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24/05/2014

André Pieyre de Mandiargues (Ruisseau des solitudes)

 

 

©  Jeanloup Sieff,  André Pieyre de Mandiargues, 1961

© MAN RAY, Portrait de Bona Tibertelli de Pisis, 1953

 

 

 

L’innomÉ

 

 

Ce lien qui est entre elle et moi, quel est-il, ou bien, si ce n’est d’un lien précisément qu’il s’agit, qu’est-ce, et quel mot de langage d’homme plus justement accuserait cela ? Les yeux ? Sans doute il y a le regard de ces très grands yeux (excessifs, dira l’envieuse) où dès le premier abord je fus engouffré jusqu’au ténébreux point. Mais ce n’est pas un regard qui me lie. Sans doute il y a la chevelure, massivement brune avec un ton de bois beau et bon (où la teinture aujourd’hui masque une infiltration de la couleur squelettique). Mais ce n’est pas la chevelure qui est en cause. Il y a les épaules qui hors des hublots jumeaux d’une blouse en soie rose proposaient hier aux mains de tous une cueillaison cananéenne. Ce n’est pas non plus les épaules. Ni l’extérieure enveloppe, fin cuir doué d’une fragrance où s’humanise un parfum de couturier. Ni les jambes qui depuis la terre ferme (sa naturelle parente) jamais n’ont manqué d’indiquer à mon désir la direction certaine. Ni la voix qui voltige et broie sur l’appui des molécules d’air, sans répit donnant lieu à la raison, à la drôlerie, à l’enfantillage ou à la divagation. Vingt ans presque ont passé depuis que s’est ourdi ce lien, qui tient le ciel ouvert au-dessus de moi, sans l’empêcher parfois de s’assombrir avant un radieux renouveau. Ce lien élémentaire, je ne le nommerai pas.

 

Ruisseau des solitudes

 Editions Gallimard, NRF, 1967

André Pieyre de Mandiargues

 

 

23/05/2014

Emil Otto ('E.O.') Hoppé

PORTRAIT

©Emil Otto ('E.O.') Hoppé

Harriet Cohen, by Emil Otto ('E.O.') Hoppé, 24 July 1920 - NPG x39267 - © 2013 E.O. Hoppé Estate Collection / Curatorial Assistance Inc.

Harriet Cohen –by Emil Otto ('E.O.') Hoppé
vintage bromide print, 24 July 1920 – 7 1/4 in. x 4 7/8 in. (185 mm x 123 mm)

PHOTOGRAPHique

 

 

National Portrait Gallery

· Site  http://www.npg.org.uk/collections/search/portraitLarge/mw19514/Harriet-Cohen

 

 

22/05/2014

Susanne Dubroff

 

SUSANNE DUBROFF CINQ  POEMES / FIVE POEMS

 

Poèmes traduits par Raymond Farina

                               

 

***

 

(Ingmar)

 

 

Gestes en accord avec ce qui a été donné

Tous les coups pris pendant l'enfance

Quelque chose qui lui dit :

Vas-y    C'était bien sûr plus

qu'un homme qui veut vaincre.

Une fidélité ?

Acte après acte, peut-être calcula-t-il  

prenant des risques comme les acrobates

Même au cours des premières années à Stockholm quand

tout ce qu'il pouvait faire   c'était crier et insulter

mais assez longtemps et assez bruyamment pour que                                                           

quand les acteurs ne voulaient pas écouter    le regardaient de haut

Victor Sjöström les saisît par la nuque

fît avec eux les cent pas devant le studio 

silencieux la plupart du temps, mais en leur adressant 

de temps en temps de claires   de simples suggestions...

L'action, qui est  après tout  

une sorte de divine résistance est le rôle qu’on doit jouer

Assez    disait-il   de ce non-sens                                                                                                             

les choses ont à faire sens

et à l’intérieur du petit cabinet blanc

l'enfant criant pour lui

persistait    dans sa secrète terreur

de l'existence   jusqu'à ce que prît forme

une Samothrace  et que personne n'en fût

plus étonné que   lui.

 

                                    

------------------------- 

 

(Ingmar)

 

Gestures in accord with what has been given

All the knocks he took as a child

something telling him

Go on   It was of course more

than a man wanting to win.

A faithfulness?

Acte after act perhaps calculated

the way acrobats shoulder the risk

Even in the early years in Stockholm when

all he could do was scream and curse

but long enough and loud enough so that

when the actors wouldn’t listen    looked down on him

Victor Sjostrom grabbed him by the nape of the neck,

walked him up and down   in front of the studio

silent for the the most part   but   now and then

giving him clear simple suggestions

Action which is after all

a kind of divine resistance is our part

Enough   he said   of this nonsense

things having to make   sense

and   inside the thin white closet

the child   screaming to himself

persisted   in the locked terror

of existence   until it took form

a Samothrace and no one

was more surprised than   he

 

-------------------------

 

(LES CHASES)

 

 

Ceux, dans les bus,

qui s'accrochaient à la courroie,

la femme de Jack Chase aimait les peindre.

Elle était, je pense, une sorte

d'Orozco des villes dortoirs des Etats-Unis.

Etait-ce à Quincy, après qu'ils aient quitté le Vermont

parce qu'il était trop vert - ces tableaux,

qui avaient chacun des couleurs insupportablement originales!

Petite dame, dodue, trapue, à la tignasse noire,

avec des socquettes et des chaussures à lacets, la cigarette

au coin de son sourire,

elle croyait à chaque pli et fossette

chaque soigneuse caresse d'étoffe. Où sont-ils aujourd'hui ?

Désaxés sur les roues du voyage ?

Offrant des miettes d'amour absurde, dont

le poète a dit que nous en avions ensuite la charge

même si nous n'en pouvions plus.

             

------------------------- 

 

 

(The Chases)

 

The ones on buses,

who’d hang on by the strap,

Jack Chase’s wife, I think, a sort of

Orozco of the U.S. bedroom town.

Was it in Quincy, after they left Vermont

because it was too green – those paintings,

each unbearably colorful individual!

Small, plump, stumpy lady, shock of black hair,

oxfords and bobby socks, cigarette

in one corner of her smile,

she believed each crease and dimple,

Careful caress of cloth. Where are they now?

Splayed over the wheels of the journey?

Holding out bits of absurd love, for which,

the poet said we’re charged afterwards

even though we couldn’t possibly?

 

-------------------------

 

(FAIM) 

            I.

 

La faim est foi.

Cela se voit dans les yeux noirs

des enfants

dans Brot* de Käthe Kollwitz.

      Ils croient en elle,

      lèvent leurs assiettes,

      tirent sur sa jupe,

      qui couvre un corps

      défait ;

 

 

 

            II.

 

Selbst-bildnis*,

      le regard las, déconcerté:

 

« Refuserai-je de prêcher ?

Plus de Nie wieder Krieg*

est-ce bien ce qu'ils veulent »

 

 

* Pain, 1924, lithographie de Käthe Kollwitz.

* Auto-portait, 1934, tableau de Käthe Kollwitz.

* Tu ne feras point

-------------------------

(HAMLET)

 

Un éclat

        de ces rivières noires

                sur lesquelles Ophélie

             flotte comme la vérité.

Et ce jeune homme rendu fou, son vieux

              couteau entre les dents,

regarde ! il attrape tous les verbes ;

Gertrude quitte indignée la scène.

-------------------------

(Hamlet)

 

A flash

        of those dark rivers

              on which Ophelia

            floats like the truth.

And that maddened boy, the old

          knife in his teeth

look ! He’s taking all the verbs ;

Gertrude’s flouncing off the stage.

-------------------------

 

 (Djuna  Barnes)

 

 

Aucune bravoure n'est jamais applaudie

       et vous le saviez.

Moins que toutes les autres la bravoure

       de la présence.

Elle s'est appuyée sur vous

et vous l'avez laissé faire;

ce fut tout.

Comme une vieille statue

qu'on n'a pas nettoyée,

avec ses pigeons, ses pigeons.

             

------------------------- 

 

(Djuna Barnes)

 

No bravery is ever applauded

    and you knew it.

Least of all the bravery

     of presence.

She leaned into you

and you let her;

that was all.

Like some old, unwashed

    Statue,

its pigeons, pigeons.

  

 

 

 ■■■Susanne Dubroff  est née à Berlin en 1930. Elle a quitté l’Allemagne avec sa famille à l’âge de huit ans pour les USA. Elle vit dans le New Hampshire. Elève de Denise Levertov, elle a collaboré à de nombreuses revues telles que Tendril, Sou’wester, Southern Illinois University, Sonora Review (University of Arizona),The Christian Science Monitor, International Review of Poetry (University of North Carolina),The Bitter Oleander ( New York ), The Hampden-Sydney Poetry Review, The Mid-American Review, Luna (The University of Minnesota), Poetry, The Paris Review  (New York), Circumference (University of Columbia).  Ses poèmes ont été traduits en français et publiés dans les revues Arpa, La Barbacane, Lieux d’Etre et Le Journal des Poètes. Elle a participé à de nombreuses manifestations poétiques  et  a traduit des poèmes de Rilke, de Goethe, de Mallarmé et de Gustavo Adolfo Bécquer. Elle est également l’auteure des traductions de deux anthologies de poèmes de René Char : « Nothing Shipwrecks Itself »  (Mid-American Review Press) et, plus récemment, « René Char, This smoke that carried us » (White Pine Press, New York, 2004). Parmi ses recueils récents figurent : « You & I »  ( Kinsman Press,Franconia,1994 ), « The One Remaining Star » (WordTech Editions, Cincinnati, 2008) et “Saxophones Were Banned in Albania” (CreateSpace Independent Publishing Platform, 2012).

Steve Jansen

Robert Lowell

■■■

 

Robert Lowell (1917-1977)

 

BIOBIBLIOGRAPHIE | Boston, MA, United States

© Cliquer ICI

 

 

 

Robert Lowell

sitting on a terrace, Paris, 1964

Black-and-white photograph; Fiber Base Silver Gelatine Print; white outline border

| © Cliquer ICI



 

 

AUTRES SITES 

 

The Paris Review No. 25, Winter-Spring 1961

Robert Lowell, The Art of Poetry No. 3

Interviewed by Frederick Seidel

| © Cliquer ICI

 

 

From Robert Lowell’s Notebook | © Cliquer ICI

 

 

 

Nine Poems by Ossip Mandelstam

Robert Lowell, The Art of Poetry No. 3Ossip Mandelstam

translated by Olga Andreyev Carlisle and Robert Lowell

| © Cliquer ICI

 

 

 

 

Béatrice Machet-Franke, Macao Une grise épopée (une lecture de Geneviève Liautard)

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 UNE LECTURE DE GENEVIEVE LIAUTARD

…

© Béatrice Machet-Franke │ http://www.moniqueannemarta.fr/158399600

 

MACAO The Grey Epic

MACAO Une grise épopée

BÉATRICE MACHET-FRANKE

ASM Editeur, Poésie d’abord, 2013

Site éditeur | © http://asmacao.org

 

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■■■Qui pratique comme je l’ai fait au début, une lecture de traductrice, curieuse de superposer les mots dans les deux langues se rendra vite compte que Béatrice Machet brouille les pistes en s’offrant la possibilité d’une redéfinition/approche/complémentarité de ce qu’elle a voulu signifier. La parole bondit dans les deux langues ajoutant à l’écho une palette de couleurs et le lecteur capable de lire l’anglais, se trouve avec bonheur dans cet espace que Camille de Tolédo nomme le « commun », cet écart qui n’est pas la langue traduite mais le surcroît du signifié.

Tentation pourrait être pour l’auteur de nous égarer dans sa liberté de jongler avec le français et l’anglais mais il s’agit plutôt d’un foisonnement irrépressible, malicieux, accentué par le positionnement des deux « versions » sur la page, tantôt recto et verso, ou encore verso et recto, tout aussi bien haut et bas et inversement.

La découverte de Macao (mais dès son arrivée à Hong Kong) se fait sous les signes contradictoires du manque et de l’excès. Trop peu ce gris et beaucoup trop dans cette épopée poétique au cœur de la mégapole.

Trop peu, cette « fadeur » -dont le rapprochement avec l’idéal confucéen du « neutre » est évoqué à travers la parole de François Jullien en exergue du recueil et dont Béatrice Machet nous rappelle au fil des pages que c’est ce à quoi elle devra se confronter, ce qu’elle devra saisir.

 

Gris

sa volonté de non agression

son appel à l’accomplissement sa tenue

invertébrée

 

ou encore

 

grey floating   grey rooted in the

erotic and sacred connection to the land

grey this native          this mysteriously blurred reality of non-possession

 

**

 

est-ce fade est-ce gris l’un dans l’autre et l’autre dans l’un

combinaisons à l’infini pour que jamais ne s’ennuie

l’esprit humain

 

dont la nature

toute la nature

serait d’être

complétude par indétermination

sans saveur ou bien avec toutes

sans hypertrophie d’aucune

jusqu’au sans relief

…

 

Fade, neutre, gris mais aussi dans l’excès contraire, un trop plein dans lequel elle se sent ballotée et sans poids. Trop de bruit, trop de gens.

 

Et la nave va et marée humaine

me  porte

 

**

 

Is this an ocean for poetry to be drifting

without any center

 

plus loin

 

Le marteau piqueur vrille sa mèche dans les tympans

une tranchée dans le trottoir

mosaïque noire et blanche démantelée

…

 

et encore

 

C’est l’ombre des rickshaws par les rues étroites

elle doit fuir

l’agressivité des vespas

la ruche humaine

obéit à des instincts

à des logiques

que sa rationalité n’envisage pas

….

 

Que dire de la langue entre excès et manque, excès de voix, manque de sens :

 

The color of words heard

in buses

in the lifts

nothing I understand except

a few

as if playing rugby

coming out of the scrum

 

of packed people

…

 

et dans ce tourbillon en chaud et froid, le poids de la solitude pèse étrangement :

 

J’arpente la ville

la quadrille et me demande

pourquoi ce sentiment

de lourdeur

à transporter souvenirs et espoirs

aucun n’est requis

mais comment s’empêcher

       de porter…

 

et prend une couleur indéfinie : grise ?

 

My sandals feet on the sidewalks

run a grey passage of entangled times

 

et plus loin

 

Est-ce là le sens de l’insensé ? L’insensé du sens ?

….

 

De parcourir à parier

le gris principe sape

les lettres

 

       cela n’a ni queue ni tête

 

Mais y a-t-il quelque chose à comprendre à cette ville dans laquelle il va pourtant falloir que Béatrice vive ? Comprendre, elle le désire ardemment.

 

La seule direction donnée

la seule suggestion lisible

une image claire d’un territoire encombré

fait de fils d’encre emmêlés… une invitation un encouragement pour mes mains

je veux en tirer un      découdre            démailler ton tricotage

je veux comprendre

….

(Ces fils qui évoquent pour elle, la Femme-Araignée, une des principales divinités amérindiennes qui, selon la légende, aurait par son art du tissage participé à la création de l’univers.)

 

Et c’est peut être dans le but de comprendre qu’elle se penche sur les visages qui l’entourent : les femmes aux chapeaux de paille de la rua do mercadores, celle qui dort dans le bus, ligne 11 ; qu’elle profite, sur les marches de la calçada , de l’œil « du croqueur de visages » plus ou moins bridés plus ou moins foncés pour deviner de quelles provinces/ de la grande Chine/ sont originaires les passants.

Pour cette raison qu’elle les suit dans l’intimité foisonnante de leurs lieux de culte.

 

Des statuts monumentales vous accueillent

en vous terrifiant

alors vous fuyez dans la cour

il fait bon où l’encens brûle

tant de bâtons partout

 

Après l’évocation du culte des morts, Béatrice se lance dans une longue méditation sur le manque, manque qui n’est peut être pas absence de ce qui faisait la vie d’avant mais plutôt absence de cette intensité, de ce désir qui portent en général tout commencement.

 

What is missing….

 

La rosée

tôt le matin

 

bien sûr, mais puisqu’à partir de ce rêve plat le paysage n’offrira pas/de transcendance ne se pose-t-elle pas d’avantage la question :

 

ce qui manque           est-ce brûler

est-ce….

cette métaphore de l’étincelle

ce corps flammèche d’une vie

 

ou encore plus loin

 

n’est-ce pas le lot de toute étincelle

de chaque mot

d’allumer et de donner vie

de permettre au feu

de se reposer

il a besoin

de nous

 

et là, c’est à petits pas, un peu comme des intrus que nous avançons car c’est dans l’intimité du poète que nous entrons :

 

et voyez l’étincelle soudaine de solitude

couchée sur papier

 

Mais rien de triste ni de nostalgique dans l’écriture de Béatrice qui n’a pas pour usage de s’appesantir sur le versant sombre de la vie.

Comme on fait le geste de chasser par dessus l’épaule ce qui gène, elle répond à sa propre question par la seule chose admise

 

Rien ne manque

 

C’est d’une pirouette et d’une plaisanterie que celle qui jongle si bien avec les mots va

 

laisser être

laisser venir

l’ère grise

facile de savoir que la cité est entrée dans le troisième âge

toute pilosité lui est grise jusqu’à blanche

après l’enfance et l’âge adulte

la vieillesse montre ses cheveux

un poivre envahi de sel

et s’en sera fini

de la fadeur

 

pas du gris.

 

Comme les aèdes transmettaient les légendes populaires depuis la Grèce mycénienne et tel Ulysse, Béatrice Machet chante pour nous son exil en terre macanaise. Comme Odysseus, elle poursuit sa quête des eaux familièreset de ce monde de nulle part oùelle a vécusur les marges de la lumièreelle nous conte sa grise odyssée.

 

Genevière Liautard, mai 2014 © Les Carnets d’Eucharis

 

 

 

SITE À CONSULTER

Association of Stories in Macao | General Post Office

PO box 1507, Macao, Chine

©  Cliquer ICI

 

 

21/05/2014

Edward Estlin Cummings, Paris, Seghers, 2014 (Une lecture de Tristan Hordé)

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 UNE LECTURE DE TRISTAN HORDÉ

…

e-e-cummings-1.jpg

© The Famous People │ http://www.thefamouspeople.com/profiles/e-e-cummings-160.php

 

Paris

Edition bilingue

traduit de l'anglais et présenté par Jacques Demarcq
Edward Estlin Cummings

Seghers, Poésie d’abord, 2014

 

Site éditeur | © http://www.editions-seghers.tm.fr/site/paris_&100&9782232123849.html

 

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   Nombre d'artistes américains, après Gertrude Stein installée dès le début du XXe siècle, sont venus à Paris au cours des années 1920, et certains y ont vécu plus ou moins longtemps, d'Hemingway à Alexander Calder, qui s'installa ensuite en Touraine. Cummings (1894-1962) y est venu en 1917 quelques semaines, pendant la Première Guerre mondiale, y a vécu deux ans à partir de 1921 et y est retourné régulièrement ensuite. La quarantaine de textes (proses, poèmes — parfois partiellement en français —, article pour Vanity Fair et lettres) écrits à propos de la ville, de 1918 à 1957, dispersés dans plusieurs recueils, sont réunis dans ce livre et présentés de manière précise dans la postface de Jacques Demarcq. Ils sont accompagnés de neuf dessins (crayon ou encre), tracés entre 1917 et 1933.

 

   Cummings distingue nettement, en 1926, un Paris pour touristes (qu'il désigne par "Paree", prononcé à l'anglaise) avec ses lieux obligés (Montmartre : « machine totalement dénuée d'intérêt servant à débarrasser les Anglo-Saxons de leur papier monnaie »), de la ville authentique ("Paname"), avec ses bistrots, la Foire aux pains d'épices (nommée ensuite Foire du Trône), les courses, le Cirque d'hiver, le Jardin du Luxembourg, les péniches et les bateaux-mouches, bref : « le profond, l'extraordinaire, le lumineux triomphe de la Vie même et d'une ville fondée sur la Vie ». En 1953, revenant sur ce qu'avait été Paris dans sa jeunesse, il y reconnaît le lieu de « la miraculeuse présence [...] d'êtres vivants [...] et où la beauté fleurissait dans ma vie comme une étoile. » C'est ce Paris qui est exploré dans sept chapitres regroupant des textes en ensembles : "Les Halles, le Marais", Montparnasse", Grands Boulevards, Pigalle", etc.

   C'est surtout ce qui se passe quotidiennement dans la rue qui est retenu, mais certaines scènes singulières sont décrites. Par exemple, dans une lettre à sa mère, il rend compte avec humour des funérailles officielles de Joffre, regardant avec détachement ce qui se voulait solennel et, ainsi, tournant en dérision ce qui appartient à l'institution : « Tout le monde prenant le spectacle pour un pique-nique désordonné doublé d'un music-hall universel. » Il s'attache aux éléments d'une vie passée, totalement disparus aux États-Unis, comme les joueurs d'orgue de barbarie, ou « à / denfert l'hercule gras [qui] a étalé son tapis », ailleurs les enfants acrobates pour les passants ou ceux qui vendent des fleurs — « sautez dansez gamins hop suivez du doigt le rouge bleu blanc violet orange verd- /oyant ». Ce qu'il rejette fortement de son pays natal, l'argent édifié en unique valeur et le vide de la pensée, se lit dans une saynète, dialogue entre deux touristes américaines, riches et prétentieuses, dans un restaurant des Halles, avec mise en place du décor (« La scène se passe la nuit au Père Tranquille, dans le quartier des Halles. Des putains endormies. (etc.) » ; s'ajoute l'esquisse d'une américaine qui dépense « un fric incroyable ».

   Cummings fréquente les expositions et un poème daté de 1920 évoque les peintres Picabia, Picasso, Matisse, Kandinsky, Cézanne ; mais il ne néglige pas les spectacle comme ceux des Folies-Bergères et il écrit, en 1926, pour la revue Vanity Fair un long éloge de Joséphine Baker dansant, en se moquant du moralisme des spectateurs. Il rapporte aussi des scènes plus intimes, avec Marie-Louise « aux jambes de reine » dont il dessine le visage ; il ne cache pas sa nostalgie de l'enfance, du temps aussi de la "Grande époque", celle du dadaïsme déjà dans le passé en 1923 ou de poètes selon son cœur comme Swinburne.

 

   Regrouper des poèmes écrits au cours d'une quarantaine d'années aboutit à donner à lire des manières différentes d'écrire. À côté de proses et de poèmes de facture classique, le lecteur retrouvera au fil des pages les ruptures introduites par Cummings dans son écriture. Par exemple, il introduit ici un complément de lieu dans une parenthèse entre un pronom ("je") et le verbe, mais là, outre ce procédé qui contraint à revenir sur sa lecture, il introduit des coupes à l'intérieur même des mots — ce qui pose de redoutables difficultés au traducteur :

  (the;mselve;s a:nd scr;a;tch-ing lousy full. of rain

  beggars yaw:nstretchy:awn)

devient :

  (le;s s;e gr,att-ant poux pleins.de.pluie mendiants

  b:âillents'étirentb:âillent

   Non pas seulement jeu, puisque le poème construit sur les articulations "quand... quand... alors", s'achève sur l'union, dans les mots, du couple : « nous / toi-avec-moi / autour de (moi)toi / d'un seul JeTu ».

Cette mise en pièces des règles morphologiques peut être plus forte, et les frontières de mots disparaissant dans :

  and,    b etw  ee  nch  air  st  ott  et  er  a thresillyold

  WomanSellingBalloonS

traduit par

  et,     e  ntr  el  esc  ha  ise  sc  lop  in e  lavieille idiote

  QuiVendDesBallonS

 

   Jacques Demarcq, traducteur déjà de plusieurs œuvres de Cummings(1), met en relation dans la postface des épisodes de la vie du poète avec les textes  c'est apporter un éclairage utile pour comprendre ce qui peut être allusif dans les poèmes. En même temps, cela constitue une introduction à une écriture encore déconcertante pour bien des lecteurs. Ce Paris est un livre à lire et relire.

 

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1. Récemment, Érotiques (Seghers, 2012) et 1x1 (La Nerthe, 2013)

 

Tristan Hordé, mai 2014 © Les Carnets d’Eucharis

 

 

 

■■■Edward Estlin Cummings

Néen 1894 à Cambridge (Massachusetts). Étudiant à l'université Harvard, il vient en France comme ambulancier en 1917. Ses convictions pacifistes lui valent trois mois de détention à La Ferté-Macé (Orne). Cette expérience lui inspire L'Énorme Chambrée, un récit enjoué et moqueur, remarqué dès sa sortie par la critique et figurant depuis parmi les classiques. Toute sa vie, Cummings écrira des poèmes, sur l'actualité parfois et sur la vie sociale, mais plus souvent sur les thèmes éternels de la nature et de l'amour, dans un style de plus en plus novateur, bousculant les formes et repoussant les frontières du langage. Très populaire auprès des jeunes après la Seconde Guerre mondiale, Cummings est mort en 1962.

 

SITES À CONSULTER

Sur le site : Seghers | Paris

©  Cliquer ICI

 

 

Sur le site : Seghers | Erotiques

©  Cliquer ICI

 

Sur le site : La Nerthe | 1 x 1 [une fois un]

| ©  Cliquer ICI