29/02/2012
Wilfred Owen

Wilfred Owen, et la moitié des enfants d’Europe, un à un __________________________________________________________
■■■ [ Seul un homme solennel lui apporta des fruits,
Le remercia, puis s’enquit de l’état de son âme.]
Face à cette phrase. Une semaine durant sans rien pouvoir écrire d’autre. Evoquer, reprendre le fil rompu ? Le seul « monument » de réconciliation respire sur les mesures du War Requiem de Benjamin Britten ; le reste est devenu fossile, devoir de mémoire … de guerres, comparaison d’artillerie, coupe de vêtements, de drapeaux, long muséum d’histoire naturalisée orné de coquelicots … et non devoir de compassion pour l’homme
« … les années perdues,
Le désespoir. Quelle que puisse être ton espérance,
Ma vie en était faite aussi »,
[… whatever hope is yours,
Was my life also: … ] murmure l’anglais plus prompt.
Pour ces jeunes anglais le réel fut préparatif à travers l’Europe, ensuite, « scrupuleuse » application, le stock à déverser avec la bénédiction de ceux qui parlaient d’Antéchrist sous des trivialités xénophobes. Une épreuve physique comme un sport avec humour, parfois indifférent. Puis pour ceux qui survivaient au cap de 1916, parce qu’ils étaient aussi endurants que d’autres, la prise de conscience, comme l’enfance que la désobéissance rend adulte. Wilfred Owen en fut. Dire non à la dispersion de l’âme et du corps. Une chose dont nous ne pouvons qu’entrevoir l’horreur, sans rien comprendre. Nous savons ce que recèle d’énigme un homme mort, mais un paysage meurtri de membres, de têtes, de viscères que plus rien ne peut unir à une humanité ?
Owen, retenu dans ses poèmes, agrandira le temps, et l’espace, si brefs qu’ils aient été accordés. De l’itinéraire 1913 à 1918, il reconduira son quotidien à un dépassement du simple chant, et l’universel à la souffrance : de Reading à Bordeaux, de la Somme à l’hôpital de guerre de Craiglockhart d’Edimbourg, où la révolte de Siegfried Sassoon barbare pacifiste, aîné de sept ans, défrichera pour lui d’autres voies, dans le bocal qu’on pilonne pour de vaines citadelles auxquelles manquent les murs, into vain citadels that are not walled.
Lui qui avait placé John Keats – mais lorsque l’on trace ces noms ne faudrait-il pas écrire à sa place « la poésie de la terre jamais ne meurt. » ? – hors de portée, donna sa vie sans haïr. Le courage connaît son discernement, et la poésie, qui décernait ses palmes « aux chéris de la gloire », s’écœura d’elle-même, de semaine en semaine, devant les corps, en tas décomposé, qu’on ne pouvait enfouir.
Ce qu’Owen vit à travers le masque à gaz se noyer vert dans le ciel méconnaissable devait être dit afin « que rien ne se compare à une vie innocente et calme, dans son propre foyer, faite de création ou de routine, avec ou sans livres, avec ou sans argent, … sous un ciel inoffensif … ». Il passa, et c’est le trait le plus marquant, d’une poésie redevable, et presque dilettante, à une liberté grave que durant sa thérapie le médecin Arthur Brock encouragea à mettre au service de la traduction de ses rêves infirmes.
Au-delà de l’évidente maîtrise d’enregistrement et de vision de la langue - et le versant de la satire affiliée à Sassoon -, Owen sut rester simple, à l’écoute, s’efforçant des seconds degrés sur la correspondance familiale comme au creux de l’œuvre, pour maintenir, ainsi comme « avant », une parole proche et aimante. Sa vigilance le porta toutefois à préciser que ce qu’il écrivait ne pourrait en rien consoler ses contemporains, seulement avertir ceux qui leurs succéderaient. C’est aussi à cette fin qu’il rejoignit le combat.
L’empathie de l’officier Owen divisée par les ordres, la responsabilité d’autres vies, le temps perdu à censurer des courriers de vérité, des traumas physiques et psychologiques, résista coûte que coûte. Il le fallait. Pour eux. Pour ceux qui ne pourraient plus écrire, dire, survivre. Pour la génération suivante. A l’intérieur de nombre de poèmes l’alter ego est présent, ainsi des voix alternées du ténor et du baryton qu’entoure l’effectif réduit d’instruments dans le Requiem de Guerre. En elle-même sa poésie se maintint entre l’état d’éveil sous l’éclat de quelques fleurs au chevet et la pénombre que brouillent, blessures et voix, noms et conscience de soi, le soir venu fut-il celui d’un monde rendu dément.
Elle est devenue la plaque d’identité sur laquelle se lisent « les dépêches de toutes les nations et tous leurs chagrins sur ton visage »
*
Le 11 novembre 1918, une semaine jour pour jour après la mort de Wilfred Owen, au sortir de commémorations, combien d’entre ceux qui avaient pris la parole se sont souciés de l’état des âmes ? Vingt ans après, combien poursuivaient leur carrière, « inaccessibles à l’éternelle réciprocité des larmes », laissant s’ouvrir devant eux l’abomination perpétrée par une jeunesse qui saisira sa vengeance là où elle avait été trahie et sacrifiée une fois de plus en vain ? Des décennies plus tard, combien …

[ But the old man would not so, but slew his son,
And half the seed of Europe, one by one ]
mais le vieillard ne l’entendit pas de cette oreille, et tua son fils
et les enfants d’Europe, un par un …
un par un …
pierre agnel.
© Les carnets d’eucharis, février 2012

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Wilfred Owen :
”War Poems” - Chatto & Windus, 1994
“Selected Letters” - Oxford University Press, 1985
« Et chaque lent crépuscule » - poèmes et lettres de guerre trad. Barthélemy Dussert et Xavier Hanotte - Le Castor Astral – 2001
”War Requiem” - Benjamin Britten : créé le 30 mai 1962 à la cathédrale de Coventry
Maison forestière dédiée à Wilfred Owen à Ors (Nord) : oeuvre architecturale de Simon Patterson et Jean-Christophe Denise, inaugurée le 1er octobre 2011.
18:01 Publié dans GRANDE-BRETAGNE/IRLANDE, NOTES DE LECTURES/RECENSIONS, Pierre Agnel, Wilfred Owen | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note






















































































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