10/08/2011

ANNEMARIE SCHWARZENBACH – LA QUÊTE DU REEL (une lecture de Nathalie Riera)

Une lecture de Nathalie Riera

 

 

 

ANNEMARIE SCHWARZENBACH – LA QUÊTE DU REEL

(La Quinzaine Littéraire/Louis Vuitton, 2011)

 

Textes choisis, présentés et traduits par

Dominique Laure Miermont et Nicole Le Bris

Photographies d’Annemarie Schwarzenbach

 

 

 

 

Annemarie Schwarzenbach à Lenzerheide en 1940_photographie Marianne Breslauer.jpg

Annemarie Schwarzenbach à Lenzerheide, en 1940,

photographiée par Marianne Breslauer © 2008 by the Estate of Marianne Breslauer, Zurich

 

 

 

« Son visage était un Donatello, ses cheveux souples et blonds étaient coupés comme ceux d'un garçon; son regard bleu foncé vous examinait avec lenteur; sa bouche était enfantine et douce. » Carson McCullers

« Elle me fit le même effet qu’à tout le monde : cet étrange mélange d’homme et de femme. Pour moi, elle correspondait  à l’image que je me fais de l’ange Gabriel au paradis. (…) Pas du tout comme un être vivant, mais comme une œuvre d’art. »

Marianne Breslauer (Interview, 1998)

 

« Les montagnes  qu’elle regardait étaient la promesse d’autres montagnes. Les fleuves, promesse de la mer. Et la mer, promesse de côtes inconnues. »

Ruth Landshoff-Yorck, 1963

 

 

 

 

 

 

                        « Je vous supplie de ne pas lire émotionnellement les horreurs sur la Pologne, la Finlande, la Tchécoslovaquie, ou tout au moins d’en lire le moins possible. (…) Si nous pensions aux tonnes de souffrances et de gémissements poussés dernièrement en Espagne, en Chine, en Russie, nous ne pourrions même plus manger quoi que ce soit. Or tant que nous sommes encore destinés à vivre, à nous de vivre d’une manière qui soit possible et qui ne nous rende pas fous de notre impuissance ».[1]

 

 

 

De formation universitaire d’historienne, écrivain et journaliste, Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) a publié plus de 300 articles dans la presse alémanique, dont le grand quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung, le quotidien bâlois National-Zeitung, ainsi que des reportages photographiques pour la Zürcher Illustrierte, et quelques autres publications dans des revues comme Mass und wert, fondée par Thomas Mann.

Dans « Annemarie Schwarzenbach – La quête du réel », ouvrage anthologique co-édité par « La Quinzaine Littéraire/Louis Vuitton », Dominique Laure Miermont et Nicole Le Bris ont réuni une cinquantaine de reportages inédits, 33 photographies réalisées par Annemarie Schwarzenbach, des extraits de ses romans et des lettres à ses amis Klaus Mann, Ella Maillart, Carson McCullers, le tout relayé par de précieux commentaires, à dessein de nous éclairer sur l’œuvre d’une jeune femme qui défend, qui dénonce, qui éclaire, là où il y a confusion, tromperie, indifférence, fatalisme…, et qui libre de ses décisions écrira : « (…) je crois qu’une décision n’est pas en soi bonne ou mauvaise. Simplement elle est irrévocable ».[2]

 

                               « (…) je suis décidée de suivre cette carrière de voyage, recherche, journalisme, et d’écrivain. En ce moment, il me faut de la nourriture de dehors, il faut que je me détache de moi-même, que je me laisse absorber par notre monde, voir, apprendre, comprendre » (Lettre écrite, en français, à Sils-Baselgia, dimanche de Pâques 1939).[3]

 

Sa vie, aussi courte soit-elle, sera marquée par l’impatience, l’inconstance, et « par le devoir et le besoin d’aller vers des destinations innommées »,[4] et peut-on s’assurer que chacun de ses voyages trouvera sa raison d’être, non pas dans l’agrément, mais dans l’aventure, ce qui chez A.S. signifie : découvrir « les expressions de la vie de l’humanité », aller vers « de nouvelles terres, de nouvelles langues, d’autres peuples, qui n’habitent pas dans des maisons solides, (qui) dorment à côté de leurs chevaux, sous le ciel libre » … « atteindre le cœur du monde ».[5]  En Orient, ce sera alors sa rencontre avec les Bédouins Anezi et l’émir Fawas Chaalan, puis avec les pèlerins persans qu’elle décrit comme « un peuple inquiétant » :

 

                               « Blêmes, sinistres avec leur barbe noire, ils offrent le spectacle d’hommes cherchant à tout prix à nier la réalité et à la fuir. Ils vivent comme enveloppés dans une brume de langueur et d’opium. Ce côté inéluctable de leur destinée et l’absence de joie prônée par leur religion en font nécessairement des hypocrites. Ce que l’on n’a pas perçu à Kadhimiyya, on le capte à Kerbela : la puissance négative de l’esprit qui se ferme.

Cet esprit existe aussi en Europe, mais là-bas, il ne peut que dégénérer constamment et prendre des formes terrifiantes. Ici, en Orient, où il ne représente qu’une possibilité parmi beaucoup d’autres, il donne naissance à un îlot, une ville sainte, et ne franchit pas la ceinture de ses palmeraies ».[6]

 

Par ailleurs, et parmi ses destinations innommées, c’est en terre d’orient que A.S. goûtera à l’incontournable expérience de la « terre nouvelle », expérience sans nom, tout aussi proche de l’expérience de l’amour en tant que source de force et d’action :

 

                               « Comment mes yeux pourraient-ils ne pas s’emplir de larmes devant l’innocence de la terre nouvelle ? – Ceci n’a pas de nom –. Bonheur ? Plénitude ? Vision de la vérité ? Musique des sphères ? Amour au ciel et sur la terre ? Epousailles, jubilation, martyre ? Oh, peur martyrisante ! Mon cœur s’est déchiré, et je ne trouve aucun mot rédempteur. Je ne maîtrise plus la langue. Pitié !

(…) Je commence à comprendre –, oui, l’espace d’un instant, je comprends que ma langue ne doit pas être comprise ! – Je ne veux aucune audience, mes chants doivent se perdre, aucun oracle ne doit me répondre, aucun mystère d’Eleusis ne doit m’être révélé, la fumée de mes sacrifices ne doit pas s’élever. Plus de sacrifices, plus d’autels, plus d’hymnes –, je m’approche du silence de la créature… ».[7]

 

Reconnaissance à la terre, sur laquelle il nous est donné de faire plus « ample usage de la liberté ». « La terre, cette merveilleuse scène animée par un amour unique, indivisible, je la reconnaissais ».[8]

 

Cette terre à laquelle il nous faut reconnaître qu’aimer, « ce n’est pas un esclavage, c’est la noblesse même, l’expression délicieuse de notre désir de toucher le monde, de communiquer, - finalement to melt into another being, into the world’s patnership, to understand, to overcome the limitation of the individual, which again, of course, is the source of strength and of action we need, - et le désir, finalement, de trouver la mort : non pas d’une manière hostile, mais comme la solution très douce, la compréhension universelle, la fin de notre pénible limitation ».[9]

 

 

***

 

Du temps d’A.S. l’Europe et l’Amérique vont mal (le gros « nuage noir » du nazisme). Ainsi suivre une carrière de voyage, c’est autrement répondre à l’urgence de partir pour « désapprendre la peur » :

 

                               « (…) c’était seulement chercher un répit dans des pays où les lois de notre civilisation n’avaient pas encore cours, et où nous espérions faire l’expérience inouïe que ces lois n’étaient pas tragiques, pas indispensables, irrévocables, inévitables ».[10]

 

Désillusion et dégoût, car la guerre en Europe ne sera pas « le point culminant, l’épreuve (…), après quoi la guérison allait commencer et nous aurions à faire face aux grands défis de l’avenir ».[11] Ce ne fut rien de tout cela, mais plutôt : « (…) à cause de la guerre, la planète n’est plus pour nous qu’une carte de géographie stratégique ».[12] Et dès lors que des hommes meurent par milliers, comment prétendre découvrir ailleurs le Paradis ? A.S. se sent, en effet, pour devoir fondamental « de partager de près le destin imposé par la guerre ».

Un séjour de six mois en Afghanistan, A.S. découvre alors un pays « de pauvres paysans et de nomades errants », et « comme partout dans le monde, le pauvre privé de tout droit et exploité par le riche ».[13] Et cette réalité révoltante, que « (…) sur les routes que l’on ouvre au progrès rouleront un jour les chars d’assaut ».[14]

 

Dans ses voyages en Afrique, A.S. poursuit sa quête de ce que la terre peut encore nous insuffler. Car malgré les destructions, les massacres, les calamités en tous genres, rien ne peut « interrompre l’incessante poussée des forces de la vie ».

 

                               « Quand nous nous trouvons détachés du train-train de la vie quotidienne, nous aimons croire que nous sommes en relation avec les esprits d’un autre monde. Nous avons comme le sentiment de ne plus nous appartenir, le sentiment d’une métamorphose ».[15]

 

Ce livre ne peut se refermer sans le sentiment que nous appartenons bel et bien à cette grande toile du monde où se font entendre, toujours plus retentissants, la tyrannie des pouvoirs, les idéologies poussées à leur comble, le nouvel esclavagisme, la modernité toujours plus asservissante, l’inhumanité radicale. Sentiment d’une métamorphose chez Annemarie Schwarzenbach, inéluctablement lorsqu’écrire est de réagir contre la nuit, et contre cette musique du monde devenue un « désert d’ineptes slogans habilement tournés », monde du concept qui n’est plus en rapport avec la réalité, mais se présente comme le grand dissipateur des choses fondamentales, et nous conduit vers toujours plus d’exil.

 

Nathalie Riera, août 2011

Les carnets d'eucharis

 

  

 

 

Annemarie Schwarzenbach avec sa Mercedes Mannheim dans les Pyrénées espagnoles, mai 1933.jpg

Annemarie Schwarzenbach avec sa Mercedes Mannheim, dans les Pyrénées espagnoles, mai 1933

Photographie: Marianne Breslauer, collection Alexis Schwarzenbach, Zurich<br />© 2008 by the Estate of Marianne Breslauer, Zurich



[1] Ella Maillart, lettre en français, Malwa House, Indore, 23.01.40.

[2] A.S. – La quête du réel, p.140.

[3] Ibid., p.224

[4] Ibid., p.39

[5] Ibid., p.148

[6] Ibid., pp.178/179

[7] Ibid., p.220

[8] Ibid., p.221

[9] Ibid., p.285

[10] Ibid., p.235

[11] Ibid., p.255

[12] Ibid., p.289

[13] Ibid., p.230

[14] Ibid., p.231

[15] Ibid., p.293

 

 

 

Le 6 septembre 1942, A.S. fait une chute de vélo, et meurt le 15 novembre 1942 des suites de cet accident, dans sa maison de Sils.

Le Miracle de l’arbre, le dernier roman d’A.S. (1942), vient de paraître en version originale aux éditions Chronos de Zurich.

 

Dominique Laure Miermont, germaniste de formation, a enseigné l'allemand pendant trente ans tout en exerçant une activité de traductrice  littéraire.

Depuis une vingtaine d’années, son travail se concentre sur l’œuvre de Klaus Mann (essais et nouvelles) et sur celle d’Annemarie Schwarzenbach.

Elle a également écrit une biographie parue en 2004 aux éditions Payot sous le titre « Annemarie Schwarzenbach ou le mal d’Europe ». 

En février 2007, elle a fondé à Genève l'association : Les Amis d'Annemarie Schwarzenbach.

 

Nicole Le Bris, traductrice, travaille depuis plusieurs années, en collaboration avec Dominique Laure Miermont, à mieux faire connaître l’œuvre dAnnemarie Schwarzenbach.

 

 

 

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■ SITES A CONSULTER :

 

Site "Les Amis d'Annemarie Schwarzenbach"

Interview de Sandrine Mariette

Dominique Laure Miermont

Le blog de La Quinzaine Littéraire

 

Conférence

L’idée de liberté chez Annemarie Schwarzenbach par Nicole Le Bris

 

 

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Commentaires

Chère Nathalie,
Grand merci pour cette lecture. Das Wunder des Baums, publié cette année par Chronos Verlag, a-t-il été traduit ?
Tanti basgi
A

Écrit par : Angèle | 08/08/2011

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