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28/02/2012

Philippe Delaveau, Ce que disent les vents (une lecture de Pascal Boulanger)

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Philippe Delaveau, Librairie Gallimard, 2008

 

 

 

 

PHILIPPE DELAVEAU

poèmes

 

 

 

 

Ce que disent les vents

Editions Gallimard

2011

 

 

 

 

 

Extraits des poèmes

 


Le Nil

La forêt

Marcher

La pluie (II)

 

 

 

 

 

 

 

 

La voix du vent là-bas,

dans ses lointains pays

 

LE NIL

                                                                                                      

Après avoir déployé ses anneaux dans les sables,

connu le secret  des Grands Lacs – l’Afrique y pousse

vers l’autre vie la barque de ses morts –, le fleuve

atteint l’encrier du delta, peuplé de roseaux frêles,

face à l’indigo de la mer. Je suis le fleuve,

non le désordre. La progression du temps et la placidité,

non pas rien. Non pas chose inutile et vaine. Comment traduire

 

l’appel qui me traverse ? L’eau toujours me revient,

les larges palmes des colonnes, ciel sombre,

ciel de bleu sombre aussi ne sont pas rien. Je suis le fleuve.

Quelque chose promise, étoile de coton, fécondité,

paix magnanime sur les sables stériles, chemin stable,

signe précis, signe éternel. Je suis le fleuve.

 

Le secret d’où je viens, l’énigme qui me pousse, la vie

autour de moi qui fut, règne et sera, selon l’hégémonie du verbe,

le jeu libéré de mes formes, la voie qui me délivre

ne récusent le temps, l’espace ni le jour. Le soleil m’accompagne.

La mer où je vais boire achève la fusion entre les signes et les

         choses.

Ma dynastie s’ébranle, j’habite l’origine, un poète

mesure l’opulence et la parcimonie de mon chant. Pose la lune

de son poème sur mon étrange solitude et le désert. J’épouse

         l’aube

chaque matin. Je suis le fleuve, l’ordre, et j’ai su la beauté.

 

 

                                                                                                        (p.29/30)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ici :

la voix du vent retour d’exil

 

LA FORÊT

 

[…]                                                                                                 

A ce concert irréfutable, j’offre le métal frêle du pupitre

et les rails d’une partition vers le haut. Forêt obscure,

hantée de voix, beau refuge. Empêtrée dans l’attente.

         Flotte secrète à l’ancre des saisons.

 

Anéantie parfois, éveillée par la sève, revigorée par l’équipage

du printemps. La lumière se fraie

un blond passage dans la matière, les arbres grincent,

rejoignent l’altitude en gravissant l’arpège, font le gros dos

comme les chats sur le rebord du ciel

         où le soleil décline après avoir vécu.

 

Se dressent comme nous, déchiffrent comme nous l’inaltérable

bleu. Et de leurs mains, profondément, fouillent la terre,

comme un malade en contournant des doigts le bord du matelas

cherche dans le froid du dessous, près du sommier,

         un leurre à son délire.

 

 

                                                                                                       (p.67)

 

 

 

 

MARCHER

 

Marcher parfois longtemps dans la prairie du vent.

Ses bottes malmènent les fleurs,

l’herbe aux rêves de voyage.

 

Puis le petit village près d’un bois.

L’harmonica d’une eau rapide qui se cache

pour voir le ciel et l’ombre, et les cailloux

entraînés de ferveur, sur leurs genoux qui brûlent.

 

Entendre alors la persuasion très tendre

et douce d’un oiseau qui solfie les mesures

d’une clairière. Deux fois peut-être. Puis se tait. Se dissout

dans la perfection pure et simple du silence.

 

 

                                                                                                                                          (p.90)

                                                                               

 

 

 

LA PLUIE (II)

                                                                                                      

Maintenant dans les flaques se dilue

le dur monde ancien comme aux poils des pinceaux

la peinture collée qui se détache sous l’essence.

 

Debout, enfin lavé de mes refus, je m’apprête à la tâche.

Debout sur la terre lavée, Seigneur, je veux chanter

Ta gloire dans la force du vent, composer

nos hymnes parmi les pluies et la mesure, maître enfin

de mon chant dans l’assemblée des arbres et des hommes,

la fraicheur nouvelle et l’odeur neuve du jardin,

sous l’arc dans le ciel neuf comme un luth de couleurs.

 

 

                                                                                                                                          (p.113)

 

 

 

 

 

 

http://www.gallimard.fr/

 

 

 

Une lecture de

Pascal Boulanger

 

 

 

PHILIPPE DELAVEAU

Ce que disent les vents

Editions Gallimard, 2011

 

 

 

La publication, en 1989, du premier recueil poétique de Philippe Delaveau : Eucharis, avait suscité de vifs débats entre les partisans du formalisme et les défenseurs du lyrisme. Mais face à ce clivage trop scolaire pour être pertinent, ce poète singulier ne s’interdit rien, ni visions, ni célébrations. Il rêvait de devenir compositeur de musique, il est un des poètes les plus singuliers de notre époque. En refusant le tarissement du chant, sa poésie fonctionne par vibration et rayonnement. Elle travaille la nappe lumineuse du temps sensible et c’est dans l’accueil qu’elle prend sa source.

Une main qui soulève un rideau - un jour de pluie - l’automne qui bouscule les arbres d’une ville, du linge aux fenêtres de Naples, le vent qui joue du couteau et blesse un passant, le tramway de Lisbonne planant au-dessus de la mer… Tout règne  comme au premier matin. Chacun des poèmes de ce recueil est marqué par de grands voyages et par l’appel du réel. Tous, en surmontant les intrigues d’un monde désacralisé, renvoient aussi bien aux leçons d’agonie qu’à la gloire vibrante et fragile du jour. Une poétique de la relation prend toujours un risque, celui de s’ouvrir au plus haut afin que nos sensations de lecture résonnent dans la durée. Même s’il sait que la mort se glisse dans nos voix, Delaveau est à l’écoute des moindres détails qui vibre dans le dedans et le dehors de l’existence.

« le corps pesant nous ramène à la terre. A la poussière. / Au chant terrible du silence et des cyprès. Quenouilles / sans objet, doigt d’ange, aiguille tutoyant l’invisible ». La célébration fait du moindre fragment de l’univers un éveil au sens. A travers un vers ample et un souffle attentif aux moindres variations des paysages et des visages, cette poésie fonde un acquiescement dans l’énumération et dans l’exaltation qui sont un hommage à la beauté des choses.

 

 

© Pascal Boulanger, Les carnets d’eucharis, N°32 (Hiver 2012)

 

 

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