans la crypte du château de Pubol que Dali lui a acheté en Catalogne. Le 26 juillet, le roi Juan Carlos confère au peintre le titre de marquis de Dali y Pubol. Durant l’été 1984, il est gravement brûlé dans l’incendie de sa chambre à coucher du castelet de Pubol : il cesse de peindre. Le lundi 23 janvier 1989, il meurt d’une attaque d’apoplexie à l’hôpital de Figueras. Tous les biens de l’artiste, évalués à quelque 703 millions de francs, sont légués à l’État espagnol ; en 1984, en effet, il avait modifié son testament afin d’exclure de son héritage sa sœur Anna Maria.
L’invention de soi, l’invention d’un mythe
Doué d’une prodigieuse imagination, prisant la théâtralité et la démesure, il déconcerte à travers sa célèbre montre molle qui explose en 888 morceaux, son Christ éclaté en quatre-vingts éléments et ses chaussures aux talons incrustés de diamants. « À six ans, je voulais être cuisinier, aime-t-il à répéter. À sept, Napoléon. Depuis, mon ambition n’a cessé de croître comme ma folie des grandeurs. »
« Ne confondons pas son esthétisme avec sa propagande exhibitionniste », tempère cependant son ami Ramón Gómez de la Serna (1888-1963). « Pour moi, soutient l’écrivain espagnol, Dali, l’homme qui déteste les épinards parce qu’ils collent aux dents, est le parfait novateur, le représentant le plus convaincant des temps nouveaux. »
Dessin, gouache, huile, aquarelle, gravure, sculpture, lithographie, objet, livre : de l’improvisation tachiste au réalisme de la Renaissance, l’œuvre, techniquement magistrale, est protéiforme. On y trouve le souvenir obsédant des paysages de son enfance, la mise en scène systématique de toutes les formes de délire par la paranoïa critique, ainsi qu’une fascination, toute surréaliste, pour ces territoires situés à la frange de l’humain, où l’épique, le mystique et l’érotique catalysent dans le sublime et la mythologie.
« Élaboré pièce par pièce, le mythe Dali est la pierre angulaire de son génie, veut persuader Catherine Grenier, une œuvre artistique qui englobe toutes les autres. Après Duchamp, il est le premier artiste qui, sans cesser sa production créatrice, fait de sa vie une œuvre d’art. Une vie qui semble en tous points contradictoire avec celle de son devancier, mais qui pourtant repose sur un principe identique : repousser les affects, transformer l’artiste-œuvre en une "machine à penser" ».
Selon Catherine Grenier, de nombreux créateurs s’inscrivent dans le sillage du maître de Figueras. De Jeff Koons à Damien Hirst, de Takashi Murakami à Francesco Vezzoli, de Markus Schinwald à Glenn Brown, de Bertrand Lavier à Zaha Hadid, les enjeux de la pensée et de l’art contemporains se conjuguent au XXIe siècle avec une réactivation de l’invention dalinienne. Les propositions du héraut catalan et les problématiques qu’elles posent aux artistes d’aujourd’hui, ceux qui l’admirent en tout cas, bénéficient d’une telle mise à distance. Servie par une argumentation savante et didactique, cette mise à distance a l’immense avantage de dépasser le mythe pour atteindre à la vraie connaissance de Salvador Dali et de mieux appréhender certains courants esthétiques qui s’en réclament de nos jours peu ou prou. ■■■
Claude Darras
mars 2012
DOSSIER PDF COMPLET (à télécharger)
21:26 Publié dans Claude Darras, CLINS D'OEILS (arts plastiques), PORTRAIT & LECTURE CRITIQUE | Lien permanent | Commentaires (0) |
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