29.06.2008

Anchise - Maryline Desbiolles

Qui peut dire si quelque chose tourmente encore le vieil Anchise, si quelque rêve l'habite toujours dans sa dure solitude, si les collines qui l'entourent, et qu'il a rendues depuis longtemps à la sauvagerie, lui renvoient encore quelque écho, quelque bruissement, quelque rire du bonheur étincelant qu'il vécut autrefois, il y a bien longtemps, avec sa jeune femme qui était si blonde que tout le monde l'appelait la Blanche ?

Dans ce livre, il est dit de la Blanche qu'elle était "menue et saisissante comme une ablette, avec son ventre d'argent qui troue les eaux les plus noires. Qu'elle était merveilleuse et insignifiante comme l'ablette. Qu'elle était inattendue et commune comme l'ablette et que, comme l'ablette, elle ignorait que ses écailles scintillantes avaient le pouvoir de changer les eaux les plus noires en voie lactée".

Mais de leur après-midi d'amour dans la forêt de mimosas en fleurs au-dessus du village, un dimanche de février, s'en souvient-il, Anchise ? Et des abeilles et des ruches qu'il aimait tant, s'en souvient-il aussi ?

Comment faire renaître, une dernière fois, l'incandescence première ? Comment se jeter une fois pour toutes dans la lumière du grand amour perdu ?

Editions du Seuil, avril 1999

L’air autour d’eux palpitait comme la gorge d’un pigeon, affolé, avide, mais dans un incroyable silence, un silence non pas parfait mais éclatant, un silence non pas de mort mais du monde encore à naître. Ils se sentaient tout simplement élus par ce silence comme par l’opulence du parfum qui se déversait à brassées sur eux… (p.53)

desbiolles.jpgAuteur de poèmes et d’ouvrages de fiction, Maryline Desbiolles vit dans l’arrière-pays niçois. Anchise a reçu le prix Femina en 1999.

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(…) Anchise ne croit pas quant à lui que la vraie vie soit ailleurs mais il croit confusément qu’elle est dans le soulèvement de ce qu’on a sous la main, il croit qu’elle est dans la rupture, le mouvement qui met en péril.

La vraie vie est dans le branle-bas, dans l’incandescence. Anchise est là-dessous, là-dedans, aussi à l’aise dans ce remuement que s’il était sous une coupole construite à sa mesure.

 

( …)

 

Anchise n’est qu’une mémoire, il n’a pas de place pour les souvenirs. Une mémoire qui mange, qui se goinfre, plus il vieillit, plus la mémoire lui prend, elle fait feu de tout bois, elle mélange, elle invente, elle se moque de l’exactitude des faits, elle en rajoute, elle oublie, la mémoire oublie, parfaitement elle oublie, elle radote, elle se répète, elle bouffe tout ce qu’elle trouve à se mettre sous la dent, elle bâfre, parfois elle n’en peut plus, elle laisserait tout tomber, la blonde, la Blanche , elle perd tout en bloc, les traits, la qualité du blond des yeux, tout, mais la blonde, la Blanche marche cependant dans les jambes d’Anchise, elle fourmille dans ses doigts, elle s’égosille dans sa gorge, elle tire sur sa nuque, Anchise porte la blonde, la Blanche sur son dos, elle lui rentre dans les os, ses adorables seins sont à l’abri dans sa cage thoracique, ses tempes battent imperceptiblement juste derrière la peau de sa poitrine, sa bouche est rouge comme son sang, elle ne lui pèse pas, au contraire, il a fallu qu’il s’ôte tout ce qui alourdit pour qu’elle se mette à la place, elle qui ne pèse que le poids des murmures, du chant entré entre ses dents, du mouvement du chant déjà perdu sitôt que rappelé aux lèvres, la mémoire a horreur de ce qui se fige, un deux trois soleil, des images qu’on prétend fixer pour toujours, elle les préfère qui se fanent ou qui s’empourprent d’un coup quand on ne s’y attend pas.

(pp.66/68)